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L’avis des libraires - 259ème chronique : Bones & All

L’avis des libraires - 259ème chronique :

Bones & All de Camille DeAngelis

Attraction cannibale

Les couvertures anglophones et portugaises, délicieusement macabres.

Etats-Unis, à l’aube des années 2000.

Livrée à elle-même le jour de ses seize ans, Maren entreprend un long voyage en quête de réponses. Elle n’a ni famille, ni logis. Des amis, encore moins. Sans attache, l’adolescente ignore qui elle est ou ce qu’elle est vraiment.

Depuis sa naissance, Maren peut dévorer un être humain en quelques minutes sans laisser le moindre ossement. Une seule certitude accapare son esprit : celle d’être un monstre, une créature avide de chair incapable de réprimer ses pulsions.

Lorsqu’elle rencontre d’autres "mangeurs", la jeune fille comprend qu’elle n’est pas seule. Mais toutes les découvertes ne sont pas heureuses…


Dès l'incipit, un frisson parcourt le lecteur. A raison. Le prologue compte parmi les plus marquants de la littérature américaine contemporaine : en une poignée de phrases, une image dérangeante, une sensation de dégoût et de fascination qui colle aux pages. Puis une certitude. Celle d’avoir entre les mains un ouvrage atypique.

Camille DeAngelis esquisse son histoire avec un talent féroce. Sa plume est vive, immersive. Il plane sur le texte une profonde mélancolie et un inéluctable sentiment de perdre pieds, en écho au cheminement de Maren. A ses descriptions poétiques, aux introspections intimes de la narratrice, s’opposent des dialogues réalistes et percutants, sans fioriture. Les caractères de Maren, sa mère, Lee ou Travis renvoient quelque chose d’authentique, renforcent la tragédie de leur parcours. Par leurs interactions, il est facile de percevoir la richesse de l’univers et toute la complexité entourant ces "mangeurs", à mi-chemin entre les goules, les prédateurs et les succubes.

Si le sujet traité – une adolescente en proie à sa frénésie cannibale – aurait facilement pu sombrer dans le trash, DeAngelis évite les écueils : les actes des "mangeurs" ne sont jamais décrits mais relatés avec pudeur, voire avec recul.

De fait, Bones & All ne s’inscrit pas dans une lignée horrifique, même s’il flirte avec les limites du genre. Il en va de même pour sa dimension romantique, largement suggérée par l'éditeur français, et quasi-absente du livre. Celui-ci entremêle en revanche les codes du roman initiatique et du roman picaresque, allie les ficelles de la littérature adulescente à l’inquiétante étrangeté du fantastique, combine humour noir, drame familial, thriller.

Le pari se révèle audacieux puisqu’il permet à l’écrivaine d’évoquer de nombreuses thématiques, soit frontalement, soit de manière métaphorique : le désir, le féminisme, la solitude, les liens filiaux, la haine de soi, la foi, la culpabilité, la liberté et, bien sûr, l’ultime tabou incarné par le cannibalisme. Surtout, la forme garantit une addiction vertigineuse, une envie irrépressible de ronger chaque chapitre jusqu'à la dernière ligne.

Ajoutons sur le fond les nombreuses références à l’Art, la mythologie, les contes, l’Histoire, la faune, la civilisation américaine… Pour qui sait les interpréter, la romancière sème les indices tel un Petit Poucet démoniaque, baladant son lectorat jusqu’à l’Ogre. Via toutes ces qualités et bien plus encore, DeAngelis signe une première parution épatante de maîtrise.

Un bémol toutefois. Tout comme Carne de Julia Richard, sa trame parfaite est altérée par le dénouement. A croire que la force de ses thématiques, la violence de son style, la justesse de ses protagonistes ne pouvaient se conclure sur une intensité identique… Les cinquante pages finales peinent à égaler celles qui les ont précédées : l’attitude incohérente de certains personnages, l’insipidité de l’ultime confrontation, les problèmes trop vite résolus sans que Maren n’y prenne vraiment part, la conclusion qui s’étire inutilement… L’intrigue aurait pu se clore au chapitre 11, laisser le tandem principal à l’interprétation de chacun, préservant ainsi son potentiel dramatique et désespéré.

