Cin’express : Octobre 2019

14/11/2019

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Octobre 2019

1/4

🎬 Tall Girl : 1,5/5 (ExclusivitĂ© Netflix)

Si Netflix a su s'imposer parmi les plus grands avec des films forts aux réalisateurs emblématiques (Okja ; Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile ; Roma ; Annihilation), force est de constater que le géant américain s'est aussi distingué par le nombre faramineux de comédies romantiques estampillées à son nom...

Des jolies réussites (Alex Strangelove) aux nanars qui fleurent bon la guimauve (The Kissing Booth), Netflix est devenu la source d'approvisionnement principale pour les jeunes filles en fleurs. Dernier exemple en date : Tall Girl.

Une bluette somme toute plutĂŽt inoffensive Ă  premiĂšre vue mais dont l'accumulation de clichĂ©s finit par atteindre des hauteurs largement plus problĂ©matiques que celles de l'hĂ©roĂŻne Jodi, traitĂ©e comme un monstre par ses camarades de classe parce qu'elle les dĂ©passe tous d'une tĂȘte...

Tall Girl, c'est une succession de poncifs recyclés non stop depuis les années 80 : le nouveau venu beau gosse timide qui s'attire les faveurs de l'ensemble de la gente féminine, la meilleure amie protectrice à la verve intarissable, la famille à cÎté de la plaque, le bon copain amoureux de la protagoniste depuis toujours, la garce populaire tyrannique, les coups bas, les moqueries centrées sur la singularité du personnage principal, la transformation du vilain petit canard en beauté irrésistible, le discours inspiré que tout le monde écoute béatement en se remettant en question, le bal de promo grandiloquent (objectif ultime de tout lycéen américain)...

On pourrait tolĂ©rer tout cela - aprĂšs tout, les stĂ©rĂ©otypes et la comĂ©die romantique, c'est comme la Saint-Valentin et les chocolats : Ă©cƓurants Ă  la longue mais plutĂŽt agrĂ©ables sur le coup !

Sauf que l'hĂ©roĂŻne est particuliĂšrement fade, sa personnalitĂ© insipide n'Ă©tant en rien sauvĂ©e par l’absence de charisme d'Ava Michelle. Impossible donc de s'attacher Ă  elle, puisque, en dĂ©pit de tous les efforts du film, elle est avant tout distinguĂ©e par son rĂŽle de la "grande fille" et ne parvient jamais Ă  s'en affranchir rĂ©ellement.

De plus, la quasi-totalitĂ© des personnages, plutĂŽt sympathiques à l'origine, finissent par ĂȘtre insupportables !

C'est le cas du meilleur ami de service, Jack (incarnĂ© par le trĂšs cool Griffin Gluck dont le look Ă©voque vaguement certains films de John Hughes). Le jeune homme brise purement et simplement une idylle naissante entre Jodi et Stig par jalousie... Alors qu'il a dĂ©jĂ , de son cĂŽtĂ©, une adorable petite amie. A savoir Liz, la seule protagoniste vĂ©ritablement agrĂ©able du dĂ©but Ă  la fin et qui plus est trĂšs bien incarnĂ©e par la pĂ©tillante Paris Berelc. Le mec est donc un manipulateur Ă©goĂŻste en puissance mais (comme c'est surprenant !) c'est bien entendu LUI qui gagnera le cƓur de Jodi Ă  la fin. Son adorable cĂŽtĂ© loufoque et son Ă©lan de violence pour dĂ©fendre l'honneur de sa belle suffisent donc visiblement Ă  compenser les crasses qu'il fait Ă  Stig pendant 1h30. Car oui, malgrĂ© son tempĂ©rament de nigaud passif, notre blond attitré est autrement plus gentil, attentionnĂ© et cultivé que Jack ; il Ă©volue d'ailleurs rĂ©ellement durant le long-mĂ©trage, Ă  l'inverse de son rival...

