• Chloé

L'avis des libraires - 236ème chronique : Choco-boys

L'avis des libraires - 236ème chronique

Choco-boys de Ralf König

Retour à Bareback Mountain

Lucky Luke a décidé de se mettre au vert ! Pour faire fi de son rythme trépidant, il accepte un job sans grande envergure. Le voilà gardien d'un petit troupeau de vaches suisses dont le lait d'exception garantit la création d'un trésor national - le chocolat.

Ces vacances se révéleront hélas plus compliquées que prévu : entre le chasseur d'autographes zélé, les groupies envahissantes, les Dalton toujours prompts à l'évasion, la cheffe indienne férue d'espionnage et deux cow-boys qui se bagarrent plutôt que d'afficher leur amour au grand jour, Luke va connaître une sérénité très relative !


Que les gardiens autoproclamés de la bienséance et de la moralité se rassurent : non, Lucky n’a pas viré sa cuti. Voilà, ceci devant apaiser quelque peu les mentalités arriérées, revenons-en à nos vaches.

Dans la collection Hommage à Lucky Luke, Ralf König détonne. Parmi les artistes invités à collaborer au projet, les prédécesseurs étaient certes des choix pertinents mais sans risques, parfaitement aptes à s’intégrer dans la mythologie de Morris. Mathieu Bonhomme avait conféré à l’icone une aura crépusculaire, Mawill un ton bon enfant, Guillaume Bouzard un côté burlesque...

Pour ce qui est de König, la décision s’affirme d’emblée plus osée, plus décalée encore. L’auteur est réputé pour ses œuvres directes, son humour volontiers cru et ses thématiques frontalement engagées, le tout dans le milieu LGBTQ - Comme des lapins ou Les Nouveaux Mecs en attestent bien. Face à ce style aux antipodes de la franchise, on aurait pu redouter un échec.

Pourtant, sur un pied d’égalité avec L’homme qui tua Lucky Luke, Choco-boys est sans doute l’album le plus réussi de la sélection ! Choco-boys, c’est la symbiose de deux mondes à priori inconciliables qui s’accordent pourtant parfaitement une fois associés. Un constat saute aux yeux à la lecture : König respecte Morris sans se trahir.

L’auteur-dessinateur réinterprète les codes du western spaghetti, étudie avec beaucoup de sérieux l’univers derrière la légende. La forme est cohérente, le fond est jubilatoire. Cet opus reprend à merveille la recette du bédéiste belge. Tous les ingrédients incontournables sont réunis, de l’aventure rocambolesque à l’évasion d’une certaine fratrie moustachue, des monologues avec Jolly Jumper à la présence d’un chef indien grincheux, en passant par l’arrivée tonitruante de Calamity Jane et les altercations avec des crapules de tout poil ! L’ensemble foisonne de clins d’œil à la série originale, des détails subtiles aux références proclamées. Parmi les plus drôles, on citera l’album Ma Dalton, explicitement mentionné par un des personnages. Pour ce qui est des plus fines, on notera une remarque sur Joannie Molson, une fillette présente dans la jeunesse du héros au sein de la série Kid Lucky. Les protagonistes bien connus sont fidèles à leur réputation : Jolly est toujours aussi protecteur envers son cavalier, la nature colérique de Joe explose à la moindre contrariété, Averell demeure un grand benêt attachant. Quant à Calamity, elle n’a pas perdu un mot de son jargon de pétroleuse mal embouchée – à ceci près que son vocabulaire fleuri n’ait cette fois plus censuré…

Mais surtout, comme Bonhomme, König a su capter ce qu’incarnait Luke. Il a lui aussi perçu l’isolement du protagoniste, ses états d’âme, son flegmatisme tout en retenu qui dénote de son incapacité à s’attacher à quiconque. Il le confesse dans une très jolie scène, en affirmant qu’il ne peut plus rien donner. Par sa condition de héros, Lucky reste un éternel solitaire. Plus qu’une quelconque affection, c’est sa droiture et son respect de chacun qui le poussent à secourir autrui ; il reflète une fois encore l’avatar chevaleresque du cow-boy, un modèle d’altruisme et de détermination. Si cet idéal moral est un fardeau chez Bonhomme, il ne semble provoquer aucune souffrance chez König. L’ambiance de Choco-boys revendique sa légèreté, sa malice.

