• Chloé

Bonne résolution livresque n°26 : Vivre sa mélomanie... Via les mots.

Bonne résolution livresque n°26 :

Vivre sa mélomanie... Via les mots.


« On a pris la fâcheuse habitude de croire que,

là où il y a des sons musicaux,

il y a nécessairement de la musique.

Autant voudrait dire qu'il y a littérature

partout où l'on bavarde,

peinture partout où l'on barbouille. »


Cette réplique mordante, que l'on doit à Camille Saint-Saëns, prouve que l'on peut aussi bien jouer avec les notes qu'avec la plume ! Pourtant, n'en déplaise au compositeur trublion, cette chronique a pour but d'allier, justement, deux facettes de la culture : la musique et la littérature.

Petit concert privé où la libraire se rêve en chef d'orchestre, le temps d'un récital en 5 morceaux.

Maestro. Première page.

 

🎤 David Bowie, La Totale : Les 456 chansons expliquées de Benoît Clerc (Editions EPA, 620 pages, 49€95)

🎼🎞️ La partition : Une exploration de l'Art de Bowie, de ses premiers singles à son album testament Blackstar.

🎵 La note mélomane : Comment aborder Bowie ? Durant plus de cinquante ans, David Robert Jones s'est réinventé, sous les projecteurs des concerts survoltés ou dans l'ambiance confinée des studios d'enregistrement. De personnages en rôles, de projets musicaux en films, de pays en capitales - au gré des livres, de la peinture, du cinéma, de la musique, de son imaginaire surtout. Insatiable de culture, épris de métamorphoses, généreux sur scène, secret sur sa sphère privée, il est une icône insaisissable, un caméléon stellaire disparu à jamais sans avoir trahi ses mystères. Si David Jones restera inconnu, Bowie ne se révèle jamais autant que dans ses œuvres. Soit 10 albums live, 25 albums studios, 122 singles et 456 chansons. Or, même ainsi, le chanteur-compositeur-interprète reste labyrinthique.

C'est pourtant sur lui que Benoît Clerc, déjà fort d'une prouesse similaire sur Queen, jette son dévolu. Porté par une passion érudite, l'auteur s'attarde sur sa discographie et analyse donc les 456 œuvres qui la constituent. Comme autant de pièces de puzzle égrenées çà et là par Ziggy Stardust, Halloween Jack, The Thin White Duke, Nathan Adler ou Jareth, le Roi des Gobelins.

Le travail est colossal mais le résultat s’avère à la hauteur. L’ouvrage est certes un pavé mais un pavé diablement bien fait et très bien organisé, avec un index bien fourni. Les illustrations jalonnent l’ensemble, soulignant une mise en page aérée et agréable. L’ensemble incite volontiers à flâner de titre en titre. On se plaît ainsi à feuilleter cet impressionnant volume, à s’arrêter au détour d’une page ou d’une photographie pour assouvir sa curiosité.

S’il est magnifique, il demeure surtout exceptionnellement complet. Des plus grands tubes aux bandes-originales de films, des morceaux instrumentaux méconnus aux joyaux incontournables, des titres détestés par les fans à ceux que chacun révère, des albums qui trônent sur le hit-parade aux collaborations oubliées…

Les albums sont introduits par un long texte visant à le présenter. Pour chaque chanson, la durée du titre est indiquée, de même que les musiciens, le lieu d’enregistrement et l’équipe technique. L’analyse et les informations sont riches, souvent agrémentées de petites citations du chanteur. Certaines pages sont parfois dotées d’anecdotes supplémentaires, judicieusement baptisées « Pour les Bowie addicts ».

Ajoutons à cela une plume sobre, fluide et agréable. D’emblée, ce modèle d’érudition s’impose comme un incontournable de nos bibliothèques. Bowie reste une étoile noire, brillante et obscure, un OVNI au firmament. Avec l’éclairage neuf que lui dédie Clerc, il scintille plus intensément encore.

🎶 La playlist : Little Bombardier ; Space Oddity ; Letter to Hermione ; Saviour Machines ; Changes ; I Can't Explain ; Panic in Detroit ; Lady Grinning Soul ; We Are the Dead ; Who Can I Be Now ? ; Golden Years ; Always Crashing in the Same Car ; Heroes ; Boys Keep Swinging ; Ashes to Ashes ; Cat People ; Modern Love ; China Girl ; Without You ; As the World Falls Down ; Undergroud ; In Day-Out ; Bang Bang ; The Mysteries ; Jump They Say ; Nature Boy ; Velvet Goldmine ; Starman ; Slow Burn ; Everyone Says Hi ; New Killer Star ; Rebel Rebel ; Thursday's Child ; Where are We Now ; Moonage Daydream ; Let's Dance ; Moss Garden ; Absolute Beginners...


