Cin’express : Juin 2020

24/07/2020

 Cin’express : Juin 2020 

1/4

 🎬 Une sirène à Paris : 4/5  (ressortie)

Depuis quelques temps, le cinéma francophone connaît un soubresaut timide, l'esquisse fragile d'une résurrection. Quelques prises de risque viennent égayer les programmations parisiennes, entre les biopics lourdingues, les comédies potaches et les drames ampoulés. Parmi les propositions atypiques véhiculées par notre 7ème Art, le dernier Mathias Malzieu.

Au sein de la culture française, le chanteur et compositeur de Dionysos impose sa singularité. Qu'il s'agisse de musique, de littérature ou de cinéma, son univers surréaliste, gentiment barré et empreint de mélancolie, s'attire la faveur des critiques et la fidélité du public. A raison ! Car Malzieu, touche à tout prolifique, artiste singulier à la patte si reconnaissable, farouchement indépendant de surcroît,  est une formidable exception.

Son dernier projet est représentatif de cette liberté absolue. Son sixième roman, Une sirène à Paris, est paru en 2019, avant d'être décliné sur deux supports en 2020 : dans la foulée, le livre a en effet été adapté au cinéma sous un titre identique et en musique avec le disque Surprisier.

Malzieu n'en est pas à son premier essai en la matière, Jack et la mécanique du cœur avait connu un parcours similaire. Toutefois, il avait bénéficié de l'appui du réalisateur Stéphane Berla. Pour cette nouvelle adaptation - et en live qui plus est ! - il a choisi d'être seul à la barre. Alors, immersion réussie ou non ?

Pour débuter, il faut souligner trois indéniables points forts : l'histoire, le casting et les visuels.

Le scénario est typique de l'univers de Malzieu et suit fidèlement la trame de l'ouvrage original - un héros romantique paumé, une femme à l'amour fatal, une galerie de personnages secondaires atypiques et hauts en couleurs, des dialogues ciselés, une ode à l'inventivité, une incitation à se tourner vers l'avenir, à se réconcilier avec le passé et son héritage sans les laisser entraver le futur... C'est un véritable conte de fée moderne, emplit de spleen, d'espoir, de féerie. Une sirène à Paris raconte autant l''histoire d'une relation impossible que la reconstruction de deux êtres brisés par le deuil. Le couple si différent et pourtant parfaitement assorti formé par Lula et Gaspard fonctionne  à merveille - on sent leur alchimie, la naissance de leurs sentiments, la négation de l'inévitable pour lui et la peur farouche de l'anéantir pour elle.

Dans les rôles principaux, Nicolas Duvauchelle et Marilyn Lima (lancée par Bang Gang mais révélée par Skam) sont incroyables. Si les seize ans d'écart entre les deux acteurs pourraient être problématiques - d'autant que Gaspard retient Lula à terre malgré ses supplications de la relâcher, le posant en figure paternelle dérangeante - les comédiens parviennent à rendre cette relation très naturelle et touchante. Gaspard est un éternel adolescent, déconnecté de toute réalité, étonnant de candeur au quotidien mais féroce lorsqu'il s'agit de son enfance, brisé par une succession d'échecs amoureux et incapable de surmonter la mort de sa mère. Lula est un être hors du temps, sans âge de par sa nature de créature surnaturelle, ignorante du monde humain, presque naïve, frêle et éthérée mais redoutable pour tous les Hommes qui croisent sa route. Cet équilibre entre violence et innocence, leur nature solitaire et méfiante, leur fardeau familial réciproque, leur inclination pour la musique - elle possède une voix merveilleuse, il est chanteur-compositeur-musicien - les accordent à la perfection. Dès lors, malgré leur différence d'âge, malgré l'opposition de leurs deux mondes, on croit à leur relation et à la pureté de leur amour.

Dans les personnages secondaires, on notera surtout Rossy de Palma qui incarne son propre rôle (ou en tout cas la vision barrée et bienveillante véhiculée par l'actrice), Tchéky Karyo en père attentionné et l'apparition fugace mais marquante d'Alexis Michalik.

D'un point de vue purement esthétique, le film est un petit bijou rétro et donne fréquemment l'impression de plonger tête la première dans un livre pop-up - en cela, il ressemble sur de nombreux points à L’Écume des jours de Michel Gondry. Les décors sont soignés, regorgent de trouvailles ; il y a cette aura jazzy, fantaisiste, bricolée, farfelue qui donne à l'ensemble un cachet indéniable. On en prend plein les yeux, à chaque scène ! Nul doute que Malzieu aura su appliquer à la lettre la raison d'être des Surprisiers, ces artistes dont " l'imagination est si puissante qu'elle peut changer le monde - du moins le leur ".