Bon, il faut reconnaßtre que Stig, de son cÎté, n'est pas franchement une lumiÚre : il est d'une candeur tellement agaçante qu'il aurait tout à fait sa place dans Le dßner de cons. Luke Eisner fait de son mieux mais n'est pas vraiment convaincant pour autant.

Tout comme Sabrina Carpenter qui incarne la sƓur aĂźnĂ©e survoltĂ©e de Jodi mais ne parvient pas Ă  rendre sa prestation rĂ©ellement marquante : elle surjoue constamment, force son cĂŽtĂ© reine de beautĂ© excentrique et finit par ĂȘtre plus Ă©puisante qu'autre chose. 

Seuls trois acteurs tirent réellement leur épingle dans le long-métrage : Griffin Gluck et Paris Berelc, comme affirmé ci-dessus, mais également Steve Zahn, en papa poule dépassé, touchant par sa maladresse et son envie d'aider sa fille cadette, de la protéger et de l'aider à s'intégrer.

Ah oui ultime point négatif : le film se passe à la Nouvelle-Orléans (peuplée à plus de 65 % d'Afro-Américains) mais on dénombre seulement deux personnages noirs sur l'ensemble du casting dont l'un, en plus, se voit réduit au rÎle de bouffon.

En résumé : un casting insipide, une réalisation inexistante, un scénario vu et revu, une pincée de racisme, une overdose de clichés... Tall Girl est aussi exaspérant qu'oubliable, sorte d'ersatz à la production japonaise culte Lovely Complex.

Alors on oublie, vite vite !

🎬 Joker : 4,5/5

(Attention : LĂ©gers Spoilers)

Il existe certains films dont on n'attend rien, dont on redoute presque la sortie, dont on rit jaune du carnage annoncé. Joker était de ceux-là.

DerniÚre sortie en date de DC Entertainment, maison mÚre d'une succession de productions à la qualité discutable, le long-métrage voyait échouer sa réalisation à Todd Phillips, créateur de la saga potache Very Bad Trip. Il n'en fallait pas plus aux fans et aux cinéphiles pour sortir les crocs.

Puis un nom : celui de Joaquin Phoenix, acteur caméléon à la filmographie presque parfaite. De quoi intriguer. Débarquent ensuite les bandes-annonces, les affiches, un marketing absolument parfait. La remise du plus prestigieux prix de la Mostra de Venise : le Lion d'Or. La toile s'emballe, les journalistes cessent de fixer le projet d'un air condescendant.

Et surgit l'improbable. Le vilain petit canard, longtemps dĂ©criĂ© au profit du MCU, vient d'effectuer une mue remarquable. Ni un bon film, pas plus qu'un divertissement honnĂȘte. Non. Bien au-delĂ , une oeuvre Ă  part entiĂšre, amenĂ©e Ă  bousculer les codes des films de super-hĂ©ros et le monde des blockbusters au passage. Il y aura un avant et un aprĂšs Joker, une remise en question profonde du genre.

La ville de Gotham, telle que dĂ©peinte par Phillips et Phoenix, est une mĂ©tropole terne Ă  la violence omniprĂ©sente. Loin du gothique de Burton, du kitsch de Schumacher, de la dĂ©mesure de Nolan, la mĂ©tropole est une citĂ© malade, gangrenĂ©e par le Mal sous toutes ses formes. Une mĂ©tropole curieusement proche de notre sociĂ©tĂ© mais poussĂ©e Ă  son paroxysme, dans toute sa crasse, sa perversitĂ© et sa misĂšre humaine. Les rues grouillent de rats, les bandes de gosses tabassent les passants, les magouilleurs en costard cravate harcĂšlent les femmes, les petites gens s'amusent d'un rien, surtout des autres et de leurs malheurs. Le chĂŽmage, la criminalitĂ© et la crise financiĂšre ont raison des institutions supposĂ©es soutenir les faibles et les malades. La ville est pourrie jusque dans ses dorures, dans sa haute sociĂ©tĂ© et renvoie ainsi un reflet de notre Ă©poque, comme un miroir grossissant qui accentuerait les pires dĂ©fauts de notre Ăšre. C'est dans ces moments, prĂ©cisĂ©ment, oĂč le film s'avĂšre le plus implacable : lorsqu'il pointe du doigt des dĂ©rives curieusement actuelles.

