L’avis des libraires - 155ème chronique : La vie rêvée des chaussettes orphelines

03/01/2020

                      L’avis des Libraires : 155ème chronique                       

 La vie rêvée des chaussettes orphelines de Marie Vareille  

    Retour fracassant pour la reine du feel-good féministe !  

Américaine exilée à Paris, Alice cache soigneusement de nombreuses séquelles : crises d'angoisse à répétition, prise de somnifères chaque soir, troubles obsessionnels compulsifs... Désireuse de mettre de la distance entre elle et son passé, elle accepte de rejoindre une start-up à l'objectif saugrenu : réunir les chaussettes dépareillées de par le monde ! Avec un tel projet, autant dire qu'Alice n'est pas au bout de ses surprises !

 

Après Ma vie, mon ex et autres calamités et Je peux très bien me passer de toi, Marie Vareille nous revient avec son tout nouvel ouvrage : La vie rêvée des chaussettes orphelines.

Si l'on reste dans le feel-good fantasque et féministe, ce dernier roman en date annonce également une certaine maturité dans l'oeuvre de la romancière. Plus sombre, plus intimiste, plus dense, plus tragique aussi... L'évolution était annoncée, elle apparaissait en filigrane dès Je peux très bien me passer de toi ; elle se concrétise pleinement ici.

L'auteure n'hésite désormais plus à aborder frontalement des thématiques difficiles - dépression, addiction aux substances médicamenteuses, inadaptation sociale, alcoolisme, deuil, fausse-couche, difficultés à tomber enceinte et mal-être (minimisé par l'entourage et l'environnement médical) qui s'en suit, relations mère-fille toxiques, abandon du père, joug d'une société machiste, âpreté du monde du travail, importance des racines... Les thèmes brassés ont beau être particulièrement propices au pathos, Marie Vareille parvient habilement à évoquer le tout sans mélo inutile et grands sentiments pompeux. Le drame est traité avec beaucoup de finesse, tour à tour tendre et pudique. Le mérite en revient à sa plume, piquante et irrésistible, à son sens de la réplique, à la sympathie véhiculée par ses personnages principaux et secondaires, à son regard mordant (mais bienveillant) sur ces start-ups hipsters qui se revendiquent du rêve américain et se heurtent à une réalité bien terne... Se démarquera aussi le discours très inspiré sur l'échec et la réussite.

Et puis, au centre de ces qualités indéniables, il y a le cœur battant de ce corps de papier : la relation si profonde, si complémentaire, d'Alice et sa sœur cadette Scarlett. Deux femmes opposées dans leur tempérament, leur parcours, leurs choix de vie, leurs centres d'intérêt et leurs ambitions mais infiniment fusionnelles, réunies par une grande détermination et une force indéniable de caractère. Alice et Scarlett se dévoilent dans toute leur complexité, toute la force de leur lien, de chapitre en chapitre. Ces deux protagonistes, auxquelles on s'attache ardemment, offrent l'un des plus beaux rapports fraternels qu'il m'ait été donné de lire.

En parfaite funambule, Vareille oscille perpétuellement entre la chronique familiale au passé nébuleux et la reconstruction d'une jeune femme en prise avec ses démons. En résulte une intrigue maîtrisée de bout en bout, un véritable suspense orchestré autour d'Alice, son identité et ses failles. La trame est addictive, ne souffre d'aucune longueur, aucun passage à vide et on se surprend à dévorer les pages sans éprouver la moindre lassitude, sans notion du temps passé à suivre ces pérégrinations entre hier et aujourd'hui.

Cette chronique de vie contemporaine s'impose sans nul doute comme l'une des grandes réussites de 2019 et le meilleur ouvrage de la romancière. Marie Vareille a donné au feel-good une toute nouvelle dimension, à la fois sagace, féministe et palpitante. On quitte ces chaussettes dépareillées et ces cœurs reprisés avec une douce bulle d'émotion dans la poitrine mais surtout beaucoup d'espoirs en tête et la sensation d'avoir les rêves au bout des doigts.

« Paris ronronne, s’agite et fourmille. J’ai eu raison de venir ici. C’est l’endroit idéal pour disparaître, pour se fondre dans la foule des corps sans visage, oublier et se faire oublier du monde. »

~ Alice

 

« "EverDream s’est donné pour mission de réunir les chaussettes orphelines, partout dans le monde !"

À ce stade, il est assez difficile de déterminer si Christophe Lemoine est fou, drogué ou sincèrement génial. »

~ Alice découvre le projet de son nouveau patron Christophe

 

« J’aime les gens bavards. Ils se chargent toujours de cette tâche épuisante de faire la conversation à ta place. »

~ Alice sur Christophe

 

« Tu es comme un film d'auteur ou un bouquin très littéraire, mon Alice : complexe et géniale, mais tu demandes un petit effort sur les premiers chapitres pour qu'on commence à t'apprécier vraiment. »

~  Angela

 

« Des contes pour enfants. Le phénix ne renaît pas de ses cendres. Je regarde avec satisfaction mes paumes recouvertes de poudre. Voilà ce qui arrive vraiment au phénix. Il se consume dans sa propre grandeur ; aveuglé par sa propre lumière, il meurt  de s'être cru immortel, dévoré par les flammes avec lesquelles il a brûlé les autres.  »

~ Alice

 

« [...] tu es un artiste, et tous les artistes sont des losers jusqu'au jour où ils réussissent. Tu sais, dans les médias, on nous rabâche les histoires des gens qui réussissent en une nuit, le conte de fée des Temps modernes, c'est ça : réussir par hasard, sans mérite ni travail. C'est le pire des mensonges. Quel que soit le domaine, les gens qui réussissent du premier coup sont des exceptions. Et d'ailleurs, c'est pour ça qu'on parle d'eux, parce que leur histoire tient du conte de fée. [...] Un loser n'a jamais été quelqu'un qui ne réussit pas, c'est quelqu'un qui n'essaye pas. Les losers, ce sont ceux qui clament qu'ils vont faire quelque chose et ne se lancent jamais, ceux qui baissent les bras au premier obstacle et abandonnent, ceux qui acceptent comme une fatalité tout ce qui ne va pas dans leur vie, et se plaignent continuellement sans jamais agir pour rien changer. Voilà ce que c'est, la médiocrité ! »

~ Alice

 

« "Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous." Paul Eluard, un poète français. Pourquoi ma sœur a-t-elle choisi cette citation ? Les coïncidences ne sont que des événements avec une faible probabilité statistiques, disait-elle. »

~ Alice

La vie rêvée des chaussettes orphelines de Marie Vareille, paru aux Éditions Charleston, 496 pages, 19€.

 

Article paru en version abrégée dans le Pays Briard le 03.01.2020

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