L’avis des libraires - 184ème chronique : Les incroyables aventures des sœurs Shergill

08/09/2020

L'avis des libraires : 184ème chronique

Les incroyables aventures des sœurs Shergill 

de Balli Kaur Jaswal

Variation féminine et féministe du Darjeeling Limited

Les sœurs Shergill sont trois, trois femmes aux vies et aux caractères radicalement différents.

En premier lieu, il y a l’aînée, Rajni, dont la vie de famille bien réglée connaît un chamboulement des plus surprenants.

Ensuite, la cadette Jezmeen, actrice à la carrière chaotique, devenue la risée des réseaux sociaux à la suite d’un bad buzz.

Enfin, la benjamine Shirina et son mariage arrangé qui, de mois en mois, dévoile de nombreuses zones d’ombres.

Malgré leurs tempéraments opposés, les Shergill se retrouvent réunies par la dernière volonté de leur mère : quitter leur pays anglophone pour accomplir un pèlerinage en Inde, de Delhi à Hemkunt Sahib en passant par le Temple d’or d’Amritsar.

Autant dire que le voyage s’annonce quelque peu mouvementé...

 

Deux ans après le superbe Club des veuves qui aimaient la littérature érotique, Balli Kaur Jaswal nous revient pour une épopée familiale hors du commun… Et réitère un coup de maître.

Si le postulat n’est pas sans rappeler une autre expédition fraternelle (Darjeeling Limited de Wes Anderson), très vite, les similitudes entre les deux œuvres s’avèrent limitées. A la verve douce-amère et poétique d’Anderson, Jaswal oppose un road-trip féministe et puissant, réaliste et féroce.

On retrouve dans Les incroyables aventures des sœurs Shergill tout le sel insufflé par la romancière dans son précédent ouvrage : des héroïnes anglo-indiennes exemptes de clichés, une critique virulente de la place de la Femme dans une société ouvertement patriarcale, une fine analyse des rapports humains, un regard franc sur le Royaume-Uni et le Sous-Continent, une représentation complexe des liens multiculturels, un questionnement intime sur le suicide assisté…

Comme toujours, la plume acérée de Jaswal se distingue par son absence de manichéisme. Elle n’idéalise ainsi aucun des deux pays. D’un même coup, elle démontre le racisme des européens à l’égard de ses personnages, entre xénophobie pure et condescendance sous-jacente, ainsi que la difficulté d’intégration et l’évolution progressive des mentalités. De même, sa vision de l’Inde n’est pas celle d’un guide touristique, une photographie fade imprimée sur papier glacé : elle est vivante, dans toute sa diversité, ses couleurs et ses pans obscurs. Contradictoire, l’Inde s’avère tour à tour majestueuse et infâme, salvatrice et dangereuse, en pleine évolution et rétrograde, chaleureuse et imprévisible. Cet immense pays respire et vibre à travers les pages, avec une rare authenticité.

C’est dans ce cadre étourdissant que les sœurs Shergill vont, bien malgré elles, retisser les liens qu’elles ont laissé s’étioler au fil des années. Toutes les trois sont absolument géniales et constituent une qualité indéniable à l’intrigue. Chacune, à sa manière, est attachante. Malgré leurs défauts, ce sont des héroïnes fortes, terriblement humaines, aux multiples facettes. Elles devront confronter leurs traumatismes et apprendre, de nouveau, à communiquer, se soutenir et s’aimer. Ce pèlerinage en l’honneur de leur mère sera ainsi une façon de se reconstruire personnellement tout en soignant leur fratrie malmenée, d’accepter ses racines pour s’ouvrir à un avenir plus radieux.

D’une façon générale, toutes les figures féminines du roman sont marquantes sans être idéalisées – de la mère absente dont le deuil plane sur l’ensemble de la trame à la belle-mère abusive qui s’avère une menace permanente, les femmes, bénéfiques ou non, sont au cœur de ces aventures. Au-delà de l’engagement propre à Jaswal, c’est aussi sa capacité à créer des protagonistes si entiers, si profonds, qui rend ses textes mémorables.

Certes, le fond comme la forme sont moins originaux que Le Club. Il n’empêche : les sœurs Shergill nous offrent un magnifique périple sur la condition féminine, la quête identitaire, le pardon et, surtout, l’amour sororal.

Incroyable, Balli Kaur Jaswal ? Assurément.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 08.09.2020.

 

Balli Kaur Jaswal, Les incroyables aventures des sœurs Shergill aux Éditions Belfond. 384 pages. 21€90

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