Luke reste toutefois le défenseur des opprimés et des minorités. Après l’avoir vu côtoyer et aider des Irlandais, des Écossais, des Asiatiques, des Amérindiens, des Juifs ou des Afro-américains, quoi de plus logique que de le voir soutenir la communauté queer ?

Ici, les thématiques et les combats chers à König apparaissent nettement. Lui qui luttait déjà contre l’homophobie banalisée et les discriminations au sein de ses sagas dépeint ici un terrain hostile envers la population LGBTQ.

Au Far-West, il ne fait pas bon d’être une « salopette » (insulte inventée née de la contraction entre sale et lopette) ! Le couple principal de la BD, Bud et Terry, en a bien conscience. C’est lui qui occupe une place centrale dans l’intrigue, lui qui prend d’emblée possession des premières cases. Bud s’impose dès l’introduction dans le rôle du narrateur. Pas de suspense ici, on sait d’emblée que le couple connaîtra une fin heureuse. Mais les enjeux sont tout autres.

Très vite, l’auteur dresse un parallèle entre ses héros et les infortunés amants de Brokeback Mountain, Jack Twist et Ennis del Mar. Bienvenue à Bareback Mountain, non loin du hameau étriqué de Straight Gulch – tout un concept. Sans le drame ou la violence qui accompagnent le film d’Ang Lee, l’auteur ne se dépare pas de sa dimension revendicative, ni de son message tolérant. On montre clairement Bud être mis à l’écart par les autres habitants et Terry manqué de succomber à l’irréparable à cause de la pression sociétale. Il s’en faut de peu pour assister à un lynchage ! Si la population finit par tolérer leur amour, ce n’est pas tant grâce à une ouverture d’esprit providentielle que par l’intervention dissuasive de Luke… Pour le reste, on croise aussi des aventurières lesbiennes et des amérindiens queers aux élégantes coiffes arc-en-ciel.

Les ressorts comiques reposent beaucoup sur l’absurde (des vaches violettes, effigies Milka notamment !) mais aussi sur la bêtise et l’intransigeance de l’Ouest Américain. Sans distinction, l’artiste allemand raille avec un humour jouissif les homophobes, les fanatiques ombrageux ou les bien-pensants élitistes, de ceux qui voient en la BD un parent pauvre de la littérature. En antagoniste maîtresse, l’intolérance se trouve bien sûr en première ligne.

De même, comme tous les héros de König, Bud et Terry ne correspondent pas au fantasme gay idéalisé, pas plus qu’au stéréotype humiliant de la folle : Terry est petit, velu et a la bagarre facile ; Bud possède une musculature râblée mais légèrement ronde, s’affirme en romantique. Des gabarits et des mentalités autrement plus réalistes que notre cow-boy au Stetson blanc, parangon de vertu à la silhouette filiforme !

Cela étant, le charme de Luke ne laisse visiblement ni ses protagonistes, ni leur auteur de marbre, ce dernier se plaisant à l’afficher nu, barbu ou à le faire figurer en une pièce-rouge des plus moulantes… Du propre aveu du créateur, dessiner des tétons au cavalier solitaire était d’ailleurs un fantasme de longue date ! C’est clair, on n’a jamais vu le justicier à chemise jaune ainsi.

Atypique, décapant, tendre et profond, ce nouveau tome des Hommages est un plaisir à lire. Les fans, les néophytes, les hétéros, les gays, les autres… Tous dévoreront ces Choco-boys signés Ralf König !

Petite référence très pointue à la mort des vrais frères Dalton, à découvrir ici.


Choco-boys de Ralf König aux Editions Lucky Comics, 64 pages, 16€.


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