• Chloé

L’avis des Libraires - 215ème Chronique : Le discours

L’avis des Libraires : 215ème Chronique

Le discours de Fabrice Caro

Un soliloque jubilatoire, impertinent et empli d’espoir

« Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. »

En plein dîner familial, la demande tombe sur Adrien comme un couperet : son futur beau-frère lui demande un discours pour le mariage.

Il n’en faut pas plus à notre narrateur pour s’embarquer dans une introspection de sa vie, de ses échecs, de ses angoisses et de son quotidien. Et entre ses errances mentales, partout, tout le temps : Sonia. Sonia qui a demandé une pause, Sonia à qui il a envoyé un message, Sonia qui n’a toujours pas daigné répondre.

Pour Adrien, le repas risque d’être très très long…


Enfin, les cinéphiles peuvent reprendre le chemin des salles obscures ! La programmation, très variée, annonce d’ores et déjà des sorties incontournables – tous les genres, toutes les nationalités, toutes les techniques pour tous les publics. Après avoir patienté de longs mois, petites et grandes productions sont enfin dévoilées aux spectateurs.

Parmi elles, un film français signé Laurent Tirard et adapté d’un roman de Fabrice Caro : Le discours. Alors rappelons pourquoi, qu’importe son support, cette comédie douce-amère est l’incontournable de ce mois de juin…

On ne présente plus Fabcaro, auteur à succès de bandes-dessinées auréolé d’une multitude de récompenses. Mais aujourd’hui, c’est au romancier que nous nous intéressons, au nouveau trublion incontournable de la littérature. Pour son second livre, Caro frappe fort et juste.

Le postulat est classique – un trentenaire paumé en plein déboire affectif délivre ses états d’âme. Mais la forme ne l’est pas, pas plus que le fond. D’une plume imprévisible qui allie la fulgurance caustique au lyrisme moderne, l’auteur relate dans un long monologue, entrecoupé de souvenirs et de réflexions, le cheminement de son narrateur.

Adrien est un anti-héros de premier ordre, un personnage dans lequel on peut tous tôt ou tard se reconnaître. Il évite les conflits, côtoie sa famille sans la connaître vraiment (ce qui est réciproque), cultive le sentiment de ne pas être raccord avec le monde qui l’entoure, craint d’être rejeté ou de décevoir, cumule les bourdes et les lubies, accuse de nombreux chagrins qu’il ressasse jusqu’à l’obsession. Adrien est un angoissé chronique, un flippé de la pire espèce, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un regard particulièrement virulent sur son entourage et sa personne – quoique de façon inconsciente. On sent la nervosité du personnage jusque dans le style, des phrases longues débitées avec la précision d’une mitraillette. Le rythme façon one-man-show littéraire surprend autant qu’il séduit. Le discours nous projette à cœur perdu dans la conscience de ce pur produit du XXIème siècle à la fois rêveur et désenchanté.

Ni très courageux, ni très honnête, ni très admirable non plus. Pourtant, par bien des aspects, Adrien s’avère attachant et terriblement humain. Adrien c’est un peu moi, un peu vous aussi sans doute, un peu nous tous au final.

Comme on peut s’y attendre avec Caro, le roman est incroyablement drôle, provoque l’hilarité sans crier gare, liste des répliques bien senties déjà cultes, cueille par un sens de la vulgarité qui fait mouche quand il faut. Toutefois, là où il touche le plus, sans conteste, c’est lorsqu’il s’octroie d’authentiques moments mélancoliques, que le spleen s’instille entre ses lignes.

A noter qu'avant son adaptation filmique, le texte de Caro a été transposé en livre audio. Le parti-pris semble logique tant le style de l'ouvrage se prête particulièrement à l'exercice. Portée par un narrateur de talent, l'idée judicieuse se mue en pari audacieux. Pour donner sa voix à Adrien, le choix des Editions Gallimard s'est porté sur Alain Chabat. La décision est certes surprenante : à la lecture du roman, on pouvait imaginer un héros hyperactif dont les réflexions intérieures seraient lâchées dans un torrent de paroles survoltées pour contrebalancer l'apparente mollesse du personnage. Or, il n'en est rien. Narrateur d'exception à l'impeccable diction, Chabat campe un Adrien déphasé et bourru, dont la résignation blasée rend les excès de joie et de malice plus fulgurants que jamais. Une transposition des plus réussies grâce à une interprétation impeccable - on ne boude pas son plaisir !

Gentiment irrévérencieux, Le discours couche sur papier les névroses et les failles de l’Homme moderne. Un portrait corrosif sans pathos ni mépris, un soliloque jubilatoire et empli d’espoir. A l’image de son joli dénouement lequel laisse la porte ouverte à bien des mots. A lire, à écouter ou à voir en salles.

Merci à Lissia pour cette découverte jouissive.


Le discours de Fabrice Caro aux Editions Gallimard, 208 pages, 16€. Également disponible en livre-CD, 3h20 d’écoute, 21€90 et en format poche aux Editions Folio, 224 pages, 7€50.

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