Dans ces rues circulent un clown triste, Arthur. Un homme Ă  la pathologie Ă©trange : il rit lorsqu'il est angoissĂ©, incapable de refrĂ©ner ce ricanement guttural qui lui sort des entrailles comme une fĂȘlure. MĂšre toxique et alitĂ©e, abandon de poste de sa psy Ă  qui on a coupĂ© les vivres, incapacitĂ© Ă  se procurer les mĂ©dicaments adĂ©quats, cernĂ© par la mĂ©chancetĂ© des autres, l'homme est d'ores et dĂ©jĂ  sur le fil. Fragile, las, perdu, inadaptĂ©, pĂ©tri d'espoirs déçus, il tente de survivre et vivote dans son costume de bouffon, perruque sur la tĂȘte et chaussures dĂ©mesurĂ©ment grandes aux pieds.

Sous les traits d'Arthur, Phoenix respire ce mal-ĂȘtre, le suinte par tous ses pores. Position voĂ»tĂ©e, dos bossu, d'une maigreur affolante, rictus inquiĂ©tant et regard fixe.

DĂšs les premiĂšres images, la folie est lĂ , dans les gestes, les mimiques, les regards. Dans le dĂ©sespoir patent du protagoniste, sa souffrance qu'il porte inlassablement depuis des annĂ©es. Un à un, les garde-fous qui lui assurent un certain contrĂŽle vacillent, lĂąchent, se brisent. Arthur est condamnĂ© Ă  n'ĂȘtre rien, Ă  ĂȘtre maltraitĂ©. La dĂ©chĂ©ance - ou l'Ă©lĂ©vation selon les points de vue - sera magistrale, violente, inĂ©luctable. Le film n'excuse rien mais montre, insiste sur le parcours de son sombre hĂ©ros, pousse les spectateurs Ă  l'exercice le plus pĂ©rilleux : s'identifier Ă  un psychopathe, le comprendre et l'aimer. Souffrir avec lui et assister impuissant au carnage annoncĂ©.

Phoenix vĂ©hicule cette image d'albatros Ă©voquĂ©e par Baudelaire. ClouĂ© au sol dans son malheur, son quotidien si laid, les personnes mal intentionnĂ©es qu'il croise, il est malhabile, grotesque, dĂ©calĂ©, risible. Élevé par sa folie, il se voit doter d'une grĂące surprenante, celle d'un artiste, d'un esprit incandescent, sans la moindre rĂšgle, la moindre barriĂšre. Une icĂŽne sans l'avoir voulu, un anarchiste par dĂ©faut, un assassin entraĂźnĂ© par une mĂ©canique savamment huilĂ©e. La crĂ©ation du Joker est fascinante et effroyable, elle n'exclut ni une certaine beautĂ©, ni une certaine poĂ©sie - en tĂ©moigne la scĂšne oĂč le personnage dĂ©vale les marches Ă  la maniĂšre d'un danseur, sur le morceau de Gary Glitter, les traits extatiques, parfaitement libre. S'il ne peut atteindre sa superbe dans les carcans modernes, il anĂ©antira tout et renaĂźtra sous sa forme la plus exterminatrice. Un discours nihiliste qui parlera Ă  bon nombre de dĂ©favorisĂ©s mais aussi aux personnalitĂ©s les plus extrĂ©mistes - le parallĂšle avec l'actualitĂ© est terrible, il prend aux tripes, assĂšne ses coups avec une prĂ©cision terrifiante. Le film revendique clairement son engagement et sa facultĂ© Ă  dĂ©ranger, Ă  traĂźner le public hors de sa zone de confort.

