• Chloé

Bilan littéraire & cinéma 2020

Bonjour à tous !

2020 a été une année particulièrement difficile pour beaucoup d'entre nous. Je ne fais pas exception à la règle. En tant que personne, en tant que libraire, d'un point de vue personnel et professionnel, ces derniers mois auront été très éprouvants et très angoissants. Je ne vais pas m'appesantir sur le sujet mais il est évident qu'en de telles circonstances, les pannes de lecture sont monnaie courante. J'ai moins lu cette année, j'ai souvent renâclé pour me plonger dans un ouvrage et il m'était plus difficile encore d'écrire les chroniques... A l'heure où j'écris ces lignes, tout est encore si flou, si incertain.

Malgré son lot de malheurs, 2020 m'aura au moins permis de faire de superbes découvertes que je vous partage ci-dessous. Pas de flop pour une fois : il est urgent de se focaliser sur le positif !

Comme l'an passé, pour établir cette sélection, je me suis fixée une règle : uniquement des livres sortis en France en 2019 ET issus de genres différents à chaque fois. Allons-y !


Le Carrousel Infernal (Joe Hill / Editions JC Lattès / Recueil de nouvelles, épouvante) : En l’espace de quatre romans, une vingtaine de comics et une pléthore de nouvelles, le romancier s’est imposé comme l’une des figures majeures de la littérature américaine.

Le Petit Prince de l’Effroi nous offre pour cet automne un recueil de treize nouvelles. Sans surprise, le tout se révèle sombre, addictif et maîtrisé de bout en bout – il propose une porte dérobée idéale pour se glisser dans les mondes de Hill, découvrir les thèmes qui lui sont chers, la beauté de son style, la richesse de ses personnages.

Ce qui frappe en premier lieu, c’est sans conteste la facilité d’immersion et l’abondance des récits, pourtant limitées par le format. La nouvelle, on le sait, est un genre délicat qui repose sur trois caractéristiques essentielles. Elle se doit d’être succincte, efficace, marquante. Ces points majeurs s’illustrent parfaitement ici. Chaque texte cultive un univers foisonnant ; les personnages sont vite identifiés et mémorables ; quant aux trames, toujours denses, souvent haletantes voire effrénées, elles connaissent toutes un dénouement inoubliable.

Du reste, le talent de l’auteur demeure omniprésent, véritable fil conducteur entre ces histoires résolument différentes : sa plume sublime, son goût du surnaturel, les relations intenses entre ses protagonistes… S’y ajoutent des thématiques fortes sur les liens familiaux, la guerre et ses répercutions, la chasse ou encore les dérives de la société d’un point de vue politique, éthique et économique.

De quoi garantir quelques frissons et beaucoup de réflexions.

Chronique intégrale ici 📔

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre (Julien Dufresne‑Lamy / Editions Belfond / Chronique de vie) : Après Jolis jolis monstres, Julien Dufresne-Lamy nous dévoile une chronique de vie intimiste sur la transidentité et la famille.

De ce postulat délicat, voire tabou, l’écrivain tire toute l’humanité, la justesse et la tolérance attendues. On retrouve également toute la force de son style : la plume fuselée, la maîtrise des sujets évoqués, le discours militant, la profondeur des caractères, l’absence de manichéisme, le refus des facilités pathétiques...

L’auteur explore le choix d’une existence, celui de changer de sexe. Il ne diminue ni l’épanouissement un peu égocentrique des débuts, ni la libération jubilatoire de se révéler sous son véritable jour, pas plus que le désarroi face à la société, la souffrance et le prix des traitements, la mesquinerie du milieu médical, le parcours du combattant pour revendiquer le droit à être soi-même, les tensions familiales nées de ces transformations... Cette femme prisonnière d’un corps qui ne lui correspond pas, le romancier le divulgue par le regard du fils.

