• Chloé

L’avis des Libraires - 218ème Chronique : La malédiction du Perroquet

L’avis des Libraires : 218ème Chronique

La malédiction du Perroquet de Marie Kneib

Épique & Humour

Après avoir passé sa jeunesse dans le cloître d’un sanctuaire, Neven se retrouve sur le Boréas. Le voilà mousse parmi les forbans ! Pour son malheur, il officie sous les ordres du Capitaine Connor et de son amante, la sorcière Luiana.

Mais le couple souffre d’une singulière malédiction : lui est métamorphosé en perroquet, elle frappée de mutisme. Pour vaincre le mauvais sort, ils n’ont d’autre choix que de mettre le cap sur les eaux les plus dangereuses du monde connu, celles de la mer Archaïque !

Entre les créatures qui infestent les flots et les monstres qui se profilent au sein même de l’équipage, Neven va vivre le plus incroyable des périples…


Poursuivons ce mois dédié à la piraterie avec un roman à destination des ados, entre fantasy flibustière et aventures maritimes : La malédiction du perroquet.

Pour sa première publication, Marie Kneib déploie une histoire riche, foisonnante de détails et de mythes. En quelques chapitres, au détour d’une conversation ou d’une péripétie, elle dévoile son monde, ses enjeux, sa religion, son folklore, sa faune et sa flore. Dans ses Caraïbes magiques, dont les étendues sont hantées par les Sirènes ou autres Cétus, dont les berges ploient sous le joug d’un roi dévot, la liberté et la faucheuse s’enchevêtrent en un combat aussi jouissif que mortel.

L'écrivaine s'avère particulièrement à l'aise dans les scènes d'action, manie aisément la tension primordiale aux batailles - la confrontation avec les Sirènes, lesquelles tiennent d'avantage de la légende grecque que des fables scandinaves, est sans nul doute le passage le plus marquant du livre. Il surprend par sa violence et sa maîtrise, aurait toute sa place sur grand écran.

Autre point fort du récit : son lexique dense. Le vocabulaire a visiblement été source de nombreuses recherches. Il retranscrit à la perfection la navigation, les différents éléments du bateau, la vie des matelots renégats et tout le jargon ayant trait à ce quotidien.

Un sens de l’exposition fluide, garanti par le personnage de Neven. Le jeune mousse, par lequel est narré cet univers, est un excellent protagoniste. Tiraillé entre son éducation pieuse et l’hérédité hors-la-loi qui palpite en son sang, Neven doit s’acclimater à cet environnement inconnu, ouvertement hostile. Il doit faire fi de ses anciens privilèges, se construire un avenir, lutter pour sa survie, percer à jour les secrets entourant sa présence à bord du Boréas.

Ainsi, ce n’est pas tant Connor et Luiana qui sont au cœur de cette équipée que l’évolution de Neven. Il noue d’ailleurs une très belle amitié avec Mishrad, un boucanier au tempérament jovial mais imprévisible, trivial et roublard… Soit l’exact opposé de l’adolescent. Le tandem, fort sympathique, est un atout considérable.

D'une façon générale, l'ensemble des personnages est agréable à suivre. Si certains sont plus attachants que d'autres, tous ont le mérite de piquer l'intérêt. Leurs motivations troubles, leur ambiguïté et leur nature matoise les rendent particulièrement difficiles à cerner - à l'exception bien entendu de Neven, la candeur incarnée qui offre un sacré parallèle avec l'équipage !

Ce sont de véritables bandits et chacun de leurs actes exacerbe cette mentalité dépourvue de scrupules ! Kneib souligne bien leur raisonnement via Mishrad. Au cours d'un dialogue avec Neven, ce dernier confesse sans honte qu'aucun membre de la frégate (lui inclus) ne s'est engagé par conviction ou respect à bord du Boréas et qu'ils auraient probablement tous laissé Connor à son triste sort si ce dernier ne les avait pas manipulé... Ce qui les motive, c'est avant tout l'appât du gain et la promesse d'une pseudo liberté. Le capitaine n'est pas en reste puisqu'il est lui aussi prêt à tous les sacrifices pour recouvrer sa forme humaine.

Il est appréciable de suivre leur parcours, lequel reste crédible : si leurs aventures amènent une progression dans leur dynamique et leurs objectifs, aucun protagoniste ne trahit son tempérament profond. Neven ne manque jamais à sa foi, Mishrad n'abandonne ni son ambition ni son amour de l'or, Lawrence demeure un gentleman suave, Connor (emplumé ou non) conserve tout son zèle aventureux ainsi que sa verve présomptueuse.

Luiana dessinée par J. Robin - une anti-héroïne prometteuse mais hélas trop sous-exploitée

Si les figures masculines sont très bien mises en valeur, il est dommage que les héroïnes soient reléguées au second plan : Luiana reste inaccessible, ce qui rend l'attachement vis à vis d'elle impossible et toutes les révélations l'entourant vaines ; toutes les apparitions de Waëlle sont marquantes mais son rôle se limite à celui de Deus ex machina* ; Irum promet beaucoup mais reste peu développée...

Un autre soucis majeur repose sur le ton employé. L'humour est une force dans la première partie du roman, émaillant le tout de répliques bien senties. Connor, son statut de perroquet et tous les quiproquos qui peuvent en découler sont irrésistibles. Mais, hélas, la comédie devient un obstacle dans la seconde partie. Omniprésente, elle vient amoindrir certaines scènes fortes.

Ajoutons à cela une intrigue quelque peu précipitée dans son dénouement ainsi qu'une révélation finale peu convaincante... La construction de la conclusion vient entraver l'appréciation générale, pourtant si prometteuse au premier abord.

Malgré ces quelques défauts, impossible de ne pas saluer l'imagination de la jeune autrice et la richesse de ses idées. Pour une première parution, l'ensemble reste aussi solide que convaincant.

Enfin, on peut souligner le soin apporté à cette édition, de sa très belle couverture dotée d'ornements argentés signée Mathieu Coudray aux illustrations de J. Robin, venues agrémenter le cœur de l'ouvrage. Tous les chapitres sont pourvus de lettrines et de croquis en noir et blanc, le texte est aéré, la mise en page se révèle irréprochable. Un sans-faute, comme toujours avec le Héron d'Argent.

Ce voyage sur les territoires Archaïques devrait donc plaire à son public cible : les jeunes lecteurs. La trame reprend savamment les codes du genre, jongle habilement avec ses références. Des classiques phares aux œuvres contemporaines incontournables, il y a là un bel hommage à L'île au trésor, un peu de Sinbad, beaucoup de Pirates des Caraïbes et une pointe des Aventuriers de la mer. Marie Kneib revendique ses sources d'inspiration tout en conservant un style qui lui est propre - on apprécie d'ailleurs les citations qui introduisent chaque chapitre, comme tant de clins d’œil à la culture de la romancière.

Rebondissements survoltés, plaisanteries explosives, abominations océanes, combats effrénés, course contre le temps, souffle épique, trahisons multiples et fréquents retournements de situation… Voilà qui assure une sympathique excursion estivale. Hissez le pavillon noir aux côtés de Neven, Mishrad, Connor et Luiana !


La malédiction du Perroquet de Marie Kneib aux Éditions Le Héron d'Argent, 216 pages, 20€. Dès 13 ans.


* Deus ex machina : Personnage ou événement inattendu venant opportunément dénouer une situation dramatique (source : Larousse)

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