L’avis des libraires - 189ème chronique : Lohengrin, Le Chevalier au Cygne

13/10/2020

L’avis des Libraires : 189ème chronique

Lohengrin, Le Chevalier au Cygne d'Alice Sola

Le retour triomphal d'Odile

Lorsque son père est vaincu par le Cygne Blanc Odette, le Cygne Noir Odile s’envole vers les étendues nordiques.

Si elle aspire à l’oubli, la sombre magicienne est vite confrontée à une puissante sorcière dont les talents font concurrence aux siens.

Contrainte de trouver un appui extérieur, Odile s’associe au chevalier Lohengrin.

Alors que les monstres rodent et que d’étranges alliés se profilent, une autre menace plus intime, plus insidieuse, gronde...

 

En 2018, la merveilleuse Alice Sola nous proposait une réécriture épique du Lac des Cygnes. Un an plus tard, loin d'Odette et Siegfried, c'est Odile que la romancière nous incite à suivre dans la suite de son diptyque - Lohengrin.

Encore une fois, l’auteure a eu à cœur de marier un classique majeur, connu de tous, à un conte tombé dans l’oubli. Lohengrin, opéra romantique composé par Richard Wagner, s’entremêle donc à La Colombe Blanche d’Andrew Lang.

Restait un défi majeur : glisser Odile dans l’intrigue, instaurant ainsi un fil conducteur à la saga, sans donner une sensation d’ajout inadapté ou forcé.

Du propre aveu de sa créatrice, Odile a permis d’insuffler une touche de féminisme guerrier à la trame. « Une héroïne aussi débrouillarde et haute en couleurs qu’Odile » offrait un contrepoids salvateur à Elsa/Ilsa, personnage principal féminin de l’opéra, laquelle a « tout le temps besoin d’être sauvée. » nous confiait Alice lors de son entretien.

Un choix d’autant plus pertinent que le Cygne Noir, magicienne puissante, fille d’un sorcier dégénéré, obscure et tourmentée, était sans conteste la grande réussite du premier opus. Tout juste effleurée dans le tome précédent, Odile occupe enfin le devant de la scène. Et signe un retour triomphal. Retrouver une telle protagoniste, la voir ainsi mise en lumière, est bien entendu un plaisir. Erigée au rang d’héroïne, Odile conserve une personnalité forte, revêche, complexe et attachante. Elle a parfaitement conscience de sa valeur, comme de l’expiation qu’il lui reste à accomplir – la toxicité des rapports parents-enfants est d’ailleurs au cœur du livre. Au fil de sa rédemption, elle ne reniera pas ses pouvoirs, ne cherchera guère à incarner la gentille damoiselle repentante qu’elle n’est définitivement pas : cette victoire contre le Mal et contre elle-même, elle la remportera à son image, en usant de la ruse et de toutes les ressources à sa disposition. Dans la littérature de l’Imaginaire, il reste rare qu’une femme usant de telles qualités (astuce, force physique, sexualité active) soit abordée d'une façon positive. Malgré ces caractéristiques, Odile n’est jamais reniée par ses amis ou son amour ; au contraire, elle est acceptée dans son entièreté, avec ses failles, ses défauts et ses capacités hors-normes. Si elle finit par épouser un modèle féminin plus conventionnel, elle conserve malgré tout un caractère indocile, altier et arrogant. Preuve qu'il est possible d'adhérer à un mode de vie convenu sans se trahir et, mieux encore, en l’adaptant à son tempérament. Un message positif pour les jeunes lectrices qui ne se reconnaissent pas dans les modèles de douceur vertueuse imposée par les contes.

Cette suite regorge par ailleurs d’une multitude de nouveaux personnages, plus ou moins mémorables. Les antagonistes restent – comme pour le premier volet – les plus marquants. On avouera une certaine inclination pour le sorcier Telramund, sorte d’équivalent masculin au Cygne Noir, double attirant et létal, dont la destinée exempte d’amour le précipitera vers un dénouement autrement plus négatif… Le parallèle entre Telramund et Lohengrin est particulièrement efficace, chacun représentant les deux avenirs possibles de la jeune femme : une vie de violences jubilatoires, de pouvoir et de passion face à une existence plus modeste, plus paisible et portée par un amour sincère. Par ailleurs, Alice a le bon goût de nous épargner l'écueil du triangle amoureux, un cliché éculé depuis une bonne décennie maintenant qu'il nous est toujours plaisant d'éviter.