L'acteur Ă©crase le reste du casting par son talent, rend tous les autres personnages (secondaires) invisibles - DeNiro lui-mĂȘme est incapable d'assombrir l'aura de ce bouffon tragique et magnifique. De quoi honorer le lourd hĂ©ritage laissĂ© par Jack Nicholson et Heath Ledger tout en imposant sa patte, son style, son goĂ»t immodĂ©rĂ© par les dĂ©formations physiques. 

A la prestation magistrale de Phoenix, le film fait figure d'Ă©crin. La camĂ©ra de Phillips colle Ă  son protagoniste dĂ©viant comme une introspection visuelle. Elle Ă©pouse ses mouvements, le sublime, transcende la moindre expression, le moindre sentiment. En fond sonore, la musique d'Hildur GuĂ°nadĂłttir gronde, entĂȘtante ; les images, elles, portent la marque de la sublime photographie de Lawrence Sher.

Aussi pardonne-t-on au film quelques facilitĂ©s, des clins d’Ɠil lĂ©gĂšrement trop appuyĂ©s. Les imperfections ajoutent Ă  son charme, tout comme son potentiel dramatique surexploitĂ© jusqu'Ă  l'asphyxie. Lorsqu'il flirte avec le mĂ©lodrame et menace de tomber dans le pathos, le long-mĂ©trage se redresse aussitĂŽt, en funambule, jonglant avec ses travers sans jamais donner dans la surenchĂšre.

Politique, grandiose, anxiogÚne, visionnaire, bouleversant, éprouvant, intense, dérangeant... Au final, bon nombre d'adjectifs colle à cet OVNI tonitruant et dépourvu de manichéisme, hallucination cauchemardesque et cruellement contemporaine. Joker vient de changer Hollywood avec son sourire sanglant, son rire malade, son corps de pantin désarticulé et sa pensée radicale.

🎬 Queens (Hustlers) : 2,5/5

Inspiré d'une incroyable histoire vraie, Queens se centre sur le parcours d'une bande de strip-teaseuses devenues expertes dans l'arnaque des gros bonnets de Wall Street.

SuccĂšs sur le territoire amĂ©ricain, le film a surtout attirĂ© l'attention par son casting prestigieux, lequel met en exergue la collaboration d’icĂŽnes emblĂ©matiques de leur époque. Plusieurs gĂ©nĂ©rations d'actrices-chanteuses se cĂŽtoient ainsi dans l'univers tapageur des boĂźtes new-yorkaises, des vĂ©tĂ©rantes Jennifer Lopez et Julia Stiles aux nouvelles venues fraĂźchement catapultĂ©es au statut de stars - Constance Wu, Lili Reinhart...

Petit gage qualité à la suite : les péripéties de ces arnaqueuses aux talons démesurément hauts sont signées par la réalisatrice Lorene Scafaria, à qui l'on doit les trÚs sympathiques Jusqu'à ce que la fin du monde nous sépare et Ma mÚre et moi.

Malheureusement, Queens est loin des attentes suscitées par un tel postulat et une telle distribution.

La premiĂšre partie est plutĂŽt laborieuse : elle essuie un sĂ©rieux manque de rythme, s'Ă©tire en longueur, s'avĂšre laborieuse, malaisante, effroyablement kitsch, presque complaisante. Entrevoir le quotidien difficile de ces filles en les saupoudrant des grandes joies et des petites victoires du quotidien Ă©tait Ă©videment nĂ©cessaire pour s'impliquer Ă  leurs cĂŽtĂ©s - hĂ©las, en s'attardant plus sur la plastique que la personnalitĂ© de ses hĂ©roĂŻnes, Scafaria n'Ă©chappe pas au fameux male gaze. On ne peut s'empĂȘcher de penser que tout cela n'Ă©tait pas franchement nĂ©cessaire et que la surdose de clichĂ©s n'aide pas Ă  voir ces filles d'une façon positive - toutes ne jurent Ă©videment que par les talons, les races de mini-chiens, les manteaux en fourrure, les motifs bien voyants... A noter qu'elles sont toujours sexy et langoureuses, y compris entre elles, lorsqu'elles ne sont pas sur scĂšne - posture inconsciente prise au boulot ou opportunitĂ© racoleuse d'attirer un certain public ? A vous de trancher !

