• Chloé

L’avis des libraires ~ 226ème Chronique : Le Maître de la Grèce

L’avis des libraires ~ 226ème Chronique :

Le Maître de la Grèce de Mathilde Tournier

Une suite sous le signe de la maîtrise

Début du IVe siècle avant J.C.

À la suite de sa défaite contre Sparte, Athènes s’est enfin relevée, affaiblie mais libre. Héros de guerre, Héraclios espère profiter de cette paix tant attendue et vivre pleinement ses jeunes années.

Accompagné de quelques proches, il se rend alors à Delphes, où son cousin Thémis concourt pour les Jeux pythiques. Une occasion rêvée de découvrir d’autres horizons !

Mais le séjour ne se passe pas comme prévu. La rivalité entre les différentes puissances et les manipulations politiques jettent une ombre dans l’entourage d’Héraclios. Lorsque ce dernier croise Lysandre, le général spartiate qui a décimé sa famille et anéanti sa cité quelques années plus tôt, il comprend qu’un autre conflit est imminent...


Après les péripéties des Révoltés d'Athènes, Mathilde Tournier renoue avec son jeune héros Héraclios.

Nous retrouvons dans ce second (et dernier ?) volume tout le sel de son prédécesseur et tout le talent de son autrice. Le récit historique et les partis-pris fictifs s’entrenouent à la perfection, elle mêle avec un plaisir manifeste les écrits de Xénophon ou Plutarque à sa pure invention. Les nouveaux personnages se mêlent adroitement aux protagonistes du premier tome, qu’ils soient de l’ordre de l’imaginaire ou des figures majeures du temps passé – dont le fascinant Pélopidas.

Le style, toujours aussi contemporain, laisse courir un vent de modernité sur la Grèce Antique. Tournier en dépoussière les vestiges de sa plume vive et directe, limpide et percutante. Cette narration anachronique prend ainsi le parti de coller au plus près de l’Histoire tout en se mettant à la hauteur du public cible : les adolescents. Un défi dont elle s’acquitte une fois de plus avec brio.

Les thèmes qui conféraient sa force au volet original se retrouvent dans l’intrigue de sa suite. On y traite de la liberté, la justice, le poids des convictions, la jalousie, l’amour, la sexualité ou l’importance de la démocratie...

Entre Les Révoltés d’Athènes et Le Maître de la Grèce, la romancière a même gagné en fluidité : les rebondissements s’enchaînent à un rythme trépidant mais harmonieux, l’intrigue reste claire sans jamais pâtir du déroulement de l’action. Elle ne néglige ni l’évolution psychologique de ses héros, ni la tension des complots et des batailles. Le sentiment de légère confusion qui planait sur le premier tome est logiquement balayé ici – Héraclios a grandi, s’est affirmé dans ses positions et côtoie plus que jamais les élites. Quelques années se sont écoulées depuis la Tyrannie des Trente instaurée à Athènes, il n’est plus un adolescent ignorant et débordant d’enthousiasme mais un homme bien au fait des tragédies martiales.

L’évolution d’Héraclios est sans doute le grand point fort du Maître de la Grèce. Certes, il connaît une ascension remarquable et témoigne d’une certaine soif de connaissances… Mais il a également de nombreux traumatismes à résoudre. La beauté apollonienne de notre jeune héros apparaît en fardeau : elle est la première chose qui le distingue, au détriment de son adresse ou de son intelligence, ajoutant encore à sa « culpabilité du survivant ». Il reproche à Étéoclès de l’avoir épargné par attrait physique et non par charité ; il songe à ses années de prostitution, où son charme lui assurait une clientèle nombreuse ; il remarque, avec une certaine lassitude, le regard lubrique des autres sur lui. C’est ainsi par Héraclios que sont traitées toutes les répercussions morales de la guerre. Alors qu’il est sain et sauf, qu’il pourrait enfin s’octroyer un peu de bonheur, le jeune homme souffre de cauchemars, d’angoisses, de crises de panique et d’actes de violence irrépressibles – toutes ses phobies sont canalisées autour de Lysandre. Des thématiques qui sont également chères à la créatrice et qu’elle avait déjà traitées dans sa novella Décadence d’un déraciné. Mathilde Tournier souligne bien les effets néfastes des conflits et ne cherche pas à magnifier les rescapés, à les montrer de façon apaisée ou lisse. Au contraire, tous ont cette rage, ce besoin de vengeance, cette envie d’en découdre à nouveau face à l’ancien oppresseur.

