L’avis des libraires - 87ème chronique : Le jour où Maman m'a présenté Shakespeare

17/07/2018

L'avis des libraires : 87ème chronique

Le jour où Maman m'a présenté Shakespeare 

de Julien Aranda

Peines d'amour gagnées

Notre jeune héros a dix ans et des questions plein la tête. Quoi de plus normal lorsque l’on a une maman comédienne, rêveuse et solaire, éprise de Shakespeare ? Sa famille a lui est une troupe théâtrale exubérante mais soudée ainsi qu’une voisine mélancolique, caissière malheureuse et célibataire endurcie ; chacun outrepasse les liens de sang et ne connaît que les liens de cœur. Hélas, loin de la magie des planches, la réalité est souvent amère avec les êtres lunaires… Heureusement, il en faut plus que cela pour abattre notre audacieuse petite bande, prête à tout pour surmonter les obstacles. Ensemble.

 

Que les cyniques, les désabusés, les terre-à-terre passent leur chemin ! Ce roman n’est pas pour eux. Pour lire l’ouvrage de Julien Aranda, il faut puiser en son âme d’enfant, y recouvrer toute la candeur, la curiosité et l’émerveillement propres à cet âge – 10 ans, c’est loin, et terriblement proche : l’auteur nous propose, durant ces 200 pages, un saut dans le temps. A travers les yeux de notre jeune narrateur, il dresse une intrigue poétique et moderne, conte de fée initiatique sur fond de crise des subprimes et œuvre de développement personnel.
Pourtant bref, Le jour où Maman m'a présenté Shakespeare se révèle terriblement addictif : il l’est par sa candeur attendrissante, sa plume poétique, ses thèmes touchants et universels... Chaque personnage est attachant, plus complexe qu’il n’y paraît – vous apprendrez à aimer le moindre protagoniste de cette histoire, si brève fut-ce son apparition. Comme si, là où le monde entier s’acharnait à afficher un air perpétuellement blasé, l’auteur, désarmant, vous montrait avec une infinie patience que la bonté réside en chacun. Et lorsqu’il le fait, c’est sans niaiserie ni ton moralisateur : il passe simplement au-delà des préjugés que le lecteur pourrait avoir sur son personnage, joue avec les premières impressions de chacun.
Au passage, il porte un œil critique sur la société, les dérives de la psychiatrie, les bien-pensants… Aranda évoque également, avec beaucoup de délicatesse, d’autres sujets sensibles : les services-sociaux, le harcèlement scolaire, la dépression, le deuil, le besoin de reconnaissance, l’ambition professionnelle, le statut de mère célibataire, la difficulté des professions artistiques, la passion ou encore l’importance d’une famille – si atypique soit elle. Et cette famille-ci, sa bande principale, clan burlesque et pétillant, est simplement géniale !
En tête, il y a le narrateur, un peu perdu, sagesse enfantine émouvante ; il tente de comprendre les règles que l’on cherche à lui imposer alors que, tout comme sa mère, il est impossible pour cet esprit libre de se plier à ces carcans rigides et étriqués. Ensuite, il y a Lucien (abrégé affectueusement en Lulu), le metteur en scène, secret et volcanique, imprévisible. Puis, Rita, actrice débutante et flamboyante, elle multiplie les prises de bec avec Lulu, qu’elle aime pourtant sincèrement. La troupe s’achève avec Max, un homme timide au passé tragique, qui a trouvé sur la scène un véritable exutoire. Enfin, dernier membre de cette famille hors-norme et nouvelle venue, Sabrina : la caissière dévouée et chaleureuse, aigrie par ses relations houleuses avec les hommes et usée par son emploi, souffrant de troubles psychologiques dus au stress.
Et puis il y a elle. La mère. Philosophe, l’amoureuse de Shakespeare, l’inconditionnelle de Brassens, celle qui cite parfois Wilde ou Pagnol au détour d’une conversation, tourbillon positif, passionnée par le théâtre, ne vit que pour son art et son fils. Tout comme lui, elle tord les mots pour leur donner la véritable signification qu’ils méritent à ses yeux : vous croiserez donc au détour d’une ligne la Ripouxblique, le conseil des places, les forces du désordre, le chaud-bises, les réseaux asociaux, l’huissier d'injustice, les ressources inhumaines, la télédébilité, etc. C’est avant tout une personnalité à part, fantasque et romanesque. Mère célibataire et déterminée, elle ne se tourne jamais vers le passé et montre cette même ingénuité troublante qui rend le narrateur si touchant. Une mère qui m’a rappelée la mienne, le regard admiratif que je lui portais à dix ans et que je lui porte toujours aujourd’hui, avec son amour de la culture, son éternel optimisme et sa volonté d’acier. Elle, c’est un personnage de femme forte, presque idéalisée dans les yeux du narrateur, à la fois forte et fragile, trop, peut-être, pour trouver sa voie dans une société qui ne fonctionne que sur l’argent et les contraintes.