 Cf : cette scÚne...

L'erreur revient aussi au choix de sa protagoniste principale, Destiny (Wu) : la jouvencelle nouvellement dĂ©barquĂ©e dans ce milieu, jeune et pĂ©tillante, qui va se retrouver sous la coupe d'une mentor plus expĂ©rimentĂ©e et plus dĂ©terminĂ©e qu'elle (Lopez)... Une histoire vue et revue, un point de vue forcĂ©ment un peu fade d'autant que Wu peine Ă  s'imposer face Ă  J-Lo. Sublime, fĂ©roce, incroyable, impitoyable, d'une sensualitĂ© affolante, Lopez incarne Ă  la perfection Ramona. Une femme qui comprend que ses jours sur scĂšne sont comptĂ©s et qu'il est temps, pour elle, de dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts, celle qui poussera les autres Ă  l'arnaque. Une hĂ©roĂŻne plus fascinante et complexe que Destiny, qui en plus dĂ©nonce le poids des ans, le regard mĂ©prisant de la sociĂ©tĂ© Ă  son Ă©gard, le couperet "trop ĂągĂ©e" qui menace de s'abattre sur elle.

Les magouilles de Ramona étant au centre de la seconde partie, cette derniÚre est évidement la plus intéressante à suivre, plus palpitante. Le quatuor d'arnaqueuses principal oscille alors entre un Breaking Bad à paillettes et un Ocean's Eleven autrement plus ambitieux que le désastreux Ocean's 8.

La trame centrée sur les escroqueries toujours plus radicales donne tout son sens à Queens et sauve le long-métrage de la débandade. Pour le reste, difficile d'adhérer au parti-pris clinquant, au scénario ultra formaté et ironiquement trÚs convenu.Ni jackpot, ni gamelle, un spectacle correct porté par une seule véritable reine : Jennifer Lopez.

🎬 Doctor Sleep : 4/5

(Attention : LĂ©gers Spoilers)

AprÚs Joker, voici la seconde claque inattendue de l'année : Doctor Sleep. Une fois encore, un projet chaotique qui exhalait un doux parfum de catastrophe.

L'objectif de Mike Flanagan  ? Adapter Ă  l'Ă©cran non seulement Doctor Sleep (la suite du Shining de Stephen King), mais offrir du mĂȘme coup un hĂ©ritier au classique de Kubrick. Deux univers Ă  priori inconciliables : le film est froid, distant, portĂ© par des visuels remarquables, l'exubĂ©rance de son acteur principal et un thĂšme musical impitoyable signé Wendy Carlos ; le roman est plus intimiste, plus personnel, montre des personnages Ă©minemment plus sympathiques et joue davantage sur les dĂ©mons personnels du pĂšre Torrance... L'atmosphĂšre du roman et de sa libre adaptation diffĂšre totalement et ce jusque dans les choix narratifs : des fins trĂšs dissemblables, le personnage de la mĂšre largement sous-exploité chez le cinĂ©aste et beaucoup plus fort au sein de l'ouvrage et enfin, les divergences quant Ă  la place accordĂ©e au surnaturel dans le rĂ©cit. Comme l'a si bien dit King, leur dĂ©saccord repose sur la conception du Mal : Kubrick l'associe d'emblĂ©e à Jack Torrance, l'Ă©crivain aux forces occultes qui rĂŽdent en ces lieux.

Flanagan, pourtant, a réussi ce coup de maßtre. 

Déjà auréolé du succÚs de la série The Haunting of Hill House et d'une précédente adaptation du Roi de l'Horreur (Jessie), le réalisateur allie sa parfaite maßtrise de l'oeuvre de King à son indiscutable amour pour le chef-d'oeuvre de Kubrick.