🎤 British Invasion : Pop Save the Queen ! de Valli et Stephen Clark (Editions GM, 144 pages, 35€)

🎼🎞️ La partition : Entretiens croisés entre une chanteuse américaine, Valli, et un écrivain britannique, Stephen Clarke. Tous deux vivent désormais en France mais ont vécu cette British Invasion de chaque côté de l'Atlantique. A quatre mains, ils s'emploient à décortiquer la pop culture anglaise et sa déflagration sur le reste du monde - y compris l'Amérique, aujourd'hui en tête de la culture mondiale, pour le meilleur et le pire. Le tout avec, en bonus, un coffret de 5 films à savourer.

🎵 La note mélomane : Certes, British Invasion ne parle pas (que) de musique. Il y est aussi question de style, de télévision, de cinéma, d'art et de littérature. Pour autant, de chanteurs, divas, groupes et compositeurs, il est tout de même largement question dans ce très bel album. Le premier chapitre est entièrement dévolu à la musique et cette dernière fait des excursions régulières dans les cinq autres grands axes du livre - rien d'étonnant tant il est vrai que les différents genres artistiques restent étroitement liés. Sur la sélection de DVDs proposés dans une jolie pochette adjacente, chacun en lien avec un chapitre, on trouve sans surprise un film sur une radio pirate (Good Morning England) et un long-métrage porté par les Beatles (A Hard Day's Night). La chanson n'est donc jamais très loin des salles obscures. Mieux, elle créée des modes ou s'en fait le porte-étendard.

De la propre confession des auteurs, « la plus grande, et la plus spectaculaire, invasion des Etats-Unis par les forces culturelles britanniques fut bien entendu celle de la musique. » Tout commence, c'est une évidence, avec les Beatles. De la pop un peu édulcorée des débuts, s'ensuit le psychédélisme et la rébellion du rock, puis le glam rock à la frontière des genres. Le punk, le disco, la britpop suivront. Débarquera ensuite l'ère des femmes super-stars, des reines à la voix puissante telles qu'Amy Winehouse et Adele. Soit une rétrospective de quarante ans vue à hauteur humaine et intime, à travers les postes de télé, dans les salles de concert, dans l'euphorie d'un show.

Tant de bouleversements des styles et des codes, vécus par Valli et Clarke. Ces derniers entrecroisent réminiscences personnelles et souvenirs de la scène musicale anglophone, avec une bonne dose d'érudition et de pertinence. La passion n'est jamais trop loin lorsqu'il s'agit de témoigner de ces époques en plein changements, en (r)évolution permanente. Mais le regard porté sur cette période reste relativement lucide, loin de la nostalgie et son manque flagrant d'objectivité. Le tout est d'ailleurs ponctué d'anecdotes historiques, en bas de page, à la manière d'une frise chronologique étendue sur l'intégralité de l’ouvrage.

Le ton est donc donné dès la première partie et l'ensemble des thématiques suivantes seront traitées sur un style similaire : sans fioriture, sans amertume. Loin de l'approche purement professorale, le contenu se veut accessible. Lire Bitish Invasion, c'est comme assister à la réunion de deux amis devant leurs vieux albums photos. Mais deux amis particulièrement cools, dont on suit les réflexions et les bons mots avec un plaisir inégalable.

Un best-of pour tous les amoureux de la culture anglophone.

🎶 La playlist : The Beatles ; Herman's Hermits ; The Rolling Stones ; The Animals ; Pink Floyd ; The Who ; Led Zeppelin ; Deep Purple ; David Bowie ; Elton John ; Queen ; Adam & The Ants ; Dire Straits ; The Police ; The Bee Gees ; Eurythmics ; The Cure ; Depeche Mode ; Oasis ; Blur ; Radiohead ; Coldplay ; Amy Winehouse ; Coldplay ; Adele...


🎤 42ème rue : La grande histoire des comédies musicales de Laurent Valière (Editions Marabout, 288 pages, 35€)

🎼🎞️ La partition : Fresque de la comédie musicale, des esquisses bouillonnantes de Jerome Kern et la révélation Show Boat à Lin-Manuel Miranda et l'explosion d'Hamilton, en passant par la scène française ou le quartier londonien du West End.

