• Chloé

L'avis des Libraires - 212ème Chronique : Saga Wika

L'avis des Libraires : 212ème Chronique

Saga Wika

de Thomas Day & Olivier Ledroit

Une fresque féérique à la manière

d'un Œuf de Fabergé

Au château de Grimm, les cœurs sont en liesse : le duc Claymore et son épouse Titania viennent d'avoir une enfant, Wika. Leur bonheur est toutefois vite assombri par l'attaque du redoutable Obéron, prince tyrannique et ancien amant de la duchesse.

Pour préserver leur fille, il ne subsiste d'autres choix que de dissimuler sa véritable nature au monde en lui sectionnant les ailes. Le nourrisson est confié à un couple de fermiers et élevé dans le plus grand secret.

Au fil des ans, Wika devient une jeune fille vive et débrouillarde, dont les pouvoirs magiques semblent s'éveiller de jour en jour. Elle se rend alors dans la capitale contrôlée par Obéron, sans savoir que celui-ci a juré sa perte des années auparavant…

Le périple de l'héritière Grimm ne fait que commencer.

Pour poursuivre ce Joli Mois des Fées, penchons-nous sur Wika, une bande-dessinée en trois tomes. Une merveille n’est-ce pas ? A priori, tout, vraiment, pour plaire.

Dès ses prémices, le style d’Olivier Ledroit saute aux yeux. Le Monde de Pan mêle le steampunk et le préraphaélisme, puise dans l’inspiration de tableaux Art Nouveau. L’ensemble est somptueux, fourmille de détails qui rendent chaque case particulièrement appréciable à contempler. Les couleurs sont ardentes, renforcent la magie du trait. Un travail d’orfèvre a été effectué sur les différentes peuplades surnaturelles, chacune possède une physionomie bien définie. L’illustrateur joue régulièrement sur des doubles pages, tantôt pour une lecture horizontale traditionnelle, tantôt verticale.

En outre, la trilogie s'incarne en un joyeux méli-mélo de mythes, de contes et de pop culture jouissif. La carte qui orne chaque couverture en témoigne bien. On y croise par exemple les fameux frères écrivains venus d’Outre-Rhin ainsi qu’un clin d’œil adressé au Cycle Dune de Frank Herbert, avec la présence de Vers de Sable dans le Désert Interdit. On notera par ailleurs un très joli hommage rendu à Jim Henson, marionnettiste spécialiste du Fantastique à l’œuvre sur les formidables longs-métrages Dark Crystal et Labyrinthe.

Les références à la mythologie sont légion, qu’elles soient gréco-romaines (Pan, Hamadryade, Tartare), nordiques (Fenrir, Yggdrasil, Ragnarök), celtiques (Ys, Korrigan, Val sans Retour). Les thématiques, quant à elles, ne sont pas sans rappeler les tragédies shakespeariennes, entre rivalités familiales, ambition fatale et destin inéluctable. Titania et Obéron ont d’ailleurs acquis leurs lettres de noblesse par le Barde d’Avon : leur brouille dans Le Songe d’une nuit d’été est passée à la postérité.

Notons quelques fulgurances dans les idées, comme celle des tatouages de Wika, lesquels évoluent selon ses émotions.

Pourtant, rapidement, le scénario montre ses limites : les rebondissements reprennent des poncifs maintes fois éculés, les personnages sont manichéens, la conclusion précipitée et prévisible... Wika aurait pu être une jolie fable, certes un peu faible, mais plaisante à suivre. Or, il n’en est rien.

ATTENTION COUP DE NERFS & SPOILERS

On a peine à croire que Thomas Day, grand nom de l’Imaginaire francophone, soit à la plume. Le tout s’avère peu innovant, simpliste, voire problématique. La qualité générale de l’écriture décroît au fil des volumes. L’ironie est d’autant plus palpable lorsque, après avoir passé trois tomes à montrer des monstres incestueux façon Lannister, le dénouement voit l’héroïne finir avec… Son cousin ! Le couple Wika/Rage nous gratifie d’ailleurs de dialogues mielleux qu’on imaginerait davantage dans la bouche de deux collégiens que sur la langue d’une guerrière aux pouvoirs illimités et d’une créature moitié loup moitié fée. Ajoutons à cela que, pour justifier leur rapprochement, on a bien sûr le droit au raccourci préféré des auteurs fainéants : le coup de foudre. Comme c’est pratique.

