• Chloé

L’avis des Libraires - 206ème chronique : La Faille du Temps

L’avis des Libraires : 206ème chronique

La Faille du Temps de Jeanette Winterson

Le Conte d'hiver transposé

en fable contemporaine

Alors qu'une tempête ravage La Nouvelle-Bohême, Shep et son fils Clo sont les témoins d’un meurtre impitoyable. Sur place, un corps, une valise et... Un nourrisson.

Mais il ne fait pas bon d'être confronté à la police lorsque l'on est noir et pauvre dans le Sud des Etats-Unis, ni d'être mêlé aux affaires d'une élite sans scrupule. Shep décide alors de fuir, emportant avec lui le bébé ainsi que la mallette.

Bien qu'en sécurité, les mystères autour de la nouveau-née restent intacts. La valise contient des liasses de billets, quelques diamants et une partition au nom de l'enfant, Perdita. Que s’est-il passé avant que Shep et Clo n'arrivent sur les lieux du crime ? Pourquoi cette toute petite fille était-elle sur le point d'être abandonnée ? Et qui est-elle ?

Tant de questions qui, au gré du temps, dévoileront leurs réponses...


Pour clôturer ce mois spécial dédié au Hogarth Shakespeare Project, attardons-nous sur l’une des pièces les plus obscures et les plus méconnues du dramaturge : Le Conte d’hiver. Elle compte parmi les œuvres incomprises de ce bon vieux Will, peine souvent à trouver son public, n’a d’ailleurs été que peu adaptée... Et pour cause ! Trois actes de drames insoutenables à vous faire regretter Le Roi Lear, avant de poursuivre avec deux actes de comédie pastorale optimiste, pour conclure sur un happy-end des plus tarabiscotés ! Une tragicomédie à la fin ouverte, qui flirte allègrement avec le fantastique, voilà qui a dû désorienter plus d’un spectateur. Fort heureusement, Le Conte d’hiver connaît aussi de fervents défenseurs. Le réalisateur Sam Mendes, le chorégraphe Christopher Wheeldon, JK Rowling qui donna à sa jeune sorcière le prénom de l’héroïne shakespearienne et, enfin, la romancière à l’œuvre derrière La Faille du Temps, Jeanette Winterson.

A la manière du Macbeth délivré par Jo Nesbø, le roman de Winterson renvoie à tout ce qu’est – tout ce que doit être – une bonne réécriture : une maîtrise totale de l’intrigue originale, une transposition séduisante du matériel de base, une exploration personnelle des thématiques initiales, une foule de clins d’œil opportunément placés, une plume irréprochable. Ici, pas de pathos, pas de tire-larmes. Lorsque le drame apparaît, il est âpre, frontal, sans concession, sans emphase. A fortiori, les fulgurances des dialogues, les réparties géniales évitent la bouffonnerie manichéenne. Sur l’ensemble de ces points et plus encore, La Faille du Temps est une réussite exemplaire.

En écho à la surprenante trame du Barde d’Avon, l’autrice s’amuse à brouiller les lignes. Le temps, sujet fondamental, n’a jamais été si abstrait : les rebondissements s’enchaînent dans le désordre, les lieux s’alternent en un tour du monde vertigineux (Londres, Paris, une ville Louisianaise fictive), le narrateur homodiégétique bascule sans crier gare dans un récit à la troisième personne, le style lui-même est imprévisible, entre élans poétiques et vulgarités outrancières... Sans perdre le lecteur.

Tout comme dans Le Conte d’hiver, Winterson parle de jalousie, de rédemption, d’amour, d’hérédité. Elle évoque aussi la virilité toxique ; l’enlisement des crises sociétales ; l’Art sous tous ses drapeaux et tous ses genres ; le désir salvateur, destructeur ou ambigu.

Elle offre ainsi un singulier et déconcertant triangle amoureux entre l’homme d’affaires féroce Leo, le concepteur de jeux vidéo insaisissable Xeno et MiMi, compositrice et interprète, à la fois muse et victime. Le trio est l’un des atouts phares du roman, tout comme le très attachant Shep ou la pugnace Pauline. Les parallèles sont aisés à déceler, ils le sont tout autant à apprécier tant la profondeur des personnages vibre à chaque page. Quant à Autolycus, toujours doté du même patronyme, il demeure l’un des escrocs les plus attachants sortis du génie shakespearien. Colporteur fripon du théâtre élisabéthain ou trafiquant de voitures du XXIème siècle, qu’importe ! Autolycus reste l’une de ces figures négatives que l’on ne parvient pas vraiment à détester – si elle offre des répliques touchantes à Shep ou Xeno, Winterson octroie les tirades les plus marquantes, les plus drôles, à cet arnaqueur libre-penseur. Le dialogue entre Clo et Autolycus, où ce dernier explique tant bien que mal au jeune homme le complexe d’Œdipe, s’avère aussi hilarant qu’éloquent.

La Faille du Temps est en permanence sur la brèche, oscille entre deux univers à priori inconciliables, joue sur son inspiration classique en se révélant audacieusement moderne, tresse une intrigue à la fois linéaire et erratique. L’ensemble du roman se construit sur cette faille où tout s’oppose, se complète, s’enrichit en un tout aussi déstabilisant que remarquable.

