• Chloé

L’avis des libraires - 247ème chronique : Les Sirènes de Malibu

L’avis des libraires - 247ème chronique

Les Sirènes de Malibu de Taylor Jenkins Reid

Malibu brûle-t-il ?

Nina, Jay, Hud et Kit. Les enfants Riva. Ils ont grandi sous le soleil californien, à deux pas de l’océan et du réconfort que celui-ci leur a toujours apporté. Partis de rien, ils sont désormais populaires, riches, séduisants – des modèles de réussite dans la grande tradition américaine.

Leur notoriété ne s’est jamais démentie, de même que leur aura. En témoigne la réception annuelle organisée par l’aînée, Nina : une fête totalement hors de contrôle où s’amasse toute l’élite de la côte, au plus chaud de l’été.

Pourtant, en ce samedi 27 août 1983, la fratrie Riva va connaître une soirée décisive, où chacun sera confronté à ses failles, ses choix et ses ambitions…


Les années 60 aux côtés d’Evelyn Hugo, les 70’s en compagnie de Daisy Jones, la fin de l’ère 80 avec les Riva... Au fil de ses romans, Taylor Jenkins Reid aura exploré trois décennies d’Histoire étatsunienne. Ses protagonistes, quoique fictifs, naviguent dans un univers bien réel où s’entrecroisent figures éminentes d’une époque, anecdotes véridiques et pans culturels majeurs.

L’autrice, comme toujours, brouille les pistes avec maestria. Il y a une telle authenticité dans ses personnages, une telle clairvoyance dans la manière dont Reid aborde leur psychologie et leur parcours, qu’on jurerait de leur existence. Sa force réside en cela : une parfaite maîtrise de l’époque traitée, de ses codes et de ses figures incontournables, doublée d’une analyse redoutable quant à la nature humaine confrontée aux excès d’un univers privilégié. Un univers qui, sous les flashs, les paillettes et le luxe, laisse apparaître les fissures des âmes et la crasse d’un monde plus mercantile qu’artistique.

Après le Vieil Hollywood et la scène rock façon Fleetwood Mac, Reid s’attarde désormais sur le surf. Sponsors retors, manipulations des impresarios, emballement des médias, machisme évident, culte du paraître, talent ignoré au profit du physique… La discipline sportive, salvatrice pour les enfants Riva, sera finalement reléguée au second plan pour en pointer la superficialité et les dérives.

La musique tient également une place prépondérante en la personne de Mick Riva, père fuyard du quatuor, chanteur à l’aura elvissienne, brun ténébreux à la voix de velours, destructeur malgré lui, lâche mais sensible, bête de scène sous les projecteurs mais versatile et immature dans l’intimité – un anti-héros fascinant, déjà présent dans Les sept maris d’Evelyn Hugo et brièvement apparu en clin d’œil dans Daisy Jones & the Six. Et le cinéma, comme toujours, n’est jamais loin. Scénariste pour le petit écran à ses débuts, la romancière possède une telle connaissance de ces milieux qu’il aurait été impensable de ne pas les voir figurer au sein de ce nouveau roman.

Du reste, Les Sirènes de Malibu traite tous ses sujets de prédilection. S’y retrouvent le modèle parental en perdition, le poids de l’héritage familial, la tendance à reproduire les erreurs des parents ou à s’y opposer farouchement, le contraste entre l’existence fantasmée et le quotidien âpre, la condition féminine, la précarité, la quête d’immortalité ou la fuite face à une célébrité dévorante, l’ascension et la déchéance de la jet-set… Si le livre pourrait pécher par ses excès – trop de drames, trop de rebondissements, trop de démesures – il ne faut pas oublier qu’il dépeint un star-system où la surenchère, justement, est de mise. Rien que la suspension de la crédulité ne pourrait consentir.

