• Chloé

L’avis des Libraires - 205ème chronique : Graine de sorcière

L’avis des Libraires : 205ème chronique

Graine de sorcière de Margaret Atwood

La Tempête côté coulisses

Destitué par un collaborateur trop ambitieux, Felix est licencié de son poste de directeur du prestigieux festival de Makeshiweg. Son travail, sa passion, sa mise en scène de La Tempête, tout vient de lui être arraché ! Alors qu'il se perdait dans son art pour oublier les disparitions successives de sa femme et de leur fille Miranda, Felix doit désormais affronter le poids d'un quotidien vide.

Le brillant quoi qu’irascible metteur en scène change alors de nom et disparaît, va se terrer dans une mansarde au fond des bois. Mais la vie, immanquablement, finit par rattraper les fuyards : les ans filent et le voilà professeur, à enseigner Shakespeare en milieu carcéral. Un emploi qu'il finit par apprécier... Et qui lui offre une opportunité inattendue !

En effet, ses vieux rivaux ont entre-temps pris du galon, se piquent d'ambition politique et doivent assister à la pièce des détenus. Felix tient là l'occasion unique de monter sa Tempête et de tendre un piège à ces traîtres ! Pendant douze ans, il a réclamé vengeance mais la chute de ses ennemis sera-t-elle suffisante pour lui permettre de s'élever à nouveau ?


Faire ou ne pas faire partie du HSP...

Depuis 2015, les éditions anglo-saxonnes Hogarth s'investissent dans le Hogarth Shakespeare Project, un dessein des plus audacieux porté par d'illustres auteurs tels que Jeanette Winterson, Howard Jacobson, Edward St Aubyn, Jo Nesbø, Anne Tyler, Tracy Chevalier et, enfin, Margaret Atwood.

C'est le cas Atwood qui nous intéresse aujourd’hui. Elle est sans doute la romancière la plus célèbre de ce panthéon littéraire, la plus encensée aussi depuis l'adaptation télévisuelle de sa Servante écarlate. Malheureusement, Graine de sorcière pose problème. Premier constat : il s'imbrique mal aux autres romans du HSP, lesquels ont suivi scrupuleusement la seule ligne directrice du projet, à savoir transposer en roman les pièces de Shakespeare. Or, vous l'aurez compris à la lecture du résumé, mais Graine de sorcière n'est pas une revisite de La Tempête. D'emblée, la démarche est donc malhonnête voire méprisante pour les autres auteurs qui, eux, ont respecté le parti-pris original. A ce stade, Atwood est la seule à s'être octroyée pareil droit ! Elle tisse sa trame autour de la pièce mais ne reprend pas l'intrigue, s'en inspire, récupère à l'envie les éléments qui l'arrange, tord certains aspects de l'histoire pour convenir à la sienne mais ne la réécrit certainement pas.

La faute n'en incombe pas entièrement à l'autrice : les Editions Hogarth ont accepté le manuscrit, elles en sont donc tout aussi responsables. Il y a ce sentiment déplaisant que beaucoup de privilèges ont été accordés à Atwood parce qu'elle est affiliée à une série à succès. Mais peut-on, à l'heure actuelle, vilipender les éditeurs de chercher à tout prix la rentabilité au détriment des règles qu'ils ont eux-mêmes instaurées ? Peut-être pas, tant les enjeux mercantiles semblent importants... Car le nom Atwood, renforcé à grand coup de bandeaux promotionnels "PAR L'AUTEUR DE LA SERVANTE ÉCARLATE", est à coup sûr plus vendeur que celui de St Aubyn ou Chevalier. D'autant que, depuis quelques années maintenant, chacun de ses romans est salué par la critique spécialisée tel un Messie des Mots revenu sauver le monde littéraire de la médiocrité ambiante. Croyez-le ou non mais l'expression est à peine exagérée - il suffit de jeter un œil à l'article que lui a dédié The Guardian, en totale pâmoison, où le journaliste déclame qu'il espère qu'Atwood réécrira tout Shakespeare. Sympa pour les autres auteurs du HSP ! Bref, Atwood est cool grâce à la télévision, explose les scores en librairie et donne régulièrement des master classes très convoitées. Quel éditeur, vraiment, peut se permettre de renâcler face à la promesse d'un succès facile ?

