• Chloé

L’avis des Libraires - 207ème chronique : Les mille vies du Chat

L’avis des Libraires : 207ème chronique

Les mille vies du Chat

de Nathalie Semenuik,

Brigitte Bulard-Cordeau

& Caroline Soulères

Si le Chat nous était conté...

A travers cet ouvrage richement documenté, Nathalie Semenuik et Brigitte Bulard-Cordeau, expertes dans la gent féline, retracent les portraits, symboles et légendes entourant le chat.

Ah le chat… Ce gardien indétrônable du foyer et muse des artistes, esprit familier piqué de liberté qui hante de concert grand et petit écrans, transcende les pages, s’érige en sculpture, se dévoile à travers les peintures, façonne les partitions et inspire les chorégraphes. Un petit être unique qui, par ses énigmes, fascine encore et toujours la science comme la philosophie !

On pourrait disserter sur le chat autant d’heures que celui-ci a de vies : des milliers. C’est dire s’il est régulièrement mis à l’honneur dans les ouvrages de toutes sortes. Or, trouver un beau livre qui mêle informations variées et atouts visuels n’est curieusement pas si courant. Parfois, on s’inflige un pavé au style indigeste, scolaire au sens le plus rébarbatif du terme, bourré de renseignements mais difficile à appréhender. D’autres, on a la mauvaise surprise de découvrir une superbe coquille vide, remarquable sur la forme mais dénué du fond. Bref, le chat, quoiqu’argument marketing imparable qui caracole régulièrement en tête des best-sellers, trouve rarement livre à sa mesure. Les mille vies du Chat serait-il une exception ? Penchons-nous de plus près sur la question.

Le livre se découpe en cinq grandes catégories : son parcours de la préhistoire à nos jours, les portraits succincts de ses 37 races reconnues, la symbolique l’entourant, sa place au sein de la culture à l’échelle française et mondiale, ainsi que l’image (spécifique) du matou noir.

Autant dire que les thèmes abordés sont denses et qu’il faut un certain sens synthétique pour parvenir à les traiter en si peu d’espace – l’essentiel de l’ouvrage étant composé d’illustrations en double-page, de découpes au laser et autres portraits félins, le texte reste en effet minoritaire. Le tout se veut donc concis mais n’en demeure pas moins bien pensé. On voyage à travers les siècles et les continents, on relate l’Abyssin et le Turc du lac de Van en passant par l’inénarrable Européen, on passe par tous les Arts, on s’immisce dans les contes, les légendes, les mythes. L’ensemble est aéré, truffé de petites anecdotes encadrées, très plaisant à découvrir, même si le tout se prête davantage à être feuilleté que lu d’une traite. Si chaque chapitre mériterait son propre ouvrage dédié, les autrices exposent bien les thématiques principales, donnant au passage des pistes intéressantes à approfondir.

Afin de naviguer plus facilement d’un sujet à l’autre, un index permet de dénicher les mots clefs et les pages référentes.

Les deux autrices possèdent une plume fluide, à laquelle Bulard-Cordeau ajoute une certaine malice, une certaine poésie, qui la rendent aussitôt identifiable. Leur passion est aussi évidente que communicative.

Et, évidemment, le titre n’a pas usurpé sa classification de « beau livre ». Comme précisé plus haut, il est richement illustré par Caroline Soulères, laquelle officie par ailleurs sur la conception graphique et la mise en page. On peut d’ores et déjà saluer son travail : Les mille vies du Chat est un objet magnifique, élégant, sobre et original. Ce qui le distingue, surtout, ce sont ses canivets noirs, lesquels évoquent le style du papier découpé chinois – le Jiǎnzhǐ. Ces planches ajourées soulignent toute l’aura mystique inhérente à nos chers félins, toute leur grâce énigmatique.

Cet atout phare est aussi l’un de ses défauts : le livre est très fragile, y compris pour des mains adultes. Les pages ajourées se tournent mal, on craint de les déchirer sitôt dévoilées. Et avoir mis une œuvre aussi délicate en couverture n’est pas une idée judicieuse, tant le tout est voué à vite s’abîmer – un effet de mode qui certes est très plaisant sur le plan esthétique mais nettement moins dans la pratique, le Bambi illustré par Benjamin Lacombe souffrait du même problème… Dès lors, il semble cantonné à se retrouver sur les étagères, bien à l’abri derrière une vitre, par crainte d’être détérioré.

