• Chloé

L’avis des libraires - 253ème chronique : Moi, Simon, 16 ans, Homo Sapiens

L’avis des libraires - 253ème chronique :

Moi, Simon, 16 ans, Homo Sapiens de Becky Albertalli

Blue, blues & bluette


Simon Spier est gay. Personne ne le sait, à une exception : Blue.

Derrière ce pseudo se cache un garçon de son âge qu’il a « rencontré » sur Internet. A son propos, Simon n’a aucune certitude. Il sait simplement qu’ils fréquentent le même lycée et que son mystérieux interlocuteur lui plaît. Beaucoup. Trop sans doute, au point de négliger toute prudence.

Lorsque Simon oublie de fermer sa session sur l’ordinateur du lycée, son secret ne tarde pas à s’ébruiter…


Des titres qui parlent d’homosexualité en pleine ébullition adolescente, il y en a beaucoup : Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, Garçons de cristal, Le faire ou mourir, Appelle-moi par ton nom… Des choix excellents, complexes et profonds. Pourtant, l’ouvrage de Becky Albertalli se démarque très nettement des exemples cités.

Moi, Simon... est la chronique d’un moment clef dans la vie de son protagoniste, centrée tout au plus sur quelques mois. Quelques mois qui vont bouleverser toute son existence.

L’œuvre traite à la fois du quotidien lycéen, de l’amitié et de la famille. De l’amour, bien sûr – Simon a soufflé ses seize bougies, l’âge des premiers grands émois, des expériences maladroites, des désirs incontrôlés. C’est aussi et surtout un roman sur l’acceptation de soi, sur le regard des proches, sur le coming out.

Le coming out, qu’il s’agisse de celui de Simon ou de son mystérieux interlocuteur Blue, est en effet au centre de la trame. La peur de perdre ses amis, de changer à jamais ses liens familiaux, d’affronter le regard des autres, de voir sa routine bouleversée par l’intransigeance et la bêtise humaines… Le livre souligne l’importance de ce passage à l’acte ; surtout, il rappelle que c’est un choix personnel, qu’il appartient à chacun de le faire ou non, comme il en a envie, quand il se sent prêt, comment il le veut et auprès de qui il le souhaite. Une décision intime, comme le rappelle Simon en confrontant son maître-chanteur. Il lui assène alors cette réplique formidable, juste et imparable : « Ce n’est pas à toi de décider. C’est à moi de décider quand, où, et à qui je veux le dire. […] Tu m’as ôté ce choix ». Un droit fondamental explicité en une unique tirade, à l’heure où l’outing* fait encore des ravages.


« Au fait, petite parenthèse : tu ne trouves pas que tout le monde

devrait en passer par le coming out ? Pourquoi l’hétérosexualité

serait-elle la norme ? Chacun devrait déclarer son orientation,

quelle qu’elle soit, et ça devrait être aussi gênant pour tout le monde,

hétéros, gays, bisexuels ou autres. Je dis ça, je dis rien. »

~ Simon à Blue, p 93-94


Notre héros est l’un des narrateurs les plus sympathiques et crédibles qu’il nous ait été donné de découvrir dans le domaine de la littérature Young Adult. En pleine construction de son moi adulte, grand amateur de musique, il est spontané, drôle, cogite beaucoup, élabore des théories sur tout ce qui l’entoure. Spirituel, il ne manque jamais de répartie, talent qu’il partage avec son amie Leah. Il peut aussi se révéler terriblement craquant dans sa naïveté occasionnelle, son entêtement, sa maladresse, sa pointe d’égocentrisme… De petits défauts qui lui confèrent une certaine crédibilité.

Loin d’être irréprochable, il est entouré de personnages tout aussi imparfaits et attachants : ses sœurs qu’il peine à comprendre ; ses parents un peu trop démonstratifs ; son trio d’amis insolites (Leah la revêche grande amatrice de fanfiction slash, Nick le guitariste rêveur et l’attachante Abby, nouvelle venue au lycée). Même Martin, qui lui inflige un odieux chantage, se révèle touchant et plus profond qu’il n’y paraît. Le livre est dépourvu de tout manichéisme et on est loin des clichés fréquemment répandus dans certaines (mauvaises) productions américaines estampillées teenager : les joueurs de foot n’ont pas un QI avoisinant les 0, les profs ne sont pas tous des dictionnaires sur pattes dénués de la moindre empathie, les parents ne sont pas des gentils lourdingues à côté de la plaque et chaque étudiant ne se distingue pas par un unique trait spécifique. Moi, Simon… c’est le syndrome Breakfast Club : chacun s’affranchit très vite de son statut d’archétype pour devenir un être à part entière, doté d’un véritable caractère.

Une personnalité qui rayonne encore davantage dans les mails de Simon et Blue. Ces derniers, qui émaillent le texte et sont intercalés entre les chapitres, regorgent de conversations ingénieuses. Leur correspondance traite pèle-mêle sexualité, fantasmes, lycée, famille, religion, ségrégation, intolérance… Le tout avec humour souvent, tristesse parfois, honnêteté toujours.

Leurs conversations apparaissent rarement de façon suivie : Albertalli nous présente parfois des échanges dont nous n’avons pas le début ou dont nous n’aurons pas la fin. Mais l'ensemble reste compréhensible et fluide. Un tel choix scénaristique permet même de comprendre que la relation épistolaire de Simon et Blue est très productive, insatiable, boulimique de mots et accro l’un à l’autre sans que le moindre doute ne subsiste… On imagine sans peine qu’ils puissent discuter de sujets banals, en apparence sans importance, et qu’Albertalli n’ait pas jugé utile de nous mettre dans cette confidence.