La musique, sans surprise, est mémorable et reste longtemps en tête, en particulier la chanson éponyme du tandem phare. Il est d'autant plus regrettable que la version chantée par Nicolas Duvauchelle et Marilyn Lima soit introuvable...

La réalisation, en revanche, n'est pas toujours à la hauteur. Malzieu paye quelque peu son ambition et sa volonté de tout contrôler de A à Z : en résultent quelques maladresses, un montage parfois incompréhensible et des choix patauds frôlant le TV film... Sur ce dernier point, on pense surtout à la scène des flashbacks, où les héros se remémorent les moments passés ensemble : totalement inutile, elle vient parasiter le lyrisme du duo Lula/Gaspard et détruit l'implication émotionnelle des spectateurs qui se remémoraient parfaitement le parcours du couple sans l'utilisation de ficelles aussi grossières.

On pourra également s'interroger sur cette vision parisienne très touristique - pour ne pas dire stéréotypée - à grand renfort de Pont des Arts, de Grand Aquarium de Paris et de Tour Eiffel... De quoi regretter que l'originalité des propos n'ait pas déteinte sur les lieux de tournage de la capitale, laquelle regorge pourtant de coins secrets autrement plus appropriés.

Si le scénario possède les qualités du roman, il en a hélas aussi les défauts à savoir des longueurs et une antagoniste superflue pourtant magistralement interprétée par Romane Bohringer, au potentiel tragique trop sous-exploité pour être mémorable.

Pourtant, il serait mal avisé de refuser une excursion si singulière.

Une Sirène à Paris nous offre une bulle poétique, une parenthèse magique et une vraie proposition d'auteur, comme on en voit hélas trop peu. Cette virée à bord d'une péniche, en compagnie d'une sirène envoûtante et d'un musicien au cœur blessé, est une fable onirique à la fragilité touchante.

🎬  365 Dni : 0,5/5 (Exclusivité Netflix)

La dernière polémique en date nous vient de Netflix et son film érotique polonais 365 Dni - 365 jours en français. Ce dernier se revendique fièrement comme le digne héritier de 50 nuances de Grey, ce qui n'est pas franchement de bon augure. Le souci ? Le long-métrage s'avère plus dangereux, plus problématique et plus médiocre que la daube signée E.L James.

Le postulat est simple : Laura, une jeune femme frustrée dans son couple, se retrouve dans le collimateur du mafieux Massimo qui a décrété qu'elle était son âme sœur. Ni une ni deux, il la kidnappe et décide de la garder sous son emprise pendant 365 jours - oui, vous percevez toute la subtilité du titre.

Personnellement, avec ce genre d'intrigue, je m'attendais à un thriller bien dérangeant où l'héroïne n'aurait de choix que d'utiliser la séduction, de flirter avec le danger, pour faire tomber son ravisseur dans le panneau avant de l'étriper en bonne et due forme sur son yacht. Un peu façon Revenge de Coralie Fargeat. Mais non.

On a le droit au syndrome de Stockholm dans toute sa splendeur - en témoigne la scène où la victime s'excuse d'avoir désobéi à son ravisseur... Avant de lui faire une fellation pour exprimer toute sa gratitude !

Purge romantico-érotique oblige, elle est sublime, impeccablement maquillée en toute circonstance, y compris lorsqu'elle vient de se faire malmenée par des mafieux ; il est magnifique, ne se dépare jamais de cet air faussement mystérieux qui lui assure une petite pipe gratuite dans un avion, par une hôtesse de l'air qui se retrouve à rejouer Gorge profonde sans comprendre ce qui lui arrive... Et aimer ça ! Après tout, il suffit de forcer un peu, dans tous les sens du terme, pour que ça passe !

Massimo va torturer sa bien-aimée psychologiquement et la secouer un peu, diriger sa vie d'une poigne de fer, la peloter malgré ses réticences à l'occasion (certes, il n'y a pas de viol mais rappelons que sans consentement, cela reste une agression sexuelle condamnée par la loi) ; elle va se rebiffer mais pas trop, essayer de se sauver mais sans plus, avant de tomber amoureuse de lui sans avoir atteint la période d'essai - un an, c'est trop long pour s'éprendre d'un pervers aux dents longues.