🎵 La note mélomane : Déjà producteur et animateur de l'émission 42ème rue sur France Musique, Laurent Valière change cette fois de support pour coucher ses domaines de prédilection sur papier. Autant dire qu'il a fort à faire pour retracer un siècle d’œuvres phares, cultes et indémodables, mais dédaigneusement ignorées par les Français...

La comédie musicale a longuement été méprisée dans nos contrées. Succès public parfois, mépris critique souvent, jugée ringarde par les mélomanes snobinards et les élites pseudo-intellectuelles, ce genre spectaculaire se taille dans nos contrées une sinistre réputation : celle de sous-art à destination de spectateurs peu aguerris. On a tort de le mépriser puisque, avant de s'en affranchir, les shows réinterprètent les codes européens, notamment ceux des Folies Bergères, qui inspireront le précurseur Jerome Kern. Joli retour de faveur : dans cette salle de spectacles parisienne située dans le 9ᵉ arrondissement, se jouera Cabaret, musical majeur tiré du roman de Christopher Isherwood.

Le musical est un genre très dense, très riche qui n'a eu de cesse d'évoluer au fil des dernières décennies - Valière a d'ailleurs toujours défendu, d'une plaidoirie érudite et incontestable, tout le foisonnement de ces shows nés à Broadway. Tantôt parenthèse enchantée (Le Magicien d'Oz) tantôt étendard social (Hair), délire caustique engagé (Hairspray), comédie culottée (Annie du Far West), hymne à la provocation (Oh ! Calcutta !) ou symbole de révolution (Hamilton)... Le musical s'est vite échappé des carcans, extirpé de la bien-pensance, affranchi du manichéisme. La sulfureuse tragicomédie Chicago, dans laquelle certains ont vu une glorification de la criminalité, a pour tête d'affiche trois anti-héros follement séduisants et ambigus - à savoir un avocat véreux et deux starlettes meurtrières.

L'histoire de la comédie musicale est jalonnée de figures emblématiques, de tournants majeurs. Valière en dessine la fresque. Analyse du jargon de Broadway, évocation des spectacles les plus fous montés à Manhattan, parcours des compositeurs à succès, des infatigables chorégraphes et des têtes d'affiches incontournables sur les planches comme les plateaux. Le texte fourmille d'exemples évocateurs, d'encadrés aux couleurs vives : des fiches sur les spectacles à découvrir, les œuvres à revoir, les chansons cultes, les anecdotes les plus marquantes. Les photos et illustrations sont nombreuses, de même que les interviews de personnalités importantes.

Valière traite en profondeur le sujet de Broadway (le titre le laissait présager) mais s'accorde un détour du côté d'Angleterre et la France. Côté West End, on parle sans surprise des Mis, spectacle français qui acquis ironiquement ses lettres de noblesse outre-manche, et d'Andrew Lloyd Webber, à qui l'on doit Evita, Cats, The Phantom of the Opera. Côté frenchy, ce sont les friandises de Jacques Demy, auxquelles succéderont Starmania, Notre-Dame de Paris, Le Roi Soleil. Le tout est traité sans condescendance ni élitisme, dresse un éventail très large des propositions américaines, anglaises et françaises.

On peut regretter que Valière n'ait pas poussé le détour jusqu'en Hongrie, au Budapesti Operettszínház, ou au Japon du côté de la Revue Takarazuka. Force est de constater que l'ouvrage est déjà bien épais, un sacré pavé tout en hauteur.

De fait, le livre n'est pas des plus accessibles... Son format, bien que joli, le rend peu maniable et le texte, en police étroite et serrée, a de quoi décourager plus d'un néophyte. Sans tomber dans l'approche purement technique, face à la profusion de noms et d’œuvres totalement méconnus par chez nous, les débutants seront souvent noyés sous les informations.

42ème rue s'adresse donc surtout aux fans de l'émission éponyme ou aux amateurs du genre. Pour ces derniers, à n'en pas douter, il s'agit d'un indispensable. Que le spectacle commence !