Si Flanagan suit globalement la trame Ă©tablie par le roman, il s’octroie nĂ©anmoins le luxe de l'amĂ©liorer sur certains points, la rendant plus rythmĂ©e, plus efficace. Il multiplie Ă©galement les clins d’Ɠil au film des annĂ©es 80, tant par les visuels que la reprise du thĂšme culte de l'Overlook Hotel. Certains plans sont reproduits quasiment Ă  l'identique, renforçant le sentiment de malaise chez le public, en pleine rĂ©miniscence d'une terreur passĂ©e Ă©galement ressentie par Danny - le hĂ©ros incarné par Ewan McGregor, excellent comme Ă  son habitude.

Au delĂ  des rĂ©fĂ©rences appuyĂ©es Ă  ces deux gĂ©nies qu'il rĂ©vĂšre, Flanagan s'Ă©mancipe rapidement du simple film-hommage. Son Doctor Sleep existe par lui-mĂȘme, en tant que long-mĂ©trage Ă  part entiĂšre. Et quel film ! Ce qui frappe en premier lieu, c'est sa beautĂ© - la scĂšne de projection astrale, poĂ©tique et sinistre, fera date, de mĂȘme que la symbolique des esprits allant d'un labyrinthe glacĂ© pour Danny Ă  une cathĂ©drale pour Rose en passant par un mur de tiroirs savamment agencĂ© pour Abra. Certains passages mettant en scĂšne la puissance du shining sont vĂ©ritablement impressionnants.

Le réalisateur multiplie les plans les plus audacieux, les effets de caméra les plus ingénieux. Loin du froid clinique de Kubrick, son cinéma vibre de vie, de mouvements.

Entre deux scÚnes coup de poing, il prend néanmoins le temps de développer ses personnages, de poser son univers, d'instaurer une attente chez les spectateurs, de ménager l'épouvante, de créer une véritable ambiance. L'intrigue, trÚs dense, est ainsi rondement menée.

CÎté scénario, le traitement de Danny est tout simplement parfait : ce dernier subit non seulement le poids de son passé mais également les assauts des revenants. La question de l'hérédité, de l'impact du pÚre sur sa progéniture, est magistralement exploitée. Adulte, le rescapé de Shining doit lutter contre ses démons intérieurs, légués par Jack. L'alcoolisme, la dépression et la violence ont gangrené son mode de vie. Perdu, il vivote de rades miteux en chambres insalubres, résiste difficilement aux failles paternelles. Le combat de l'enfant-lumiÚre se poursuit surtout dans une réalité bien terne, loin des apparitions ectoplasmiques flippantes de l'hÎtel. L'ombre de Jack continue de peser sur son fils, incapable de s'y soustraire et de rejoindre cette lumiÚre à laquelle il aspire profondément. La rédemption, la prise de conscience du protagoniste, son long combat sont trÚs bien exploités sans pathos ni misérabilisme. On retrouve dans l'homme l'image du garçonnet perdu et effrayé mais doté d'un grand courage et d'une profonde ténacité. La sympathie éprouvée pour notre protagoniste est omniprésente, et ce dÚs les premiÚres images.

De fait, lorsque l'horreur se déchaßne à l'écran, l'attachement pour Danny et sa jeune protégée Abra (la révélation Kyliegh Curran) est déjà trÚs fort.

Doctor Sleep sait mĂ©nager son angoisse, la distillant savamment au fur et Ă  mesure de l'intrigue, et ses scĂšnes horrifiques sont dosĂ©es Ă  la perfection - qu'il s'agisse de l'apparition des fantĂŽmes (dont certains biens connus) mais surtout du traitement accordĂ© au NƓud Vrai.