Et puisqu'on est dans le sujet, les scènes de sexe sont du niveau d'un mauvais porno au budget beaucoup trop conséquent, avec tous les poncifs dérangeants et brutaux que cela comporte. Pas de sensualité, pas d'ambiance, pas d'alchimie : le cul pour le cul, la baise pour la baise, assorti d'une BO supposément caliente par-dessus histoire de faire exploser l'écoute sur Spotify. Ni très égalitaire à ce niveau non plus, puisque les fellations s'enchaînent là où le cunni reste largement sous exploité. D'ailleurs, il la domine presque autant au lit qu'en dehors de leurs ébats - ce qui vous donne une idée des scènes supposément sauvages auxquelles vous assistez.

Vous vous en doutez, le scénario est insultant pour la gente féminine, incapable de résister à un sale type sous prétexte qu'il est beau et riche - s'il avait été laid, mal portant et vieux la réaction de l'héroïne aurait sans doute été toute autre. Peut-être que le film aurait alors été ce qu'il aurait dû être : un thriller glauque et dérangeant.

La trame est tout aussi offensante du côté des hommes, qui, pour être dotés d'un potentiel séduction inégalable, doivent être dominateurs, vicieux, bien foutus et friqués. Et n'hésitez pas à violenter la donzelle en prétendant ne jamais le faire, ça ravivera la flamme ! La nature même de Massimo véhicule l'idée que lorsqu'une femme dit non, elle meurt en réalité d'envie de dire oui, qu'elle finira par baisser les armes face à son prédateur et donner son consentement - la culture du viol est omniprésente dans chaque étape de leur relation. Le mal mâle primaire, macho, dangereux, manipulateur... Mais tous les personnages finissent par corroborer son attitude, le pardonner, voire l'apprécier. Ils diminuent la portée de ses actes sous prétexte d'un passé difficile et d'un présent dangereux, à commencer par sa malheureuse maltraitée qui va finir par sciemment revenir dans ses bras, l'épouser et lui faire un gosse - on vous épargne le twist final, on sait tous que cette dinde et son dégénéré en Armani finiront ensemble à l'issue de la trilogie.

Alors certes, l'acteur principal semble tout droit sorti des Dieux du Stade édition italienne, au point d'avoir généré des hordes de groupies sur les réseaux - le jeu de Michele Morrone est d'ailleurs plutôt correct compte tenu de la pauvreté des dialogues et de l'aberrance de son rôle. Mais c'est une bien maigre qualité compte tenu des messages délivrés par cette purge !

Mauvais, le long-métrage l'est, sans aucun doute. Un nanar si affligeant de bêtises qu'il serait aisé d'en rire. Mais voilà, il n'est pas simplement nul, stupide ou risible.

365 Dni banalise les violences faites aux femmes, romantise le kidnapping et idéalise la mafia italienne - certain(e)s devraient sérieusement se pencher sur l'oeuvre de Roberto Saviano. Cette purge est dangereuse pour sa négation totale du non-consentement, sa promotion de la culture du viol, sa prétention à être disculpé de tous ces travers parce qu'il ne s'agit que de "fiction après tout". Il est d'autant plus nocif qu'il a su conquérir un public, lequel nie totalement ses trop nombreuses problématiques, ne voit pas le mal d'être séquestrée par un homme s'il est aussi canon, s'offusque des articles qui dénoncent sa trame et des pétitions qui militent pour son retrait pur et simple des plateformes de streaming - plateformes accessibles aux plus jeunes qui, rappelons-le, n'ont aucun mal à outrepasser les limites d'âge mises en place...

Il est d'autant plus regrettable que le film ait été réalisé et scénarisé par une femme et qu'il soit adapté du best-seller d'une romancière.

La preuve qu'il faudra encore du temps, beaucoup de temps, pour que l'archétype du connard ténébreux toxique soit enfin obsolète. De Rhett Butler à Christian Grey en passant par Hardin Scott, toutes ces intrigues où les personnalités toxiques sont encensées et érigées en sex-symbol, la route est encore longue...

🎬  En avant : 3,5/5 (ressortie)

Dernier Pixar en date, En avant ne suscitait à priori que peu d'enthousiasme. Cet univers d'heroic fantasy revu à la sauce parodique n'était pas sans rappeler Shrek, dont la formule avait vite montré ses limites. Encore une production anecdotique pour le célèbre studio à la lampe après Le voyage d'Arlo et les suites discutables de Monstres & Cie ou Toy Story ?

La première demi-heure tend à confirmer cette impression : l'univers n'est pas inintéressant en soi mais peine à innover réellement, le pastiche fonctionne bien sans être hilarant, les protagonistes peinent à s'extraire de leurs stéréotypes voire se montrent insupportables...