Parmi ses défauts fondamentaux, il y a cet humour gras qui vient alourdir bon nombre de scènes épiques cruciales, cette surenchère de vannes graveleuses et jurons vulgaires. Ce pourrait être un parti-pris visant à définir quelques personnages bien spécifiques ou des races surnaturelles réputées mal dégrossies. Las : c’est un travers que tous les protagonistes (ou presque) partagent ! La quasi-intégralité des êtres de sexe masculin sont des beaufs pervers, toutes les jeunes femmes sont des bombasses à bonnet D. C’est d’autant plus regrettable que les blagues anachroniques fonctionnent pour la plupart très bien. Alors pourquoi ne pas avoir mis l’accent sur elles, plutôt que de viser forcément en-dessous de la ceinture ? La trame se voulant sombre et mature, il y a une rupture de ton qui ne fonctionne absolument pas.

Une exception toutefois : le jeune Hamelin, fils mal aimé d’Obéron, bossu, pacifiste et brillant, hélas trop peu présent sur l’ensemble de la fresque. A n’en pas douter, il méritait davantage que ce rôle secondaire.

Et que dire de l’héroïne ? Un archétype de Mary-Sue forte et sexy sans profondeur ni réelle personnalité, doublée d’un cœur d’artichaut. Comme toutes les jeunes damoiselles de cette BD, Wika est hypersexualisée. Encore plus qu’une Bunny lors d’une soirée Playboy. C’est dire. Si le dessin est somptueux, on se passerait bien des gros plans sur la poitrine corsetée de l’une ou sur la culotte en dentelle de l’autre, de tous ces corps féminins en tenue super moulante qui se cambrent sensuellement pour le plaisir d’un lectorat voyeur. Certaines « plaisanteries » crasses n’ont pour seul objectif que de mettre Wika dans des tenues affriolantes ou des postures dénudées. Naturellement, aucun homme, pas même Rage, le héros musculeux, n’a le droit à pareil traitement. Par honnêteté, il faut reconnaître que cet aspect s’atténue dans le troisième tome, là où les deux premiers opus en pullulent.

Cette volonté ne serait pas dérangeante si elle prenait place dans une histoire appropriée, dans une collection revendiquant ouvertement cette approche. Personne ne demande à Trif de respecter l’aura des contes originels lorsqu’il réinterprète Blanche-Neige ou Cendrillon. Mais le caractère érotico-comique y est évident. Ce n’est pas le cas ici. Il s’agit de Glénat, d’une saga estampillée Tous publics ; les auteurs revendiquent fièrement leur amour de la mythologie, du fantastique. Rien ne laisse sous-entendre pareil contenu.

Il semblerait que cette surenchère de trash et de crash essaie surtout, quoiqu’en vain, de dissimuler une intrigue faussement alambiquée, déjà vue et bâclée. Tout cela pour un happy-end totalement inapte où tout le monde s’embrasse et festoie alors que des milliers de rebelles viennent de périr. Tout cela est de circonstance, dites-moi... Sans conteste, l'art de Ledroit ne méritait pas pareille débâcle scénaristique.

Au final, cette trilogie ressemble à s’y méprendre à un Œuf de Fabergé. Magnifique, rutilante et luxueuse à l’extérieur, terriblement vide une fois ouverte. Une déception prodigieuse.

Saga Wika de Thomas Day & Olivier Ledroit, parue aux Éditions Glénat, entre 64 et 100 pages, entre 14,95€ et 17,50€ par tome. Existe aussi en coffret intégral, 224 pages, 48€.

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