L’avis des libraires - 165ème chronique : Focus sur Marie-Ève Sténuit

10/03/2020

L'avis des libraires : 165ème chronique

Focus sur Marie-Ève Sténuit

Mesdames, tenez bon la barre et tenez bon le vent... Hisse et ho !

Armée d'un remarquable sens de la synthèse et d'une plume des plus soignées, Marie-Ève Sténuit vous invite à découvrir ces femmes au destin incroyable... Des figures féminines fortes qui ont trouvé sur les flots leur salut ou leur trépas.

 

Pour fêter à ma manière la Journée de la Femme, le 8 mars, j'avais envie d'évoquer avec vous le parcours atypique de figures féminines ô combien fascinantes ! Comme elles sont beaucoup, ces représentantes du beau sexe, à avoir laissé leur empreinte dans notre Histoire et au cœur de nos livres, il a bien fallu restreindre quelque peu mon choix... 

Je l'ai donc orienté sur des personnages intimement liés aux vastes étendues océanes. Corsaires en corsage ou passagères fauchées par la tempête, elles sont légion à avoir connu, au hasard des flots, une destinée palpitante.

Ces femmes de caractère, Marie-Ève Sténuit leur voue un amour érudit, une docte dévotion. Elle l'a démontré avec brio à deux reprises, une première fois en 2015 avec Femmes pirates - Les Écumeuses des mers puis, deux ans plus tard, avec Une femme à la mer. Les ouvrages cités sont accessibles, se dévorent d'une traite et bénéficient d'une édition soignée - un gage de qualité habituel pour la maison du Trésor. La couverture est en relief et dorures, quelques illustrations viennent étoffer un texte aéré, chacun s'ouvre sur une carte permettant de localiser les héroïnes de par le monde. Et elles sont nombreuses : en effet, ces anthologies documentées combinent à elles-seules une trentaine de portraits, plus passionnants les uns que les autres...

Petit tour d'horizon.

 

Femmes pirates, dont le titre est plus qu'évocateur, revient donc sur ces rebelles au pied marin et à la lame fatale. Ceux qui se sont déjà intéressés au sujet se remémoreront sans doute quelques noms : la princesse mythique Alfhild de Gotland, la lionne bretonne Jeanne de Belleville, la puissante Madame Ching ou encore les célèbres Mary Read et Anne Bonny, largement présentes dans la culture populaire. Le tandem Read/Bonn a aussi bien inspiré les romancières (Mireille Calmel, Zoé Valdès, Ella Balaert) que les productions télévisuelles (Black Sails) et cinématographiques (L'aventure di Mary Read, Anne of the Indies) ; dans Black Flag, quatrième opus du célèbre jeu Assassin's Creed, les sœurs d'armes et potentielles amantes sont également de la partie...

Mais qu'en est-il des autres ? La rusée retraitée Mary Killigrew ; les endurantes Louise Antonini et Julienne David ; Marie-Anne Dieuleveut, épouse du flibustier Laurent De Graff, tous deux dans la fleur de l'âge, impétueux et séduisants au Diable ; ou encore la placide élégante Laï Cho San qui officia dans les années 1930... Une période curieusement proche de la nôtre !

On y apprend également l'existence des terribles pontons, ces prisons flottantes au large de l'Angleterre, du côté de Plymouth, où les captifs enduraient des conditions inhumaines, précipitant les malheureux dans la folie ou le désespoir le plus profond.

Plus surprenant, Sténuit souligne, non sans ironie, le système curieusement précurseur qui régnait au sein des équipages flibustiers. Pour autant, elle n'idéalise guère ces fiers partisans du pavillon noir, quel que soit leur genre - une impartialité qu'on ne peut que saluer.

Chaque portrait a droit à un chapitre court mais fourni, fourmillant d'anecdotes édifiantes et de légendes croustillantes ; à deux exceptions près où, sous un angle plus général, la romancière évoquera plusieurs femmes en l'espace de quelques pages.

Qu'importe : cette Histoire de la piraterie façon vipères des mers reste des plus épiques.

 

« La piraterie présente également un autre visage. Un visage féminin qui n'en est pas plus tendre. Les femmes qui sont entrées en piraterie y sont venues pour les mêmes raisons que les homme : la cupidité ou la misère, la soif d'aventures, la fuite d'un monde trop étroit pour leurs expectations. »

~ p 9, Introduction / Femmes pirates - Les Écumeuses des mers.