Le texte est sec et lyrique. Alambiqué et limpide. Fruste et philosophique. Obscène et voluptueux. Cruel et tendre. Sombre et lumineux. Comme le swing ininterrompu du temps et des êtres qui le jalonnent. Une dernière danse sur un air de jazz, une tirade décochée en forme de point final, un ultime salut avant de déserter la scène.

La lecture s’achève en ovation, sur les brava dédiés à cette marionnettiste des mots. Rideau. Le mois du Hogarth Shakespeare Project est à présent terminé. Difficile de rêver plus belle conclusion que celle offerte par Jeanette Winterson.

~ La Galerie des Citations ~


« Dieu n'a pas besoin de nous punir. On sait le faire tous seuls. C'est pour ça que nous avons besoin du pardon. Le pardon est un mot comme le mot "tigre" - on l'a filmé et il y a des moyens de vérifier qu'il existe, mais on n'est pas nombreux à l'avoir approché en pleine nature ou à le connaître pour ce qu'il est. »

~ p 29 / Shep


« Je découvre que le deuil signifie vivre avec quelqu'un qui n'est plus là. »

~ p 31 / Shep


« Le gaming, c'est le meilleur de la technologie allié à un stade préhistorique du développement humain. »

~ p 52 / Xeno


« Cet homme tombe-t-il ? Ou tombe-t-il amoureux ? [...] Je te rêve en vague de la mer, afin que désormais tu ne fasses rien d'autre, suivre, suivre ainsi ton élan. »

~ p 66-67 / Chanson de MiMi


« Ils reprirent leur marche. Ils parlèrent de la vie comme du flux. Et de l'illusion. De l'amour comme théorie entachée par la pratique. De l'amour comme pratique entachée par la théorie. Ils parlèrent de l'impossibilité du sexe. Le sexe était-il différent pour les hommes ? Avec des hommes ? Qu'est-ce que cela faisait, de tomber amoureux ? De tomber en désamour ? »

~ p 86-87 / Les errances parisiennes de MiMi et Xeno

« – La douleur de l'amour ?

– Qu'y a-t-il d'autre ? L'amour. Le manque d'amour. La perte de l'amour. Je n'ai jamais cru que le standing ou le pouvoir – ou même la peur de la mort – pouvaient servir de moteurs indépendants. La plateforme sur laquelle nous nous trouvons, ou d'où nous tombons, c'est l'amour. »

~ p 87 / Discussion entre MiMi et Xeno


« Qu'est-ce que cela ferait de ne pas avoir de corps ? Si nous communiquions comme le font les esprits ? Alors je ne remarquerais pas ton sourire, les courbes de ton corps, les cheveux qui te tombent dans les yeux, tes bras sur la table, bronzés, couverts de poils fins, cette façon que tu as d'accrocher tes pieds aux barreaux de la chaise, je ne remarquerais pas que mes yeux sont gris et les tiens verts, que tes yeux sont gris et les miens verts, que ta bouche est tordue, que tu es menue, mais que tes jambes sont aussi longues qu'une phrase interminable, que tes mains ont un toucher sensible et la façon dont tu t'assoies près de moi pour lire le menu avec moi qui t'explique ce qui est en français, et j'aime ton accent, la façon dont tu parles anglais, et jamais personne n'a dit le mot « addock » sans le h comme toi, et dans ta bouche, ce n'est plus un poisson fumé mais un mot qui rime avec (le mot qui vient à l'esprit, bien qu'aussitôt rejeté, est amour). Est-ce que tu laisses toujours le bouton du haut ouvert comme ça ? Juste un bouton ? Pour que je puisse imaginer ta poitrine à partir du petit tapis de poils que j'aperçois, comme la patte d'un animal ? Elle n'est pas blonde. Non. Je pense que ses cheveux sont naturellement sombres, mais j'aime la façon dont elle les éclaircit par un balayage et la façon dont elle retire ses chaussures sous la table. C'est déconcertant, le regard que tu poses sur moi quand nous parlons. De quoi parlions-nous ? »

~ p 88-89 / MiMi et Xeno


« Elle était si minuscule, un bout de femme-oiseau – non, ce n'était pas un oiseau car elle avait du muscle – c'était une fleur – mais ce n'était pas qu'une fleur parce qu'elle n'était pas faite pour être exposée – c'était un bijou – mais ce n'était pas bijou parce qu'il ne pouvait pas l'acheter. »

~ p 103 / Leo observe MiMi

« Quitte le bateau, mon bébé. Avant qu'il soit trop tard. Saute par-dessus bord, mon bébé, et sans tarder. La menace ne te concerne pas, elle est sur moi. Nous sommes pris au piège dans une faille du temps. »

~ p 125 / MiMi écrit la chanson Perdita


« Il y a tant de récits où ce qui a été perdu est retrouvé.

À croire que l’histoire est un vaste service des objets trouvés.