L’intrigue étant narrée du point de vue de ce dernier, le tout est un mélange confondant de lyrisme pudique et de franchise sans fioriture. Charlie est un ado dans toute sa complexité. Pour autant, il finira par amorcer une lente compréhension, s’interroger, s’intéresser, abroger ses préjugés et sa colère. Si le père dont il est question occupe l’ensemble de la trame, la mère et le narrateur ne sont pas pour autant éclipsés. Charlie et ses parents vont démonter les clichés, la bien-pensance, le puritanisme, le modèle commun ; démontrer que la famille se moque des normes, que les sentiments n’ont pas de genre, que l’amour filial ne se résume pas à un état civil.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre est tendre et touchant, fracassant et foudroyant, pertinent et percutant, une valse perpétuelle entre la douceur maladroite d’un envol et la volonté farouche de s’affirmer. Unique, encore une fois.

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Et moi, comment tu m'aimes ? (Elen Lescoat, Marie Wilmer / Editions Lito / Jeunesse) : La famille est l'un des éléments centraux du texte de Marie Wilmer, abordé avec sensibilité. Au sein d'une fratrie, il est courant que les enfants se sentent incompris et donc moins aimés par leurs parents. Ce livre se charge de rappeler aux petits lecteurs que l'amour filial n'est pas atténué par la présence des frères et sœurs, qu'il est inconditionnel et égal pour chacun.

L'autre point majeur du texte, c'est bien entendu cette revendication de la différence, au droit d'être soi-même. Les trois petits loutrons sont en effet hors des cases imposées par la société : l'aîné est gracile et aime danser ; le benjamin est de petite taille et timide ; la cadette est aventureuse et indisciplinée. En découle la peur d'être rejeté, d'être moins aimé. Les parents expliquent alors à leurs enfants que leurs différences les rendent uniques, leur apportent des qualités et des atouts tels que la sensibilité, l'empathie, la détermination. Le message est beau et primordial, d'autant qu'il est abordé avec beaucoup de douceur : chacun est exceptionnel, il faut être fier de sa nature unique et ne pas hésiter à la revendiquer.

Les thématiques sont donc des plus louables - à fortiori parce qu'elles sont correctement amenées, sans maladresse aucune et avec beaucoup de tendresse. Mais pour illustrer pareils propos, encore fallait-il une artiste à la hauteur. En ce sens, le style pétillant et charmant d'Elen Lescoat fait des merveilles ! Couleurs vives, animaux anthropomorphes très expressifs, paysages lumineux... Les dessins accompagnent à pattes feutrées le joli message délivré par l'histoire.

En conclusion, on craque sans hésiter pour ce bel album très accessible sur l'amour filial, la tolérance et la différence, magnifiquement illustré.

Un tendre coup de 💙 et un nouvel incontournable jeunesse !

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Ex-aequo


Perdu (Richard Jones / Editions Albin Michel Jeunesse / Jeunesse) : Dans la même veine que le très beau Pull de Noël signé Cecilia Heikkilä, Richard Jones évoque ici la dureté du quotidien pour les êtres dépourvus de foyer et la solitude qui en découle.

Tout comme le chat Fransson et son pull de laine écarlate, le chien errant Perdu ne possède qu'un foulard - dans les deux cas, l'habit servira de ressort scénaristique à l'intrigue.

Les thématiques et le traitement sont donc similaires et encore une fois, c'est un coup de cœur !

L'album évoque avec beaucoup de justesse la difficulté à trouver sa place, le besoin de tendre la main et l'importance d'adopter vos compagnons à quatre pattes. Les illustrations, sobres et douces, sont à la fois épurées et marquantes ; l'histoire offre son lot de péripéties et beaucoup d'émotion.

On craque pour Perdu et son attendrissante quête de foyer.


Une machine comme moi (Ian McEwan / Editions Gallimard / SF) : Après la romance historique (Expiation), le drame nuptial (Sur la plage de Chesil) ou sa version Placenta & Co d’Hamlet (Dans une coque de noix), c’est cette fois sur l’uchronie sociale que se penche Ian McEwan avec son tout dernier roman : Une machine comme moi. Un roman dérangeant et sombre, en curieuse résonnance avec notre époque où la question des IA hante les sommités scientifiques, la morale et l’Art.