🎶 La playlist : Show Boat ; Porgy & Bess ; L'Opéra de Quat' Sous ; West Side Story ; Un caprice de Vénus La mélodie du bonheur ; South Pacific ; My Fair Lady ; La joyeuse divorcée ; Le danseur du dessus ; Le Magicien d'Oz ; Chantons sous la pluie ; Mariage royal ; Les hommes préfèrent les blondes ; Le rock du bagne ; Mary Poppins ; Funny Girl ; La fièvre du samedi soir ; Carousel ; Le Roi et Moi ; Un violon sur le toit ; Dreamgirls ; Sweet Charity ; Cabaret ; Chicago ; Oliver ! ; Victor Victoria ; Hair ; Sweeney Todd ; Bye Bye Birdie ; Annie Get Your Gun ; Cats ; Jesus Christ Super Star ; The Phantom of the Opera ; Grease ; Rocky Horror Pictures Show ; Rent ; Hedwig and the Angry Inch ; Wicked ; Pas sur la bouche ; Irma la Douce ; Les parapluies de Cherbourg ; Peau d'Ane ; Les demoiselles de Rochefort ; Les chansons d'amour ; Les Misérables ; Starmania ; Notre-Dame de Paris ; L'étrange Noël de Monsieur Jack ; Dancer in the Dark ; Dear Evan Hansen ; Moulin Rouge ! ; La La Land ; Hamilton ; The Book of Mormon...


🎤 Cultes ! 100 lieux mythiques de la musique de Nicolas Albert, Gilles Rolland et Damien Duarte (Editions Fantrippers, 222 pages, 34€90)

🎼🎞️ La partition : Petit tour du monde des lieux musicaux emblématiques.

🎵 La note mélomane : Envisager le monde par la musique. Dresser un parallèle entre les lieux et les artistes, ces endroits devenus indissociables d'une image, d'une voix, d'un titre ou d'un clip. C'est le pari-fou lancé par l'équipe de Fantrippers.

Pour établir ces 100 lieux incontournables, il convenait de jouer les globes-trotters sans élitisme, sans frontière, ni barrière de langues... Ou d'époques ! Parmi les choix cités, on a ainsi la surprise de voir quelques endroits qui ont disparu ou sont totalement inaccessibles. La maison d'Eminem a depuis été réduite en cendres et on ne pousse pas sans invitation les grilles du Château d'Hérouville. D'autres, encore, ont bien changé entre le temps de leur notoriété naissante (ou accrue) et notre ère contemporaine. Heddon Street, la rue que foula Bowie à l'occasion de The Rise and Fall of Ziggy Stardust, a par exemple connu bien des métamorphoses. Peu importe : la musique nous laisse en pousser les portes, glisser à l'heure de leur grandeur ou de leur décadence.

La première chose qui interpelle à la lecture de ce somptueux ouvrage, c'est bien entendu la diversité des artistes proposés. Certains viennent de la pop, de la variété, du jazz, du métal, du rock, du folk, du rap. Curieux grand écart que de voir Beyoncé à trois pages des Beatles, AC/DC succéder à ABBA, Maxime Le Forestier précédé Led Zeppelin. Sans égard pour les catégories, les styles ou les décennies, le livre se charge d'effacer les barrières, de moduler le tout dans un grandiose medley aux quatre coins du monde. D'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître en passant par les grandes icônes françaises incarnées par Serges Gainsbourg et Edith Piaf aux divas modernes que sont Lana Del Rey ou Céline Dion en s'aventurant sur la scène urbaine en quête de Dr Dre. Comme la preuve ultime que l'Art n'a que faire des limites que l'on cherche à lui astreindre.

Le choix des lieux, également, à de quoi surprendre. On s'attend souvent à des paysages grandioses, marquants, qui impriment la rétine d'une impression de carte postale. C'est parfois le cas, bien sûr, entre la plage idyllique de Paradise Cove, le Port d'Amsterdam baigné de soleil ou la Chaussée des Géants, emblème du tourisme irlandais. Certains sont des incontournables architecturaux tels que des palais, des cathédrales, des moulins, des théâtres. D'autres encore ne sont devenus cultes que par ceux qui y ont laissé leurs empreintes - appartements, studios, maisons... Mais certains sont des symboles historiques, des endroits dont l'aura est imprégnée par les faits, joyeux ou tragiques, qui s'y sont déroulés - les émeutes de Notting Hill, le stade de la Réunification camerounais, le Strawberry Fields Memorial.