Et puis, au-delà de la trame, de l’atmosphère et des revendications, il y a les personnages. Les Sirènes de Malibu propose avant tout une fresque familiale, laquelle débute par la rencontre entre June et Mick avant de suivre la trajectoire de leur progéniture. Par les Riva, Reid s’attarde sur quatre frères et sœurs radicalement opposés mais très attachants, intéressants car imparfaits. Photographe attitré de son frère Jay, Hud reste dans l’ombre de son (faux) jumeau et devra apprendre à exister par lui-même, à s’imposer, quitte à aller à l’encontre des volontés de ce dernier. Surfeur célèbre, solaire, compétiteur et séducteur, Jay voit ses objectifs de vie remis en cause du jour au lendemain, devra décider d’un avenir qui soudain n’est plus tracé. Quant à Nina, héroïne la plus glorieuse et la plus touchante du récit, elle subit de plein fouet les fonctions qui lui ont successivement été imposées – elle s’est toujours définie par ses proches, par les rôles qui découlaient de son rapport sacrificiel aux autres : une « progéniture de », une fille dévouée, une mère de substitution, une épouse admirée, une athlète dont on ignore les capacités sportives pour la cantonner à la beauté d’un corps… Enfin, Kit, la cadette moins populaire, moins gracieuse mais surtout plus sauvage et plus virulente, tente encore de déterminer sa place. Si elle ignore vraiment ce qu’elle veut faire et surtout qui elle est, elle esquisse une révolution pour s’imposer parmi les illustres membres des Riva. Jeune fille libre et frondeuse dont on sent la révolte, elle mène une lente et pénible métamorphose. Les Riva vont devoir se battre, réévaluer leurs envies et leurs besoins, s’émanciper d’un parcours prévisible, d’une trajectoire qu’ils pensaient impossible à dévier. Pour exister, enfin, en tant qu’eux-mêmes, avec les clefs qui leur ont été données, avec le poids de leur héritage et la volonté de se confronter à un patriarche absent. Mais là où Daisy Jones et Evelyn Hugo luttaient contre la solitude, les sœurs et frères Riva se vouent une solidarité et une affection à tout épreuve. Un amour fusionnel qui transperce à chaque chapitre et les rend d’autant plus attachants.

Outre le quatuor, de nombreux protagonistes secondaires sont frappants, avec une nette préférence pour les portraits féminins. On pense notamment à June, la mère torturée du clan Riva, broyée par le système et ses rêves d’antan, ou l’explosive Carrie Soto – tout juste entraperçue ici mais qui devrait signer un retour fracassant dans le prochain titre de Reid…

Le dernier personnage phare du roman, c’est bien entendu Malibu, dont la créatrice fait un être à part-entière. Place emblématique de la Californie, capitale du surf, coruscante et sauvage, futile et fiévreuse, tout en contradictions, « une terre sèche, une poudrière, bénie ou maudite au gré de la brise ». Une ville bordée par ses criques escarpées, ses plages de sable fin, autour de laquelle zigzague la célèbre Pacific Coast Highway. Malibu s’embrase et brûle pour mieux renaître de ses cendres, à la manière des Riva. Elle est la cité-métaphore de leurs états d’âme.

L’écriture reste toujours aussi addictive, fluide et percutante, transpercée par de nombreuses envolées mémorables. A la traduction, Tiphaine Ducellier fait encore une fois des merveilles. Certes, la forme est plus conventionnelle que celle de Daisy Jones & the Six, composée pour l’essentiel d’interviews et d’articles. Toutefois, la construction narrative, ici, pose un choix réellement intéressant : un premier acte qui entremêle flashbacks et quotidien des Riva, permettant de cerner leur tempérament, leur hérédité et leur fardeau, de comprendre leur état d’esprit avant la fête ; une seconde qui se déroule en temps réel et couvre l’intégralité de la fameuse réception, du début de soirée au petit matin en passant par les innombrables péripéties nocturnes. Ce parti-pris est un véritable coup de maître qui permet aux lecteurs de s’investir totalement.

Troisième roman d’un cycle débuté par Les sept maris d’Evelyn Hugo, Les Sirènes de Malibu peut être découvert indépendamment de ses prédécesseurs ou dans l’ordre chronologique. Une fiction brillamment rédigée, percutante et exaltante, que l’on ne saurait que trop vous conseiller en ces temps estivaux.

Taylor Jenkins Reid enflamme, une fois encore, l’Amérique. Et quel brasier…


​​~ Merci aux Editions Charleston

pour ce service presse aussi brûlant

que la canicule californienne ! ~


Les Sirènes de Malibu de Taylor Jenkins Reid aux Éditions Charleston, 512 pages, 22€50

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