L’avis des libraires - 154ème chronique : Æternam Opéra

03/12/2019

L’avis des Libraires : 154ème chronique

Æternam Opéra de Laetitia Arnould

Un inoubliable conte de Noël...

La veille de Noël, Gabriel, un musicien sans le sou, s’égare à Montmartre.

A la suite d'une succession d’événements étranges, le jeune homme trouve refuge dans une vieille bâtisse. Il l'ignore encore mais il vient de pousser la porte d’Æternam Opéra : monstres et merveilles, sortilèges et secrets, féerie et fantômes, se cachent dans le prestigieux bâtiment.

Gabriel ne tarde pas à s'égarer dans ces lieux labyrinthiques...

 

S’il est une époque qui se prête particulièrement à la lecture de romans féeriques, c’est bel et bien celle de Noël ! Une période idéale pour se faufiler sous un plaid, devant la cheminée, une boisson chaude à la main, et se laisser dériver en de singulières contrées, de mots en mots, de page en page... Aussi, laissez-vous guider au cœur d’un bien singulier théâtre.

On ne présente plus Laetitia Arnould, à qui l’on doit notamment le joli Ronces Blanches et Roses Rouges, l'exceptionnel Bois-sans-Songe mais aussi le très bel album pour enfants : Le petit invité de l'hiver.

Son Æternam Opéra se distingue comme à l’accoutumée par sa plume ciselée, son vocabulaire parfaitement choisi, son intrigue maîtrisée de bout en bout, ses personnages captivants, sa faculté à instaurer une atmosphère si particulière… Ici, les rebondissements oscillent perpétuellement entre le mystère et le merveilleux. A la poésie la plus pure, l’apparition sublime de créatures divines et les prouesses d’artistes au talent inégalable se superposent les terreurs enfantines, où les monstruosités empaillées et les pantins à l’expression moqueuse se dissimulent au détour d’un couloir, où le vide est une entité abominable, où les sorciers ont des penchants de croque-mitaines… C’est dans cet équilibre admirable que réside la plus grande force de son récit : ce va-et-vient constant entre le plus avenant des songes et le plus oppressant cauchemar. L’essence même du conte dont les prémices légendaires sont ici sublimées par un regard contemporain, lyrique et novateur.

Une fois encore, l’auteure dresse une fiction nébuleuse, à l’univers dense, à la mythologie foisonnante. Elle évoque tour à tour le bestiaire burlesque d’Alice au Pays des merveilles de Lewis Carroll, la trame obscure et magique de Neverwhere de Neil Gaiman ou encore l'ambiance du Phantom of the Opera, la comédie musicale d'Andrew Lloyd Webber.

Mais, si les hommages et les inspirations sont clairement revendiqués, Laetitia Arnould confère à son roman une personnalité, une âme, qui lui sont propres.

Elle est notamment très à l’aise dans cette tension qu’elle manipule à loisir, ce suspense qu’elle ménage jusqu’à l’apothéose et ses multiples retournements de situation toujours aussi bien trouvés. L’intrigue se déroule en grande partie à huis clos, au cœur de cet opéra souterrain, inouï et intemporel, dédale aux mille prodiges où le Mal rôde, omniprésent et sournois. Le parti-pris est osé, pourtant, il se révèle payant à plus d’un titre et aucune lassitude ne vient peser sur le lecteur ; au contraire, tout comme Gabriel, par qui ce lieu époustouflant nous est dévoilé, il nous semble pouvoir nous perdre dans ses corridors encore et encore, sans jamais en percevoir tous les secrets, sans jamais pouvoir rencontrer l’ensemble de ses pensionnaires…

Et quels locataires ! Des enfants débrouillards, un chien malheureux à queue de scorpion, un mannequin de cire étonnamment loquace, une diva au caractère flamboyant, une tempétueuse ballerine à la grâce aérienne… Surtout, un félin mystique et un Maraudeur des plus charmeurs : le Sweeteldy Cat et Julien Legrand-Latour, assurément les protagonistes les plus éblouissants de cette joyeuse troupe.