L'ouvrage, non content de sa sélection audacieuse, est particulièrement agréable à feuilleter. Un index permet aisément de s'orienter à la page voulue. Aéré et sobre, il présente sommairement la/es personnalité/s évoquée/s avec illustrations à l'appui. Chacun des 100 lieux propose une citation truculente du chanteur ou d'un membre du groupe, une anecdote à base des chiffres, un encadré mentionnant l'adresse et le lieu choisi. C'est fluide, intéressant et très facile à découvrir - sans se noyer dans la surenchère d'informations. En ces temps qui s'y prêtent fort peu, on se prend à rêver voyages, les écouteurs vissés aux oreilles et le volume au maximum ou avec un vieux vinyle en fond, offrant une bande-originale nostalgique à la lecture.

Un road-trip mélomane, efficace comme un riff de guitare.

🎶 La playlist (établie selon les lieux et non uniquement sur la musique... Pour une fois !) : Maison-musée d'Armstrong (Louis Armstrong) ; Paradise Cove (The Beach Boys) ; Abbey Road (The Beatles) ; Moulin de Mapledurham (Black Sabbath) ; Iles Scilly (Blondie) ; Port d'Amsterdam (Jacques Brel) ; Apollo Theater (James Brown) ; Odéon d'Hérode Atticus (Maria Callas) ; Château Marmont (Lana Del Rey) ; Fort Bravo (Depeche Mode) ; Maison abandonnée de Carroll Avenue à Los Angeles (Michael Jackson) ; Château d'Hérouville (Elton John) ; Regal Theatre (B.B King) ; Maison bleue de San Francisco (Maxime Le Forestier) ; Chaussée des Géants (Led Zeppelin) ; Cathédrale de Saint-Guy de Prague (Linkin Park) ; Palazzo Zenobio (Madonna) ; Bardenas Reales (Muse) ; Hansa Studios (Iggy Pop) ; Glacier de Pitztal (Rammstein)...


🎤 West Side Story d'Irving Shulman (Editions J'ai Lu, 220 pages, 7€10)

🎼🎞️ La partition : L'aube des années 60. New-York. Le West Side. Deux gangs ennemis : les Jets, héritiers du Vieux Continent, et les Sharks, portoricains fraîchement débarqués sur le sol américain. Dans ce quartier populaire, tous se vouent une haine féroce. Jusqu'à ce soir de bal où tous sont conviés. Alors que s'électrisent les tensions des bandes rivales, Tony croise Maria. Il est l'ex-leader des Jets, elle est la sœur du chef des Sharks. Face à l'incompréhension des camps ennemis, les jeunes gens vont s'aimer envers et contre tous, jusqu'à la fin.

🎵 La note mélomane : C’est une histoire bien connue. Celle de deux amants nés sous des étoiles contraires, au sein de castes ennemies qui s’entredéchirent. Leur amour surpassera leurs différences pour les jeter dans la tombe. Si son origine est ancienne, c’est Shakespeare qui immortalisera le couple maudit par une pièce : Roméo et Juliette. Depuis, les adaptations et variations autour de sa trame se sont multipliées.

Parmi les plus célèbres, un musical, présenté en 1957. Il est signé par le compositeur Leonard Bernstein, le lyriciste Stephen Sondheim et le chorégraphe Jerome Robbins, sur un livret d’Arthur Laurents. Le titre s’étend en grosses lettres noires sur fond écarlate : West Side Story. La création déferle sur les spectateurs. Une révolution agite Broadway. Loin de la cour vénitienne et des jeunes gens de noble lignée, la scène prend place dans le quartier chaud du West Side. Les Montaigu sont ici les Jets, dont les familles immigrées viennent du Vieux Continent ; les Capulet, les Sharks, portoricains fraîchement débarqués sur le sol américain. Le cadre offre une vision contemporaine, sensuelle et virevoltante sans se départir de la cruauté shakespearienne. La danse, les chansons et les dialogues y sont traités avec la même importance.

Moins de cinq ans plus tard, le musical est adapté au cinéma. Autre support, autre succès. Quoique bien plus lisse que le show de Bernstein et Sondheim, le film de Robert Wise récoltera 10 Oscars en poche ainsi qu’un public d’admirateurs toujours plus large.