La trame, très dense et très rythmée, reste maîtrisée de bout en bout. Ainsi reste-t-elle parfaitement compréhensible et addictive, malgré la multitude de rebondissements qui jalonne ses trois actes. La richesse des œuvres originales, l’abondance de la mythologie nordique, couplées à la personnalité d’Odile, font des merveilles. Pour qui connaît ces légendes, il est d’autant plus jubilatoire de les voir être détournées de la sorte, s’engager sur des chemins insoupçonnés… Malgré la popularité de l’opéra wagnérien, le suspense reste donc au rendez-vous.

La plume, aussi fluide qu’efficace, gagne en intensité dans les combats épiques et les moments désespérés. En conteuse accomplie, Alice met parfaitement en exergue les passages primordiaux, les tragédies intimes de ses protagonistes. S’il conserve une certaine douceur et une pointe d’humour salvatrice, patte indéniable de l'auteure, son style est d’une façon générale plus solide, plus travaillé.

Reste un léger regret sur le final, très (trop) idyllique qui détonne quelque peu avec le parti-pris général. On excusera aussi des petits défauts de mise en page et des fautes de-ci delà, problèmes récurrents de l’auto-édition. De fait, rien qui ne vient réellement entraver le plaisir de cette lecture.

Lohengrin s’avère donc une œuvre plus aboutie, haletante et sombre que ne l’était Le Lac des Cygnes. Envolez-vous, en compagnie d’Odile, pour les fjords immenses, les palais surnaturels, les landes glacées, les neuf mondes d’Yggdrasil... Une excursion féerique et ténébreuse que vous ne regretterez pas.

~ La galerie des citations ~

 


«  Un rire envoûtant retentit. Le genre de rire qui faisait penser à une fleur répandant un parfum paradisiaque tout en vous empoisonnant jusqu'à la moelle. 

Odile connaissait ce genre de rire magnifique.

Elle avait le même. En mieux. »

~ p 10 / Odile affronte sa nouvelle ennemie

 

« Elle comprit ce qui se cachait au fond de ses yeux tristes avant même qu'il ne le formule.

-Tu sais très bien que cela ne sera pas. Je ne m'allierais pas au prince Lohengrin.

Elle s'était approchée si près qu'elle pouvait voir les volutes brunes de ses yeux. Il y avait du regret qui dansait dedans, mais aussi de la détermination. Telramund posa la main sur la joue de la jeune sorcière. Et l'embrassa.
Leurs lèvres rentrèrent en collision. Odile cessa de respirer, de penser. Elle frissonna alors que la bouche de Telramund jouait avec la sienne, lui arrachait un soupir, puis un gémissement. Son cœur se gonfla et battit si fort qu'elle crut qu'il allait exploser. Elle se sentit faible et prête à se consumer mais il la pressa un peu plus contre lui en posant une main brûlante au bas de son dos, et en perdant l'autre dans ses cheveux. Le corps du mage était solide, racé, et il tremblait sous les mains exigeantes d'Odile, qui après avoir caressé son dos, s'agrippa à ses épaules.

Finalement, il se recula, le souffle court, alors que la jeune femme tentait de reprendre ses esprits.

-Reste à l'écart de cette histoire, Odile, la prévient-il en tentant de recouvrer une respiration normale.

C'est impossible.

-Ne t'en prends pas à Lohengrin, lui répondit-elle douloureusement.
Ils restèrent silencieux à se fixer, car l'un comme l'autre ne reviendrait pas sur leurs positions, trop diamétralement opposées. Incapables également, par un étrange soubresaut du cœur, de se faire du mal. Elle ne pouvait pas non plus abattre froidement l'homme qui se tenait devant elle.

Faible, aurait dit son père. Elle était devenue faible.

Telramund se pencha une dernière fois sur elle pour lui baiser la main. Odile répondit d'une ultime caresse, et il disparût dans les ténèbres du passage comme il était venu.

La jeune femme serra les dents. Chassa la brûlure de ses yeux. Ignora la sensation de défection qui l'engloutissait. Il fallait qu'elle empêche ces deux hommes qui s'étaient défiés de se retrouver de nouveau face-à-face.

A tout prix. »

~ p 172-173 / Attraction sauvage entre Telramund et Odile

Lohengrin, Le Chevalier au Cygne d'Alice Sola, autoédité, 404 pages, 18€99. 

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 16.10.2020

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