Pourtant, le long-métrage finit par acquérir un second souffle dès son deuxième acte et surtout dans son dénouement ! Si le monde présenté manque toujours d'originalité, les deux frères Lightfood commencent enfin à se montrer attachants, l'action se veut épique et l'émotion est au rendez-vous. On apprécie d'ailleurs que la mère du tandem, Laurel, soit exploitée convenablement tout au long de la trame : protectrice, compréhensive mais active, elle s'impose de fait comme le personnage le plus marquant.

C'est dans ses messages qu'En avant se démarque surtout : trouver sa place au sein d'une famille recomposée, accepter de grandir, privilégier la communication, s'assumer, se reconstruire, parvenir à un équilibre entre le passé et le futur... Par la métaphore de cet univers fantastique où les créatures surnaturelles ont pris tous les travers de l'Homme moderne, le film nous pousse aussi à remettre en cause notre mode de vie, de consommation, à nous interroger sur notre dédain pour notre patrimoine et notre culture, balayés par la modernité. Mais on y parle surtout, avec subtilité et délicatesse, de deuil, d'héritage familial, de modèle parental. La relation de Ian et Barley à leur père - ou plutôt à ce qu'il incarne - est très touchante et la morale finale est exploitée à la perfection, allant à l'encontre de la conclusion attendue. L'évolution des rapports fraternels est également bien menée et les spectateurs finissent par sincèrement apprécier les Lightfood.

Dans les points positifs, on soulignera aussi un très bon doublage en VO comme en VF, avec Tom Holland/Chris Pratt d'un côté et Thomas Solivérès/Pio Marmaï de l'autre.

Loin de la catastrophe redoutée, En avant s'avère donc sympathique et attendrissant à défaut d'être mémorable.

🎬 Feel the Beat : 3/5 (Exclusivité Netflix)

Si Netflix semble s'être spécialisé dans la production de films douteux à l'adresse des adolescents, il arrive parfois que la plateforme diffuse de jolies surprises. C'est le cas pour Feel the Beat, chronique de vie certes convenue et prévisible mais aussi tendre, mignonne et plutôt inspirante.

L'intrigue suit le parcours initiatique de l'audacieuse April, entièrement dévouée à son art : la danse. La jeune femme rêve de faire carrière à Broadway mais, suite à un malencontreux concours de circonstances, elle se retrouve blacklistée et doit rentrer dans son patelin natal. Afin de revenir dans les bonnes grâces des producteurs, April décide de s'inscrire à un concours en compagnie de la classe de danse junior locale... Elle devra trouver sa place au sein des enfants, gagner leur confiance, apprendre à être plus tolérante et ainsi reconquérir l'estime du milieu.

Rien de bien innovant donc : l'héroïne apprend de ses erreurs et se bonifie au rythme du scénario, la fin est cousue de fils blancs, une jolie bluette s'instaure pour les cœurs en fleurs entre l'héroïne et le séduisant Nick...

Mais au-delà, le long-métrage présente une grande diversité au sein des enfants, les papas s'impliquent aux côtés de leur progéniture, les garçons ne sont jamais jugés pour leur passion de la danse, l'adolescence est abordée respectueusement, l'humour fait souvent mouche, les thèmes du deuil et de l'absence sont évoqués avec délicatesse, les chorégraphies sont plutôt agréables à suivre, le tout est assorti d'une pique pertinente sur l’hyper-sexualisation de la jeunesse aux Etats-Unis. On apprécie également que l'ambition d'April ne soit jamais jugée comme inopportune : la jeune femme ne renonce pas à son rêve mais apprend à concilier sa vie personnelle et ses projets professionnels.

Le casting délivre aussi des performances tout à fait honorables, la belle Sofia Carson en tête, aussi à l'aise en garce tyrannique qu'en artiste saisie par le doute. Donna Lynne Champlin, révélée dans Crazy Ex-Girlfirend, est touchante et crédible en prof de danse maman poule, exubérante et maladroite. En Nick, Wolfgang Novogratz impose son charme malicieux avec un naturel désarmant ; son alchimie avec Carson est palpable et le couple fonctionne très bien à l'écran. Tous les enfants sont également à l'aise dans leurs rôles, qu'il s'agisse de leurs répliques ou de leurs performances scéniques.

On regrettera donc d'autant plus une BO insipide et un dernier acte qui tire en longueur sur un faux ressort dramatique insupportable.

Inutile toutefois de bouder son plaisir : c'était pas mal.

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