Quand bien même l’aboutissement laisse sur sa faim, on ne saurait que trop conseiller la découverte de cette autrice pleine de promesses. Avec sa première œuvre, Camille DeAngelis démontre le potentiel d’une culture étatsunienne jeune, exigeante, enragée.

Bones & All est un road-trip assassin et sensoriel, à vous dévorer le cœur.


Bones & All de Camille DeAngelis, Editions Albin Michel, 371 pages, 17€90. Déconseillé aux moins de 15 ans.

 
~ La Galerie des Citations ~

« La forêt était vivante - d'une manière que je n'avais jamais remarquée au grand jour. Le fin croissant d'une vieille lune flottait au-dessus des arbres, projetant juste assez de lumière pour que nous ne trébuchions pas ; les lucioles voletaient en tous sens, scintillantes, vert doré. Que pouvaient-elles se raconter ? La brise nocturne était si vive, si rafraîchissante ; j'imaginais que c'étaient peut-être les pins qui purifiaient l'air de leur souffle bénéfique. La forêt entière vibrait au son d'un orchestre invisible où jouaient les cigales, les hiboux et les grenouilles-taureaux. »

~ p 21 / Maren


« - Dieu n'existe pas.

- Comment le sais-tu ?

- Personne ne le sait. Mais je crois pouvoir dire sans me tromper que les gens se sont inventé des dieux pour donner du sens à leur vie. Quand il leur arrive des choses horribles, ils savent à qui s'en prendre. [...] Si Dieu n'existe pas, nos vies ont du sens. »

~ p 34 / Maman et Maren


« Des gens comme moi, je n'en trouvais que dans les livres de la bibliothèque. Géants. Trolls. Sorcières. Goules. Le Minotaure. Si la vie avait été une épopée grecque, j'aurais été le monstre auquel le héros échappe in extremis. »

~ p 46 / Maren


« La vérité ressemble aux mâchoires grandes ouvertes d’un monstre ; un monstre plus redoutable que je ne le serai jamais. Elle est béante sous vos pieds, et vous ne pouvez pas lui échapper. Dès que vous tombez dans sa gueule, elle vous déchire de ses crocs. »

~ p 167 / Maren


« Dans les rêves, on ne peut pas sentir d’odeur ; pourtant, ces mots m’attiraient d’un fumet qui était celui du dîner. »

~ p 172 / Maren


« Où que tu ailles dans ce pays, tout ce que tu entends quand tu allumes la radio, c’est ce genre de fanas de Jésus. […] Ils te harponnent avec leurs bobards sur l’amour, l’acceptation, la joie, et une fois qu’ils te tiennent, ils te disent qu’ils ont besoin de fric et que c’est dans le besoin que Jésus reconnaît ses amis. […] Dans leur représentation du monde, il n’y a pas de place pour des gens comme nous. S’ils savaient ce que nous sommes, ils se diraient que même l’enfer est trop doux pour nos péchés. […] Même dans mes bons jours, Jésus ne voudrait pas de moi. Alors dans les mauvais… »

~ p 195-196 / Lee

« […] j’ai tout oublié, les cauchemars et les soirées de fête que j’avais volées à tant d’autres gens. Pendant cette seconde d’absolue perfection, j’ai même oublié leurs noms. »

~ p 202 / Maren


« Une jeune fille aux cheveux clairs qui portait un vieux chandail gris était assise près d'une fenêtre qui donnait sur la forêt, les mains repliées sur les genoux comme celles d'une vieille femme. Son visage avait une expression grave, presque avide, comme si elle attendait patiemment que les fées de la nuit viennent la chercher et l’aident à s’évader. »

~ p 265 / Maren


« Plus on vieillit, […] plus le temps passe vite. Et c’est normal. La journée représente une fraction de plus en plus brève de notre existence. »

~ p 268 / Travis

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