L’uchronie est ici prétexte à explorer l’Homme et ses contradictions face au regard pur d’un androïde. Miranda et Charlie se confrontent à Adam, au sein de leur couple, à leur entourage, à eux-mêmes. Le roman est bien entendu un ouvrage de SF implacable mais il est tout autant une fine analyse sociétale, une brillante plongée dans les relations humaines, un vibrant hommage à Turing. Souvent philosophique, l’ouvrage nous pousse, sans cesse, à réfléchir sur les questions éthiques, qu’il s’agisse du climat, de la religion, de la science, de la politique, de ce qui est juste ou non, de ce qu’est l’humanité. On y trouve, en filigrane, la question épineuse du mensonge.

S’il aborde des thématiques sombres et pousse sans cesse le lecteur dans ses retranchements, le dernier McEwan se dévore pourtant d’une traite : la plume acérée de l’auteur donne au tout des allures de thriller, la tension monte inexorablement au fil des chapitres, la tragédie se joue dans l’ombre, l’étrange trio Miranda/Charlie/Adam ne sortira guère indemne de son curieux ménage.

Reste qu’Une machine comme moi laisse un goût doux-amer une fois sa lecture achevée. Ian McEwan est et restera l’un des plus fabuleux romanciers que la littérature britannique nous ait offerts.

Son benjamin de papier en est l’exemple le plus flagrant : une excursion romanesque dans un passé futuriste intense, brillante et sans concession. Vous n’avez pas fini de vous interroger sur ces âmes informatiques…

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Lohengrin (Alice Sola / auto‑édité / Fantasy, réécriture) : En 2018, la merveilleuse Alice Sola nous proposait une réécriture épique du Lac des Cygnes. Un an plus tard, loin d’Odette et Siegfried, c’est Odile que la romancière nous incite à suivre dans la suite de son diptyque - Lohengrin.

Tout juste effleurée dans le tome précédent, Odile occupe enfin le devant de la scène. Et signe un retour triomphal. Retrouver une telle protagoniste, la voir ainsi mise en lumière, est bien entendu un plaisir. Erigée au rang de personnage principal, Odile conserve une personnalité forte, revêche, complexe et attachante. Elle a également permis d’insuffler une touche de féminisme guerrier à la trame, là où l’opéra original est totalement dépourvue d’héroïne active. Un message positif pour les jeunes lectrices qui ne se reconnaissent pas dans les modèles de douceur vertueuse imposée par les contes.

La trame, très dense et très rythmée, est maîtrisée de bout en bout. Ainsi reste-t-elle parfaitement compréhensible et addictive, malgré la multitude de rebondissements qui jalonne les trois actes. La richesse des œuvres originales, l’abondance de la mythologie nordique, couplées à la personnalité d’Odile, font des merveilles. Pour qui connaît ces légendes, il est d’autant plus jubilatoire de les voir être détournées de la sorte, s’engager sur des chemins insoupçonnés… Malgré la popularité de l’opéra wagnérien, le suspense reste donc au rendez-vous.

La plume, aussi fluide qu’efficace, gagne en intensité dans les combats épiques et les moments désespérés. En conteuse accomplie, Alice met parfaitement en exergue les passages primordiaux, les tragédies intimes de ses protagonistes.

Lohengrin s’avère donc une œuvre plus aboutie, haletante et sombre que ne l’était Le Lac des Cygnes. Envolez-vous, en compagnie d’Odile, pour les fjords immenses, les palais surnaturels, les landes glacées, les neuf mondes d’Yggdrasil... Une excursion féerique et ténébreuse que vous ne regretterez pas.

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** Mentions honorables **

Les Nouvelles Aventures de Lucky Luke, Tome 9 : Un cow‑boy dans le coton (Jul et Achdé / Lucky Comics / BD, humour, western) : Un tome réussi de Lucky Luke puise son harmonie entre action décomplexée, répliques détonantes, flot humoristique et clins d’œil contemporains. Pour cette parution signée Achdé et Jul, l’équilibre est atteint à la perfection.

Lucky et Jolly font toujours la paire, leurs échanges restent un régal à suivre. Entre le cheval pince-sans-rire et le cavalier prodigue, l’alchimie est au rendez-vous.

Pour ce qui est des habitués, on retrouve aussi la fratrie Dalton, indissociable de l’Homme au Stetson blanc. Parmi les nouveaux personnages, évoquons l’intrépide Angela, farouche maîtresse d’école ; le doux contremaître Socrate ; ainsi qu’une figure oubliée du Nouveau Monde, à savoir le marshal Bass Reeves. Descendant d’une famille d’esclaves, ce dernier était réputé pour son intégrité et sa dextérité - une belle reconnaissance lui est adressée.

