• Chloé

L’avis des libraires - 248ème chronique : The Girls

L’avis des libraires - 248ème chronique :

The Girls d'Emma Cline

Désillusions hippies


Californie, fin des 60's.

A quatorze ans, Evie Boyd est une solitaire. Lorsqu'elle se dispute avec son unique amie, la jeune fille trouve refuge auprès d'une sororité singulière, libre et frondeuse. Suzanne, l'aînée solaire de la petite bande, la captive.

Bien vite, Evie se laisse entraîner. Le ranch où la communauté a trouvé refuge est une ruine, étrange et sinistre, à l'écart de tout. Mais son leader, Russell, semble plein de promesses. Il est différent, vif, magnétique. L'adolescente n'aspire qu'à être enfin acceptée.

Son obsession pour Suzanne croît, son envie d'intégration balaie tout. Evie ne s'aperçoit pas que la violence se répand au cœur de la communauté, prête à commettre l'inimaginable...


En s'inspirant de l'Affaire Manson, Emma Cline laissait craindre le pire : un torchon aux effusions sanglantes, riches en détails racoleurs, lancé dans la recherche perpétuelle de sensationnalisme...

The Girls est l'exact opposé. Certes, le livre est violent, surtout psychologiquement, mais goûte fort peu aux effets gores. Ce qui prime dans le texte de la jeune autrice, c'est la personnalité de ces filles, le désespoir, la résignation, leurs sentiments, leur parcours qui les ont poussées à intégrer un cadre sectaire ; l'envoûtement exercé par leur gourou et la fascination qu'elles ont elles-mêmes provoquée. Pour se focaliser sur la psyché de ces personnalités complexes, Cline mise avant tout sur la fiction. Et puisqu'il est universellement reconnu que la vérité ne doit jamais empêcher de raconter une bonne histoire, elle s'émancipe des faits. Ne pas être estampillé " biographie romancée " permet à l'ouvrage d'être universel, d'associer sa réflexion sur l'emprise des sectes à n'importe quelle doctrine toxique et de s'identifier au personnage principal. L'inspiration du gourou, des meurtres, de l'époque est revendiquée mais ne vient pas entacher le but premier de la romancière, à savoir l'introspection d'une héroïne perdue, multipliant les allers-retours entre son adolescence tumultueuse et son présent de femme adulte guère plus épanouie.

La narratrice, Evie Boyd, est une ado en proie aux tourments inhérents à cet âge. Elle juge beaucoup les autres, se juge elle-même. Elle a le besoin de plaire chevillé au corps, viscéral - c'est un devoir qu'on lui a intimé en tant que fille, elle est réduite à cela, se croit condamnée à devoir être l'une de ces images lisses de magazines, reflet aseptisé et paradoxalement inatteignable qu'elle sait vain. Elle crève d'envie d'être aimée, acceptée, intégrée à un clan. Elle doute aussi, dans un environnement familial instable et un cercle amical réduit. L'époque où elle évolue n'est pas des plus faciles, entre l'usage débridé de stupéfiants, la révolution sexuelle encore bancale et l'ennui cotonneux qui s'est emparé du pays pendant cette éphémère ère hippie. La jeune fille est une proie facile, acquise d'emblée à quiconque lui témoignera de l'attention, à quiconque saura piquer sa curiosité lasse. The Girls narre son parcours et, bien au-delà d'une banale fascination pour un gourou, c'est celle qu'elle voue à une disciple, Suzanne, qui est au centre de l'intrigue. Suzanne qui est charismatique, intouchable et - en apparence - libre. Le passage à l'âge adulte, la difficulté à se créer une identité, le désir, les thématiques saphiques, le lesbianisme refoulé, la vision de la Femme, l'emprise d'une communauté ou encore la culpabilité sont au cœur de l'œuvre. Une plongée fascinante dans le cœur des apprentis monstres et des dommages collatéraux provoqués sur leur entourage. Par Evie, Cline s’intéresse à ces êtres fragiles, happés par l'appétit destructeur de personnalités toxiques, certes rescapés mais toujours happés par l'ombre de leur sombre aura. La passion que voue Evie à Suzanne continue de persécuter notre protagoniste bien après la disparition de cette dernière et à nous hanter, nous autres lecteurs, bien après le dénouement.

Si la construction de l’histoire est remarquable, il faut saluer la plume. Le style d'Emma Cline est parfaitement en accord avec la trame de son roman. Teinté d'une poésie mélancolique, d'un réalisme cru et d'une réflexion douce-amère, il se plait à explorer les méandres humains, à tisser des clefs de compréhension, des connexions entre l'époque et ces femmes déshumanisées. C'est aussi une critique féroce des carcans emprisonnant encore et toujours le beau-sexe. Le roman évoque avec un œil critique cette homosexualité féminine vue au mieux comme un simple fantasme, une passade destinée à combler les hommes, au pire comme une déviance - en aucun cas, un amour sérieux, profond et destructeur tel qu'Evie le revendique à demi-mots pour Suzanne. L'autrice soigne à merveille ses ambiances, de la moiteur estivale d'une bourgade américaine à la puanteur crasse du QG de la secte, en passant par un appartement exiguë bon chic bon genre aux relents claustrophobes.

En guise d'éloge final, on soulignera l'adaptation audio du texte, narrée par Rachel Arditi, laquelle prête sa douce voix aux pensées d'Evie. Un timbre tout en nuances et en subtilités.

Engagée et enragée, inspirée et inspirante, Emma Cline est sans nul doute l'une des autrices les plus prometteuses de ces dernières années. La jeune californienne signe ici son premier roman, un coup de maître traduit en 34 langues et récompensé à de multiples reprises. Soit une approche cérébrale, poétique, imprégnée de l'ambiance et de la tragédie des 60's, dans la veine directe de Jeffrey Eugenides.

Osez cette plongée inoubliable dans les tréfonds de la génération Peace & Love...


The Girls d'Emma Cline aux Editions 10/18, 360 pages, 8€20.

Egalement disponible en livre audio aux Editions Audiolib, lu par Rachel Arditi, 9h19 d'écoute, 23€40.

 
~ La Galerie des Citations ~

« [...] l'ambiance ordinaire était perturbée par le chemin que traçaient les filles dans le monde normal. Aussi racées et inconscientes que les requins qui fendent les flots. »

~ p 4 / Evie voit pour la première fois les filles de la secte


« Cette chaleur sur son visage je la connaissais. C'était la même ferveur que chez ces individus qui peuplaient les forums sur Internet, apparemment inépuisables et immortels. Ils se bousculaient pour s'approprier l'affaire, adoptaient le même ton entendu, un vernis d'érudition qui masquait la morbidité fondamentale de l'entreprise. Que cherchaient-ils parmi toutes ces banalités ? Comme si le temps qu'il avait fait ce jour-là comptait. La moindre information prenait de l'importance quand on s'attardait dessus [...]. »

~ p 15-16 / Evie critique la fascination macabre des internautes pour l'affaire Russell


« C'était là notre erreur, je pense. Une de nos nombreuses erreurs. Croire que les garçons suivaient une logique que nous pourrions comprendre un jour. Croire que leurs actions avaient un sens au-delà de la pulsion inconsidérée. Nous étions des théoriciennes du complot, nous voyons des présages et des intentions dans chaque détail, en espérant ardemment être assez importants pour faire l'objet de préparations et de spéculations. Mais ce n'était que des gamins. Idiots, jeunes et directs : ils ne dissimulaient rien. »

~ p 42 / Evie

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