Cela remonte peut-être au moment où la Lune s’est détachée de la Terre, pâle, solitaire, vigilante, présente, décalée, inspirée. La jumelle autiste de la Terre.

Et de là découlèrent toutes les histoires de jumeaux. Des paires inséparables qui, pourtant, ne peuvent pas rester ensemble. De gens enfermés dehors, de querelles, de cœurs brisés ou d’amants qui croient être immortels jusqu’à ce que l’un des deux meure.

Des histoires de paradis – mi-lune, mi-utérus. Deux planètes gravitant dans l’espace. Le vaisseau mère. L’Atlantide. L’Éden. Le Paradis. Valhalla. Le meilleur des mondes. Il doit bien exister un autre monde.

On se lançait à bord de navires. Les étoiles en guise de lumières au sommet des mâts. Nous ne savions pas que les étoiles sont pareilles à des fossiles, des empreintes du passé qui envoient de la lumière comme un message, une dernière volonté.

On se lançait à bord de navires pensant qu’on voguerait jusqu’au bord du monde et qu’on passerait de l’autre côté tel un radeau sur des rapides, tournoyant vers ce lieu dont on savait qu’il existait, si seulement on osait partir à sa découverte.

Il est forcément là quelque part.

Ce qui a disparu avec la disparition. On connaît ce sentiment, cette sensation. À chaque tentative, baiser, coup au cœur, lettre envoyée à la maison, à chaque départ, c’est le pillage de ce qu’on a devant nous au service de ce qui est perdu. »

~ p 143-144 / Entracte


« Autolycus était vendeur. Vendeur-magouilleur. Magouilleur ès moteurs. Un bonimenteur à la langue bien pendue.

Autolycus. Mi-Budapest, mi-New Jersey. Chutzpah de la Vieille Europe rencontre Chutzpahdic du Nouveau Monde.

Autolycus : catogan, bouc, bottes de cowboy, cravate ficelle. Mi-sage, mi-fripouille. »

~ p 149 / Découverte d'Autolycus


« A quoi sert que le temps existe si on n’en a pas ? »

~ p 160 / Autolycus


« Les célébrités sont des personnages de fiction. Ce n'est pas parce qu'ils sont vivants qu'ils sont réels. »

~ p 174 / Perdita

« — Ça t’arrive de marcher sous la pluie pour le plaisir de te faire tremper ?

Zel afficha son sourire indolent et maladroit qui lui prenait tout le visage, comme le soleil filtrant à travers les nuages. Il ne répondit pas. Mais il posa une question.

— Est-ce que ça t’arrive de te lever tôt ou de faire une nuit blanche pour aller te promener sans croiser personne ?

Elle dit : Est-ce que ça t’arrive de parler tout seul ?

Il dit : Est-ce que tu ne préférerais pas avoir une belle mort plutôt que d’avoir une vie affreuse ?

Elle dit : Est-ce que tu aimes les étoiles ?

Il dit : Est-ce que tu aimes l’océan ?

Elle dit : Est-ce qu’on est en train d’inventer notre propre test aux trente-six questions ?

Il dit : Pour tomber amoureux ?

Non, pensa-t-elle, ça, c’est déjà fait, n’est-ce pas ? »

~ p 186-187 / Dialogue entre Perdita et Zel


« Je suis trop honnête pour être un homme d'affaires. Je suis un escroc réglo. »

~ p 192 / Autolycus


« — Je suis en train de revoir ma thèse. Ce sont les pères qui tuent les fils.

— Et qui tue les filles ? demanda Perdita.

— Nous tous, dit Xeno. Si le héros ne te tue pas – appelons-le Hamlet, Othello, Léonte, Don Juan, James Bond –, tu seras quand même sacrifiée pour sauver son âme. »

~ p 201 / Discussion entre Autolycus, Perdita & Xena


« Et, une pierre après l’autre, l’histoire fut révélée, scintillante et concentrée, comme le temps est concentré dans un diamant, comme la lumière est concentrée dans chaque pierre précieuse. Les pierres parlent, et ce qui était silence ouvre la bouche pour raconter une histoire, et l’histoire se grave dans la pierre pour la briser. Ce qui est arrivé est arrivé.

Mais.

Le passé est une grenade qui n’explose que quand on la lance. »

~ p 278


« Leo, vous êtes un de ces types qui font le monde tel qu’il est. Je suis un de ces types qui vivent dans le monde tel qu’il est. Pour vous, je suis un Noir comme vous en voyez surtout faire le vigile ou le livreur. Et comme l’argent et le pouvoir sont les choses qui comptent le plus à vos yeux, vous imaginez que c’est ce qui compte le plus pour ceux qui ne les ont pas. C’est peut-être le cas pour certains… Parce que, vu la façon dont les types comme vous ont organisé le monde, y a qu’un ticket de loto qui pourrait changer les choses pour les types comme moi. Travailler dur et garder espoir, ça ne marche plus. Le Rêve américain est fini. »

~ p 279-280 / Shep

La Faille du Temps de Jeanette Winterson, paru aux Éditions Buchet Chastel, 310 pages, 22€. Également disponible en format poche aux Éditions Points, 256 pages, 8€90.

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