D’un point de vue féminin, cette peur s’exprime par la sœur d’Héraclios : Myrto refuse d’avoir un bébé car elle garde en mémoire la famine provoquée par le siège et les pertes successives qui ont décimé leur famille, surtout les enfants. Quant à Phryné, une superbe héroïne, qui passe pour l’un des esprits les plus sages du diptyque, elle vit aussi dans la crainte perpétuelle d’une autre guerre – une crainte qui s’avèrera fondée.

D’autres personnages bien connus signent un retour marquant, comme Thémis qui est devenu un adolescent obstiné, le sage Lysias, le noble général Thrasybule mais surtout Étéoclès, amant et grand amour d’Héraclios.

Leur relation est traitée avec pudeur, conférant à leur couple toute la complexité de deux amants séparés par des camps ennemis, responsables d’actes très répréhensibles, l’un en quête de savoir, l’autre de rédemption. La mentalité d’Étéoclès est bien mise en avant et on ressent toute l’ampleur de sa culpabilité, de sa peine ainsi que sa volonté de se racheter. Pour autant, il n’en reste pas moins fier et n’entend pas être calomnié par Héraclios, ni servir d’exutoire à ce dernier. Héraclios, malgré son chagrin et sa haine, devra être capable de pardonner, un acte plus ardu que la vengeance qui le consume à l’égard de Lysandre… Un autre reflet de la psyché masculine, l’ex oppresseur dans le regard de l’ancien asservi, qui ajoute à la maestria du tout.

Cette suite est donc la digne héritière des Révoltés d’Athènes, s’octroyant même le luxe d’être plus aboutie et plus profonde sur certains points… A l’image de son narrateur, Le Maître de la Grèce est une fresque vivante, sauvage et brillante. Un achèvement aussi épique que psychologique, d’une richesse et d’une intensité saisissantes.

~ Galerie des Citations ~


« On veut toujours croire que le bonheur, quand on l’a longtemps attendu et qu’on y goûte enfin, sera éternel. »

~ Incipit / Héraclios


« - Je ne veux pas entendre ce nom ! j’ai crié.

Lysias m’a arraché à son étreinte et il m’a regardé dans les yeux. Sous son épaisse barbe, sa mâchoire tremblait. Il était furieux.

- Et pourquoi ? Prononcer son nom montre qu’il n’est qu’un homme ! Assez de ces surnoms idiots qui le font passer pour un demi-dieu et ne font qu’augmenter la crainte qu’il nous inspire tous, Maître de la Grèce, Bourreau d’Athènes et que sais-je encore ! Il se nomme Lysandre comme je me nomme Lysias, et tu vas me faire le plaisir de prononcer ce nom à ton tour ! Vas-y, je t’écoute ! »

~ p 57 / Echange entre Héraclios et Lysias après le retour de Lysandre


« Je l’avais aimé comme d’autres hommes aiment une femme, et je me rendais compte que ce sentiment merveilleux, longtemps enfoui, refoulé, ressurgissait intact. »

~ p 93 / Héraclios retrouve Étéoclès


« […] la guerre est revenue frapper aux portes d’Athènes. A croire que son retour était inéluctable. Peut-être les hommes préfèrent-ils encore la ruine et la désolation à l’ennui qui ronge les sociétés en paix… Quels exploits les Muses chanteraient-elles si le monde ronronnait éternellement dans l’harmonie ? »

~ p 181 / Héraclios


« - Je ne suis rien, Pélopidas. J’ai grandi dans le quartier le plus pauvre d’Athènes. J’étais docker et rameur dans la flotte. Il y a quelques années, j’ai dû mendier et vendre mon corps pour manger. La seule chose que j’ai toujours eue, c’est la liberté. C’est pour ça que me battre pour elle est si important pour moi.

- Et c’est pour ça que tu accompliras ce que tu dois accomplir.

- Tuer Lysandre ?

- Mener nos forces à la victoire. »

~ p 216 / Discussion entre Héraclios et Pélopidas, à l’aube de la grande bataille

Le Maître de la Grèce de Mathilde Tournier aux Editions Gallimard Jeunesse, 256 pages, 11€50

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