L’album fait également la part-belle aux nombreuses références et hommages à la culture américaine.

Sans surprise, l’antagoniste principal et sa petite cour sont bien entendu les plus infects racistes qui soient, la plupart appartenant de surcroît au Ku Klux Klan. Par ses thématiques, l’épisode est clairement dans l’air du temps, si bien qu’il serait facile de le taxer d’opportunisme. C’est oublier un peu vite que ses idées ne vont jamais à l’encontre du personnage. Lucky Luke lui-même incarne l’as de la gâchette idéalisé : il est l’avatar chevaleresque du cow-boy, un modèle d’altruisme et de détermination dépourvu d’appétences matérielles, dépouillé de tout jugement sur autrui… Il était donc logique qu’il se place du côté de la justice pour soutenir les droits afro-américains !

Ce nouveau récit occupe le haut du podium au sein des Aventures de Lucky Luke d’après Morris. Divertissante, héroïque, multi-référencée, bien documentée et très engagée, voilà l’une des meilleures BDs de 2020. Un ouvrage qui tire en plein cœur, plus vite que son ombre.

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Labyrinthe (A.C.H Smith / Editions Ynnis / Conte de fée, réédition) : Connaissez-vous Labyrinthe ? Ce conte de fée moderne réalisé par Jim Henson, novateur et singulier, est sorti en 1986. Le long-métrage narre le voyage initiatique d’une adolescente, campée par une toute jeune Jennifer Connelly, face à un fascinant tyran mélancolique, le roi Jareth, interprété par l’icône David Bowie. Labyrinthe est une quête de soi et un périple d’apprentissage. L’héroïne est en pleine adolescence, période charnière sur la construction d’une identité. Si elle a d’indéniables mérites, son caractère n’est pas lisse et compte de nombreux défauts... Sarah doit faire ses armes dans un monde qui la dépasse et qui s’avérera riche en leçons.

L’intrigue manie l’absurdité maîtrisée d’un Carroll, la rêverie nébuleuse d’un Barrie, la féerie sombre des contes ancestraux et les thématiques modernes des grands romans contemporains. Cet équilibre parfait entre noirceur et merveilleux, entre angoisses enfantines et aventures fantastiques, l’érige en monument.

Le roman dont je vous parle ici est la transposition parfaite du script, de ses qualités, de ses trésors. Le livre d’A.C.H Smith n’a pas servi d’inspiration au film mais est bel et bien une novélisation du long-métrage. Si le défi est de taille, Smith possède une plume immersive, fluide, très visuelle. Tout en suivant le scénario à la lettre, il explique certains actes des personnages, approfondit leur psychologie. L’ouvrage se dévore d’une traite, addictif et rythmé.

Le livre bénéficie en cet été 2020 d’une sublime réédition par Ynnis Editions : couverture signée Steve Morris, illustrations préparatoires de Froud, cahier de notes rédigé par Henson... Le roman est donc un incontournable, tant pour les fans du long-métrage que pour les adeptes de Fantasy.

Alors succombez au film, émerveillez-vous des morceaux de Bowie, laissez-vous ensorceler par le roman et subjuguer par cette histoire... Un dédale entre monstres et merveilles vous attend au détour d’une image, d’une musique ou d’une page.

Chronique intégrale ici 📔

 

En espérant que vous avez passé une année livresque aussi plaisante que possible et que 2021 sera synonyme de belles lectures !

P.S : Vous pouvez retrouver l'intégralité de mes lectures ici :

 

** Bonus : Top Cinéma **


Sans surprise, le monde du cinéma a également subi le Covid de plein fouet. Les sorties ont été impactées, les tournages ont été interrompus voire annulés et nous avons eu très peu de temps pour regagner les salles obscures.

Pas d'article détaillé cette année donc, juste un petit top rapide pour vous donner quelques idées de visionnage.

En croisant très fort les doigts pour que le 7ème Art ne connaisse pas une année 2021 aussi mouvementée !



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