Certes, on pourrait reprocher un dénouement trop idyllique, une conclusion légèrement trop heureuse pour ces personnages ayant traversés des heures si éprouvantes… Cela tiendrait du pinaillage pur et simple : une fois la dernière page tournée, on ne peut s’empêcher de songer que les héros n’ont pas volé leur bonne fortune, que le cynisme, la tragédie et le désespoir n’avaient que peu de place au sein de pareille histoire.

Nos ovations les plus chaleureuses vont donc à la romancière, pour nous avoir délivré une fable si ensorcelante à l’approche des fêtes. Soulignons également le mérite de sa maison, la bien nommée Aeternam Editions : elle a offert une seconde vie à l’ouvrage, paru initialement en 2014, et lève le rideau sur un monde méritant d’attirer, à nouveau, la lumière des projecteurs. Qui plus est, la réédition s’avère très soignée et fourmille de détails sympathiques, notamment de petites illustrations. Cette publication signe des débuts en fanfare pour les Editions Aeternam dont on attend avec grande impatience les prochaines parutions. Une double réussite, donc.

Æternam Opéra est non seulement une ode à l’Art sous toutes ses formes mais également un envoûtant roman d’aventures et un fascinant conte moderne, porté par le style magistral de Laetitia Arnould. Un coup de cœur enchanteur à glisser sous le sapin, en profitant des premiers flocons de neige.

~ La galerie des citations ~


« Gabriel prit peu à peu conscience de tout ce qui l'entourait : les marbres, les mosaïques, les murs habillés de pourpre et d'or, les nombreux miroirs qui n'avaient pas à pâlir à côté de ceux de la mythique Galerie des Glaces de Versailles, et ces allégories féminines, sculptées dans du bronze, qui brandissaient fièrement la lumière grâce à un système d’éclairage au gaz.

En les détaillant, Gabriel estima petit à petit la chance inouïe qu'il avait.

Il était dans un opéra !

Et peu lui importait qu'il soit abandonné, tout juste bâti, réel ou irréel. Il était un dans un opéra ! Un magnifique opéra ! »

~ p 31

 

« De jeunes gens chantèrent avec des voix fortes et colorées, des danseurs dessinèrent des prouesses de voltiges, tandis que des cantatrices laissaient échapper de leur gorge des notes si hautes qu'elles paraissaient indéfinissables. En les écoutant et les regardant toutes et tous, Gabriel ne savait plus s'il était au cirque, au théâtre ou à l'opéra. Et ce mélange d'impressions était absolument magique.

Finalement, dans un drapé magistral, le rideau pourpre retomba devant la scène, mettant ainsi une fin irréversible au somptueux ballet. »

~ p 35

 

« Derrière toute merveille se tapit l'ombre. »

~ p 49 / Romane

 

« L'honneur, la loyauté, le courage, sans parler de l'honnêteté ! J'ignore complètement où toutes ces valeurs sont passées. Elles sont restées prisonnières dans les livres d'Histoire et les romans, je suppose. »

~ p 146-147 / Gabriel à Julien

 

« S'il est tour à tour un ami ou un ennemi, le temps est surtout impossible à cerner à Æternam Opéra. Ne l'oubliez pas. »

~ p 152 / Julien à Gabriel

 

« Un jour où l'autre, vous serez menacé. Le monde a connu un certain répit mais les fanatiques réapparaissent petit à petit. Les êtres qui ne supportent pas la différence, qui ne croient pas en la magie ; ils sont là, aux portes de la prochaine décennie. Vous devrez vous méfier d'eux, Julien. »

~ p 414-415 / le Sweeteldy Cat à Julien

Æternam Opéra de Laetitia Arnould, paru aux Éditions Aeternam, 462 pages, 18€. 

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 03.12.19

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