 

Le second livre de notre sélection traite également des péripéties maritimes de la gente féminine sous un angle plutôt singulier : celui du naufrage ! Un parti-pris surprenant dont Marie-Ève Sténuit tire à n'en pas douter le meilleur. En cassant d'emblée le fameux impératif « les femmes et les enfants d'abord ! », elle donne le ton : loin de la pratique chevaleresque si souvent évoquée, les passagères en jupons ont rarement connu un sort plus enviable que leurs compagnons d'infortune masculins...

C'est ce que nous démontre l'archéologue en s'attardant sur une période ciblée de l'Histoire. Du XVIème au XIXème siècle, l'ouvrage mène son lectorat à travers les flots, de l'Atlantique au Pacifique en passant par l'océan Indien, la Manche et la Méditerranée.

Elle retrace ainsi, par le prisme des victimes des colères marines, les naufrages de la Méduse, de l'Amphitrite ou du Grosvenor... Et s'attarde sur des destins méconnus.

On suit avec une sorte d’hypnotisme macabre le parcours de ces femmes : la miraculée Charlotte Picard ; la brave Madame Denoyer et son esclave non moins vaillante Catherine, qui passèrent sept jours dans une pirogue accompagnées d'enfants en bas-âge, sans provision, et menèrent tout le monde à bon port ; la pieuse Marie-Anne de Bourk ou encore la coriace Eliza Fraser - laquelle tentera de détourner ses malheurs au sein des indigènes à des fins lucratives, autant rentabiliser son infortune...

D'autres, évidemment, ne peuvent se targuer d'une telle chance : des cent-deux prisonnières de l'Amphitrite, condamnées à la déportation par l'implacable justice de Guillaume IV, aucune ne réchappera du naufrage survenu à Boulogne-sur-Mer. Une foule nombreuse, massée sur la plage mais dans l'incapacité d'apporter de l'aide, observera cette tragédie. Les témoins verront avec effroi les cadavres s'échouer sur la grève ; la beauté de ces corps bleus privés du souffle vital marquera durablement les esprits. La plupart des déportées, fauchées dans leur jeunesse, étaient ravissantes, ce qui ajoutera un lyrisme macabre à la scène. Le poète allemand Heinrich Heine usera de sa prose pour la définir ainsi : « J'ai vu une femme sortir de la mer qui était une véritable Aphrodite mais une Aphrodite morte. »

Les faits relatés sont certes captivants mais aussi très éprouvants. Pour se lancer dans Une femme à la mer !, il est conseillé d'avoir les boyaux solidement accrochés. Les récits contenus entre ces pages ne sont guère avares en termes de cruauté, torture, abandon, aliénation... Et cannibalisme ! Les longues descriptions de la dérive infernale du Frances Mary, devenu un cercueil flottant, pourraient en effet inspirer plus d'un scénario horrifique.

Là où l'auteure excelle surtout, c'est lorsqu'elle porte un regard critique sur les siècles passés : la bigoterie, le despotisme des rois, le racisme omniprésent, la pudibonderie si fortement ancrée qu'elle engendre des drames (celui de Donha Leonor de Sa en est l'exemple le plus marquant) et bien sûr, l'hypocrisie. Ainsi, l'historienne raille la façon dont le monde anglophone s'épouvante du sort de l'infortunée Madame Fraser, reléguée au rang d'attraction au sein des "barbares"... Ironique, en effet, lorsque vers la même époque, les Américains exhibaient sur scène la première femme chinoise arrivée sur le continent et que les Européens blancs hilares s'esclaffaient devant le postérieur d'une esclave sud-africaine. Un paradoxe que Sténuit ne manque pas de souligner...

 

« Le principal crime de toutes ces femmes en réalité, dans cette Angleterre en pleine révolution industrielle qui met soudain à la rue des milliers d'ouvriers et de paysans, c'est surtout d'être pauvres. »

~ p 144-145, Les déportées de l'Amphitrite - Des Aphrodite mortes / Une femme à la mer ! Aventures de femmes naufragées.

 

En définitive, Femmes pirates et Une femme à la mer ! forment un diptyque complémentaire sur les aléas vécus par le beau sexe au fil des vagues. L'Histoire s'y conte comme un roman d'aventures, inattendu et exaltant. La très belle plume de Marie-Ève Sténuit, fluide et percutante, rend l'expérience d'autant plus marquante.

De quoi lever l'ancre !

Marie-Ève Sténuit, aux Editions du Trésor :

Femmes pirates - Les Écumeuses des mers. 185 pages. 16€.

Une femme à la mer ! Aventures de femmes naufragées. 224 pages. 17€.

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