Et puisque nous en sommes à étriller le monde merveilleux de l'édition, ajoutons que du côté de la France et donc de Michel Laffont, le travail a été plus que bâclé ! Je suis la première à ne pas prêter attention à ces détails pour les éditeurs indépendants, les petits nouveaux du milieu ou les maisons les plus limitées financièrement, mais j'estime que Laffont à les moyens d'investir dans des correcteurs, des bêta-lecteurs dignes de ce nom et d'éviter les fautes - à fortiori sur un Atwood qui, on le sait, va leur rapporter gros.

Ma première approche de Graine de sorcière s'est donc révélée plus qu'hostile. Mais oublions un instant ce problème (majeur) lié intrinsèquement au HSP et posons-nous la question suivante...

Que vaut Graine de sorcière en tant que tel ?

Oui que vaut-il, ce roman révéré, en tant que livre à part entière, en faisant totalement abstraction du génial projet auquel il a été rattaché sans grand mérite ?

Dans ses prémices, rien, à priori, ne vient rattraper le coup. Les cent premières pages s'avèrent fastidieuses : enchaînement de mélodrames (Felix perd sa femme, sa fille et au final son travail, sa seule raison d'être), condescendance extrême du personnage principal, satire facile d'un certain milieu théâtral bobo excentrique, quelques poncifs mal ficelés ou mal moqués, présentation de personnages caricaturaux... Il est difficile de s'impliquer dans la trame, on la suit sans entrain, comme une pièce de théâtre lointaine et pathétique, un peu soporifique, tirée de sa platitude par quelques exubérances géniales.

Soudain, au moment où je m'apprêtais à déserter les gradins et exiger remboursement pour m'être faite flouée de la sorte, le récit connaît un basculement, s'anime d'un nouveau souffle. Alors je regagne ma place, intriguée. Je suis l'évolution du personnage avec un intérêt qui ne m'avait jusqu'alors jamais effleuré, je contemple d'un œil nouveau le tableau qui m'est présenté : la retraite spirituelle à laquelle s'oblige Felix, la solitude qui le pousse vers une hallucination voulue, celle de communiquer avec sa fille défunte qu'il s'imagine grandir à ses côtés, devenir enfant puis adolescente dans cette cabane insalubre au fond des bois... La souffrance du père et la vengeance de l'Homme s'y complètent, toutes deux exacerbées par l'esprit de Miranda, fantôme ou folie. Le parcours de Felix est saisissant ; sa vendetta, comme celle de Prospéro, s'accompagne d'une certaine rédemption, dans un effet miroir jubilatoire.

Et puis, autour de lui, gravite désormais toute une troupe, marquante et singulière, à la langue bien retorse. Ses personnages secondaires, bras-cassés malchanceux, criminels par fatalisme, par appât du gain ou par volonté de se jouer du système, sont tous très attachants. Parmi les détenus, certains ressortent du lot : Popol, Guibolss, 8Pinces, Coyote-Rouge, Bic Tordu, tant de personnalités hautes en couleurs qui, en dépit de leur passé criminel, restent très appréciables. Leur dynamique de groupe est aussi très bien pensée, surtout dans leurs interactions, à la fois bourrues et fraternelles - Felix les oblige à n'utiliser que des insultes présentes dans le texte shakespearien afin de limiter leurs injures, ce qui donne lieu à des échanges truculents !

Anne-Marie, une jeune danseuse et actrice au fort tempérament, dont les jurons peuvent largement égalés ceux des malfrats, est également une figure extraordinaire, forte, féminine et atypique, aux multiples facettes. Elle est un réel atout au roman, possède sans doute la personnalité la plus attachante.

On peut toutefois regretter que l’intrigante figure de WonderBoy n'ait eu que peu de place dans le récit, alors qu'il incarne sur la scène du pénitencier Ferdinand, rôle salvateur de La Tempête - la romancière ne souhaitait visiblement pas que le lecteur s'attache à lui.

Enfin, le texte regorge de références au Barde d'Avon, explicites ou non, qui soulignent bien à quel point Atwood aime et connaît le grand dramaturge. Elle lui offre un hommage grandiose, s'interroge sur la profondeur de ses textes, sur la mise en scène qui lui sied... Pour tous les inconditionnels, c'est un plaisir à lire, un bonheur de plonger dans l'introspection aux côtés de Felix et sa troupe.

Si le parti-pris réaliste du roman peut décevoir, surtout lorsque l'on songe au conte poétique écrit par Shakespeare, on notera çà et là quelques touches fantastiques par le personnage de l'enfant trépassé, Miranda. Elle offre une aura surnaturelle bienvenue, laisse planer le doute sur son existence, donne beaucoup de grâce à l'intrigue et au cheminement exercé par son père. Cette Miranda-ci tient plus de l'esprit magique qu'est Ariel que de l'ingénue virginale qui parcourt l'île de Prospéro.