Peu importe puisque Simon, tout comme Blue (dont on ignore l’identité durant les ¾ de l’intrigue), sont des personnages très attachants : à la fois matures et enfantins, partisans de la plume soignée, romantiques, timides, déboussolés. En lisant leurs échanges, on comprend leur attraction et on s’amourache de leur couple en devenir.


« Je crois que tu m’accordes beaucoup trop de crédit.

C’est toi, le héros de la soirée, Blue.

Tu as abattu ton mur tout seul. Le mien aussi, peut-être. »

~ Simon à Blue, p 81-82


Durant cette lecture, je suis tombée amoureuse de Simon, j’ai craqué pour Abby, j’ai fantasmé sur l’identité de Blue. Je me suis rappelée mes années lycée, mes moments galères durant les cours et mes soirées détentes avec mes ami(e)s. Je me suis remémorée mes premiers combats, mes découvertes culturelles majeures, mes coups de foudre et mes peines de cœur. J’avais de nouveau 16 ans, avec tout ce que cela implique.

Et j’ai compris en quoi l’œuvre d’Albertalli était si importante, si progressiste : pour aborder une sexualité encore ostracisée, elle a choisi le prisme de la normalité. Aucun livre de ce genre n’existait durant mon adolescence, ce qui sous-entend une certaine progression des mœurs. Y compris dans un état supposément fermé comme la Géorgie où se déroule l’action, portée par un protagoniste athée gay dont les amis n’ont ni la même couleur de peau, ni la même morphologie, ni la même foi. Ce qui est en soi beaucoup.

Becky Albertalli signe une fiction positive, parfaitement ancrée dans la réalité, authentique et inspirante. Sous ses dehors de comédie inoffensive, de rom-com prévisible, Moi, Simon... participe à la normalisation de l’orientation sexuelle quelle qu’elle soit. Mieux : elle incite à ne pas « en faire toute une histoire », élément récurrent de l’œuvre, notamment lorsqu’il aborde le sujet avec sa famille.

Et de fait, pourquoi tant de tapage autour de quelque chose d’aussi banale et personnelle que la sexualité, qui ne concerne que soi et ses partenaires ? Sans doute parce que nous en sommes encore au stade où il faut se battre pour revendiquer le droit des minorités à être comme tout le monde. Point appuyé au passage par l’autrice dans ce mail de Blue adressé à Simon : « C’est agaçant que l’hétérosexualité (et la blancheur de peau, tant qu’on y est) soit la norme, ou que les seules personnes obligées de s’interroger sur leur identité soient celles qui n’entrent pas dans ce moule. »

Ce roman n’a pas la poésie de Garçons de cristal, l’ampleur tragique de Le faire ou mourir, l’essence mélancolique d’Appelle-moi par ton nom ou la subtilité d’Aristote et Dante découvrent les lois de l’univers… Néanmoins, il reste d’une grande importance. C’est une bluette au sens le plus pur et le plus positif du terme : celui d’une petite étincelle, d’un ouvrage bref sans prétention mais finement écrit. Par la voix d’adolescents à la résonance si vraie sont abordées des questions cruciales : le harcèlement scolaire, l’homophobie latente, la grossophobie banalisée, les difficultés à communiquer etc. Des thématiques majeures accessibles à tous, portées par une plume fluide et caustique, sans emphase.

Une romance qui fait rire, émeut… Et donne à réfléchir.


Je vous embrasse,

Chloé.


P.S : Épargnez-vous l’adaptation Love, Simon et focalisez-vous plutôt sur la série dérivée Love, Victor ou le film Alex Strangelove signé Craig Johnson.


Moi Simon, 16 ans, homo-sapiens (réédité sous le titre Love Simon) de Becky Albertalli, Editions Hachette, 320 pages, 17€. Existe aussi aux Editions Le Livre de Poche, 320 pages, 6€90.

 
~ La Galerie des Citations ~

« Ce sentiment d’être nu, quoi qu’on fasse.

Ce sentiment qu’il avait d’être à la fois si caché et si exposé quant à son homosexualité.

J’ai ressenti une panique et une gêne étranges en lisant ce passage, mais aussi comme un murmure d’exaltation.

Il évoquait l’océan qui sépare les êtres. Et leur but : trouver un port qui vaille la peine d’être rejoint à la nage. »

~ Simon au sujet de Blue, p 13-14


« Wonder Woman et un Détraqueur gay comme uniques survivants d’une apocalypse zombie. Voilà qui n’augure rien de bon pour la survie de l’espèce. »

~ Simon, p 30


« Aussi, lorsque la journée arrive à son terme sans que rien d’extraordinaire se soit produit, mon cœur se brise un petit peu. Comme si, à 11 heures du soir le jour de votre anniversaire, vous compreniez enfin que personne ne vous a organisé de fête surprise. »

~ Simon, p 129


« Je n’aime pas les fins, dis-je. J’aime quand les choses ne finissent jamais. »

~ Simon, p 193

Blue & Simon par Allarica

 

* Fait de révéler la nature LGBTQ+ d’une personne sans ou contre son approbation.

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