En 1961, dans la foulée, il est décidé d’en tirer un roman. Nouveau support, nouveau défi. West Side Story, c’est une myriade de chorégraphies impressionnantes et des airs phares que tout le monde connaît – sans parfois avoir jamais vu le musical ou le long-métrage. Lui ôter sa musique culte, son ballet audacieux, ne reviendrait-il pas à lui arracher tout intérêt ? Non. Car le propos reste imminemment social et engagé. Dans ses aspects les plus sombres, les plus tragiques, le livret inventé par Laurents possède d’ailleurs une résonnance actuelle terrible. Le racisme, la violence et les dérives du communautarisme ne sont jamais bien loin. Ne reste plus qu’à dénicher le bon écrivain capable de retranscrire son éclat brut par les mots.

L’auteur en question s’appelle Irving Shulman. Reconnu pour son travail dans le genre policier, il est surtout resté dans les mémoires pour sa collaboration au scénario d’un film désenchanté sur l’adolescence, La Fureur de vivre. Le choix s’avère parfait. Sa novélisation apporte un regard neuf, une autre dimension. Shulman a tout pour retranscrire Tony, Maria, Riff, Bernardo et Anita sur papier. Il se projette avec une aisance terrible dans l’esprit de ses personnages principaux, ajoute à leur ambiguïté, leur personnalité. La grande diversité des protagonistes, y compris chez les héroïnes dont la sensualité et l’indépendance ne sont jamais dénigrées, est exprimée avec un talent féroce. Leur complexité est dévoilée sans fioriture, la force de leurs sentiments et leurs pensées les plus méprisables sont jetés à la face du lecteur.

Le constat s’impose dès les premières lignes, lorsque le romancier nous glisse dans la peau des Jets. Le ton est âpre, le jargon gouailleur des rues s’infiltre dans les répliques et les réflexions intimes, les phrases cognent dur comme les poings de ces petites frappes bouillonnantes de haine, perdues et impitoyables. Dépouillé de sa musique, dépossédé de ses chorégraphies, West Side Story s’expose dans ce qu’il comporte de plus viscéral. Shulman explore les mécanismes psychologiques et sociaux à l’œuvre. La haine ethnique des Jets, les revendications brutales des Sharks, le fatalisme perdu de Tony, le dépassement des forces de l’ordre, lesquelles sont à peine moins amères que les jeunes qu’elles sont chargées de fliquer. Le texte est âpre, la violence omniprésente, le crescendo vers la destruction inévitable. L’ambiance est volontairement glauque, poisseuse – quelques tirades comiques ne viendront pas atténuer la sensation d’étouffement qui prédomine sur l’ensemble. Le racisme est abordé frontalement, de même que les rouages de la peur et de l’incompréhension mutuelle. La mort en découle et le tableau dressé par Shulman est à l’image du reste : abrupt. La description du trépas est d’une brièveté glaçante, sans complaisance ni racolage. Mais les mots sont si bien choisis, si ciselés, qu’il n’y a guère besoin de plus pour imaginer la douleur, l’effroi et le chagrin.

Quelques bulles de légèreté apparaissent avec Maria, sensible, curieuse, déterminée, captivée par ce nouveau monde qu’incarnent New York et ce petit quartier du West Side. Décidée à voir le bien partout, à laisser sa chance à quiconque se présente, elle est naïve sans bêtise, généreuse sans perdre sa lucidité. Elle est l’espérance, la rencontre décisive pour éloigner Tony de cet environnement contre lequel il lutte tant bien que mal. Quoi de plus naturel, pour Maria et Tony, que de s’aimer ? Lui qui cherche une nouvelle vie, elle qui débute une nouvelle existence. Ils sont plein d’espoirs, prêts à affronter le monde pour obtenir ce qu’ils désirent. Au contact de Maria, la plume se fait plus délicate, plus poétique, plus imagée. La candeur de l’adolescente adoucit le style et pacifie Tony d’un même coup. Un lyrisme qui désertera de plus en plus les chapitres, alors que leur avenir n’est qu’incertitude.

A l’heure où Steven Spielberg nous offre une magistrale vision du musical, il est temps de découvrir la novélisation, éditée pour la première fois en France. Grande fresque citadine, critique sociale, drame engagé, romance tragique… Ses thématiques demeurent toujours d’actualité, son ton mordant n’a rien perdu de sa hargne, son essence sensuelle vibre entre les couples déchirés. West Side Story, des décennies après sa création, reste une œuvre indémodable. Pour le meilleur et pour le pire.

🎶 La playlist : l'ensemble du spectacle de Stephen Sondheim et Leonard Bernstein, avec tous ces standards du musical que sont I Feel Pretty, Maria, Balcony Scene, A Boy Like That et surtout America.

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