Déception quand tu nous tiens

Le cœur du roman est donc excellent, atteint une intensité folle, joue sur son potentiel de comédie dramatique avec brio.

Puis vient la mise en place du plan de Felix, la concrétisation de sa revanche, cette fameuse représentation qui doit signer l'apothéose pour la troupe... Et tout cela s'avère très très décevant. Une conclusion cousue de fils blancs, trop rapide, trop improbable, trop manichéenne. Les parallèles avec La Tempête ont beau se multiplier, rien ne suffit à sauver cette mièvrerie bien-pensante qui englue l'ultime partie du livre. Le coup de théâtre a eu lieu mais peine à convaincre. La magie de Felix/Prospéro n'opère plus. Les coulisses s'avèrent plus intéressantes que la scène où se joue une happy-end à la fadeur monstrueuse. Tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes, on parvient à coller une relation aberrante à Anne-Marie avec un bellâtre débarqué d'une façon bien opportune, à sous-entendre une relation future entre Felix et une amie de longue date qu'il n'a jamais envisagée autrement que comme un moyen de parvenir à ses fins, à obtenir une remise de peine pour l'un des détenus, à faire en sorte que le pot aux roses ne soit jamais découvert... Tant d'éléments qui collent bien mal au parti-pris réaliste instauré jusqu'alors.

On saluera néanmoins le dénouement émouvant autour de Felix et Miranda, jolie métaphore du deuil ou libération d'un joli revenant - qui sait ?

Pour le reste, c'est ce qu'on appelle l'effet soufflé : on vous vend un plat savoureux dont la mixture, de base, n'est pas très engageante, alors vous la regardez monter dans son ramequin où elle prend une belle apparence gonflée et aérienne, puis vous la sortez du four et le tout retombe aussi sec ! C'est ce que j'ai ressenti en achevant Graine de sorcière ; des départs difficiles pour un final trop facile, voilà qui compromet sérieusement l'appréciation générale.

La popularité du roman est d'autant plus frustrante que d'autres visions de La Tempête - de véritables versions qui ne se basent par sur une publicité mensongère - existent déjà ! On citera par exemple le superbe long-métrage féministe signé Julie Taymor ou la sublime mise en scène orchestrée par Jeremy Herrin pour le Théâtre du Globe, en 2013.

Las ! Cette réécriture (qui n'en est pas une) s'avère surtout beaucoup de bruit pour rien. La fable féerique de Shakespeare devra s'armer encore de patience avant de revivre sous la plume d'un autre écrivain.

Peu importe : pour les admirateurs de la pièce, la magie de Prospéro reste intacte, l'esprit d'Ariel murmure encore depuis des cimes inexplorées, Caliban hante la grève en maudissant les Hommes... Ecoutez, dans l'antre du spectacle, derrière les lourds rideaux écarlates, la tempête n'a pas fini de déchaîner ses éclairs ni de lancer sa houle sur les spectateurs émerveillés.

~ La Galerie des Citations ~


« Qu'est-ce que Felix pourrait bien introduire en fraude ? Comment soupçonner un vieil acteur inoffensif dans son genre ? Ce sont les mots qui devraient vous inquiéter, leur lance-t-il en son for intérieur. C'est ça, le vrai danger. Les mots ne se voient pas au scanner. »

~ p 94-95


« Du respect, j’en ai vraiment, répond Félix en silence. J’ai du respect pour le talent : le talent qui sinon resterait caché et qui a le pouvoir de faire surgir et la lumière et l’être des ténèbres et du chaos. Pour ce talent, je dégage un espace et un temps ; je lui ménage une habitation et un nom, si éphémères soient-ils ; mais tout théâtre est éphémère. C’est la seule sorte de respect que je connaisse. »

~ p 100


« Non, Miranda n'est pas là. Il n'y a que la photo dans son cadre en argent : la petite fille sur la balançoire, figée dans la gelée du Temps. Visible, mais pas vivante. »

~ p 134


« Le théâtre n'est pas une république, c'est une monarchie. »

~ p 179

Graine de sorcière de Margaret Atwood, paru aux Éditions Robert Laffont, 360 pages, 21€. Également paru en format poche aux Éditions 10 X 18, 360 pages, 8€10.

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