Sa relation avec sa sœur Myriam est très intéressante : celle-ci est tout l’inverse de « Maman », autoritaire, rationnelle et  raisonnable. Elles vont finir par s’influencer l’une l’autre et atteindre un véritable équilibre : la cigale et la fourmi s’entraident et apprennent à s’aimer malgré leurs différences ; l’un des aspects les plus touchants du dénouement.
Au fil des pages, le narrateur va découvrir le courage d’accomplir ses rêves, les premiers émois, l’importance de soutenir et d’être soutenu, de croire en soi… Ses péripéties sont à la fois drôles et tristes, formatrices et difficiles : être soi-même, un artiste en l’occurrence, mérite bien du courage. Entre « les braves gens » et les autres, les non-conventionnels, tels que Lulu, Sabrina, Max ou Rita, le cœur du garçon a choisi sa route depuis longtemps, guidé par sa mère.
Julien Aranda fait de ses mots un feu d’artifice, de son histoire une parenthèse tendre. Le jour où Maman m'a présenté Shakespeare est beau, innocent bien sûr, mais terriblement poignant et profond. Une bouffée d’optimisme et de bonheur, aussi sincère qu’inattendue.

« C'est difficile de rester imperméable à la beauté du monde. »

~ p 25

 

« Maman rétorquait qu'elle préférait vivre comme une cigale libre plutôt que comme une fourmi esclave de sa reine, et que, de toute façon, en France, on avait compris tout ça depuis longtemps parce qu'on avait coupé la tête à la monarchie et c'était très bien comme ça ! » 

~ p 43

 

« La colère, c'est quand l'amour s'est trompé de chemin. » 

~ p 52

 

« Quand il prenait ce faux air sérieux, il ressemblait à un jeune devenu vieux avant l'heure, et ça me faisait penser à certains hommes qui courtisaient parfois Maman à la sortie du théâtre et qui étaient tout l'inverse, des vieux devenus jeunes trop tard, preuve qu'on ne vit pas tous branchés aux mêmes fuseaux. » 

~ p 75

 

« Quand j'ai demandé à Tata Myriam ce que ça voulait dire, elle m'a répondu que c'était le jour où la Vierge Marie était montée au ciel et alors je lui ai demandé comme elle avait fait ça la Vierge Marie parce qu'à cette époque, les avions n'existaient pas encore et c'était un anachromimse comme disait Lulu à Rita quand elle fumait des cigarettes dans les pièces de Shakespeare, mais alors là, Tata Myriam, elle s'est énervée et m'a dit qu'elle n'avait pas le temps de me répondre parce qu'elle était en retard à son travail et que, de toute façon, il fallait que j'arrête de poser autant de questions, parce que poser des questions, c'est déjà commencer à désobéir et que dans la vie, il faut croire ce qu'on nous dit pour ne pas avoir d'ennuis. » 

~ p 77

 

« Quand j'avais la chance de vivre ces moments-là et que je sentais toute cette compassion entre eux, je me disais que Shakespeare aurait pu s'en inspirer pour écrire une pièce de théâtre et rendre ainsi hommage à ces pauvres artistes à la dérive dans un océan d'incertitude, réunis sous la voûte céleste brillant de mille feux que toute la méchanceté du monde n'aurait pas suffi à éteindre. » 

~ p 83

 

« La Bible, ça ne vaut pas Brassens ni Shakespeare. » 

~ p 85

 

« Je préfère mille fois prendre du plaisir devant une salle vide que de me sentir vide une seule fois devant mille personnes. » 

~ p 93

 

« Si la beauté devait être un lieu, ce serait celui-ci. »

~ p 109

 

« On a continué à marcher en silence et je me suis demandé pourquoi les gens changent à ce point au fur et à mesure du temps qui passe, mais aussi pourquoi les souvenirs du bonheur finissent toujours par n'être que des mirages qu'on croit apercevoir au loin comme dans le désert, mais qui n'existent plus vraiment. »

~ p 159-160

Le jour où Maman m'a présenté Shakespeare de Julien Aranda aux Editions Eyrolles, 192 pages, 14€.

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