De même, si le style minimaliste fait des merveilles, il est nettement moins approprié sur la section dédiée aux portraits : cette dernière se prêterait davantage aux illustrations détaillées voire au photos, et la brève description ne permet guère d'appréhender à quoi ressemble telle ou telle race.

On pourrait aisément passer outre ces deux faux-pas, cette volonté de vouloir miser sur le design aux dépens de la logique. Mais ce n’est hélas pas le seul problème de ces Mille vies du Chat.

En effet, arrivé sur la partie du Mystérieux chat noir signée Nathalie Semenuik, voilà un curieux sentiment de déjà lu… Moult informations se trouvaient déjà au début de l’ouvrage et sont rabâchées ici, comme si le tandem à l’œuvre ne s’était pas consulté – d’autant qu’il ne s’agit pas de la partie la plus plaisante, à savoir les supplices, bûchers et autres tourments endurés par nos amis au pelage ébène. Pire encore, les amateurs soupçonneront fortement les Editions Rustica d’avoir recyclé plusieurs pages de l’ouvrage phare de Semenuik, Chat noir, aussi présentes dans la version poche Mystérieux chat noir ainsi que dans leur calendrier 2021 dédié au félin à la sombre fourrure. Ce qui expliquerait potentiellement les doublons entre la première section dédiée à l’Histoire et la dernière consacrée au chat noir… Et c’est ce qu’on appelle prendre son lectorat pour une vache à lait ! Autant dire qu’à 29€95, la manœuvre a un goût de lait caillé. Si le chat ne s’y trompe pas, le lecteur attentif ne se laissera pas berner non plus par deux fois.

Enfin, ajoutons qu’après avoir recyclé impunément des pans entiers de textes déjà publiés, l’ouvrage nous prive d’une conclusion digne de ce nom en enchaînant directement des légendes bretonnes à l’index. Une sacrée déception qui laisse une impression de bâclé.

Bien entendu, Les mille vies du Chat reste beau, instructif dans les grandes lignes et plaisant pour les amoureux des félins. Mais la déconvenue finale le rend dispensable.


~ La Galerie des Citations ~


« Monsieur Chat est partout. Être dans plusieurs mondes, ici et là, dedans et dehors, devant et derrière la porte, cela fait partie de ses volontés... et l'impossible, connaît pas !

Animal du désert, il rêve d'une vie à ciel ouvert, où son propre territoire ne connaîtrait aucune limite. Mais il se heurte à un problème de fond dans nos habitations et ne saisit pas le bien-fondé d'une porte qui l'empêche d'être dedans et dehors à la fois...

Une porte ouverte le rend sceptique, méfiant, fragilisé. Ne peut-on pas être tranquille chez soi ? Une porte close le turlupine. Lui aurait-on fermé la porte au nez ? Il gratte, miaule, s'affole, peste de ses pseudo-rugissements. Aurait-il été mis à la porte ? La porte est un problème existentiel pour le chat. »

~ p 75 / Le don de l'ubiquité


« Le chat est très attiré par le papier, il l'utilise sous toutes ses formes et de mille manières. Rien de tel pour se détendre que d'attraper en plein vol les cocottes en papier. Le chat s'élance d'un coup de patte, s'approprie la cocotte, la transforme en balle, la projette, se tord comme un ver pour la rattraper, retombe toujours sur ses pattes. Rien de plus grisant que se vautrer sur une feuille de papier, papier à lettres ou feuille de déclaration d'impôt, il s'étale de tout son long comme pour brouiller les pistes, cacher les cases à cocher.

Écrit-on son journal intime, il investit toute la page, comme pour être au cœur du sujet, « écris sur moi », semble-t-il dire, il veut être le héros du roman.

Le chat aime les écrivains, ils ont les mots pour parler de lui. Le papier, page d'écriture ou plage de repos, le chat adore. Papier de qualité, papier crépon, froissable en un tour de patte, papier toilette étirable à volonté, papier cadeau, la récompense, papier à déguster, le chat ne crache pas dessus. Comptes, factures, adresses, mots doux... Mieux vaut être dans ses petits papiers, car le chat ne laissera jamais les nôtres entiers. Il aime autant l'écrit que la feuille blanche, pour peu que le papier soit lisse et doux. »

~ p 79 / Un pouvoir extraordinaire - Chat-Plume


Les mille vies du Chat de Nathalie Semenuik, Brigitte Bulard-Cordeau et Caroline Soulères, paru aux Éditions Rustica, 144 pages, 29€95.




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