Ce groupe, principal antagoniste du film, est une secte dégénérée aux relents vaguement hippies : pour vivre le plus longtemps possible, ses membres traquent les possesseurs du shining et leur arrachent cette essence magique sous forme de vapeur. Jusque là, rien de bien effroyable. Mais tout réside dans le traitement infligé aux victimes. Plus ces derniÚres sont jeunes, plus elles sont apeurées, plus elles souffrent, plus la vapeur s'en trouve purifiée et délectable pour ces goules impitoyables. Un summum d'horreur dont Flanagan n'abuse pas, imposant une seule scÚne réellement insoutenable aux spectateurs.

Ce passage, d'une extrĂȘme violence, permet Ă©galement de mettre en exergue toute la perversitĂ© du NƓud Vrai. Jusqu'alors, ces partisans sont montrĂ©s comme une famille soudĂ©e, vaguement inquiĂ©tante, bĂ©nĂ©ficiant d'une vĂ©ritable alchimie. Leur communautĂ© peut presque paraĂźtre attrayante Ă  nos yeux, comme c'est le cas pour l'adolescente rebelle Andi (parfaite Emily Alyn Lind), sĂ©duite par le discours de Rose. De prime abord, les disciples semblent moins dangereux que d'autres antagonistes de King.

Et c'est au moment oĂč une pseudo sympathie s'instaure vis Ă  vis d'eux que le passage de torture juvĂ©nile survint, nous faisant prendre conscience de leur nature abominable !

Le mérite en revient pour beaucoup à Rose, cheffe de bande à la beauté glacée, magistralement interprétée par la divine Rebecca Ferguson. Magnétique, dangereuse, souveraine, vaniteuse, sadique, puissante, elle exhale le danger à chaque pas, chaque posture, chaque moue.

La fameuse scĂšne, loin d'ĂȘtre gratuite, permet Ă©galement d'exploiter toute la puissance de la jeune Abra et de dĂ©finir toute la fĂ©rocitĂ© de son combat face Ă  Rose. C'est elle, plus encore que Danny, la vĂ©ritable hĂ©roĂŻne du film. A la fois proie et chasseuse, elle se lance dans une lutte Ă©perdue contre le NƓud Vrai. On regrette toutefois que l’ambiguĂŻtĂ© de l'adolescente n’atteigne pas un paroxysme aussi fort que dans le roman, oĂč Danny perçoit une certaine violence en elle, violence qui est Ă©galement son fardeau et contre laquelle il lutte depuis si longtemps.

Le trio principal (McGregor/Curran/Ferguson) est secondĂ© par des rĂŽles secondaires trĂšs forts, tous trĂšs bien interprĂ©tĂ©s : Bruce Greenwood en docteur dĂ©vot, Cliff Curtis en soutien inĂ©branlable de Danny, Jacob Tremblay en jeune victime implorante, Zackary Momoh en pĂšre attentif... Du cĂŽtĂ© des adeptes du NƓud Vrai on retrouve Emily Alyn Lind en traqueuse d'obsĂ©dĂ©s dĂ©vorĂ©e petit Ă  petit par la haine, Carel Struycken en patriarche de la secte et Zahn McClarnon en acolyte redoutable de Rose... On salue le retour du personnage de Dick Hallorann, le cuisinier sympathique du premier opus - Carl Lumbly succĂšde à Scatman Crothers et se rĂ©vĂšle particuliĂšrement Ă  l'aise dans son personnage d'excentrique un brin malicieux. Sa participation, au moyen d'une pirouette scĂ©naristique trĂšs bien trouvĂ©e, est d'autant plus apprĂ©ciable qu'elle vĂ©hicule une certaine Ă©motion, une certaine tendresse dans ses rapports avec Danny.

Concluons Ă  prĂ©sent cette chronique sur le vĂ©ritable tour de force effectué par cette sĂ©quelle. Doctor Sleep a rĂ©ussi l'impossible : respecter l'oeuvre de King, offrir une suite honorable au Shining de Kubrick et exister par lui-mĂȘme. Une excellente surprise au charme funeste et envoĂ»tant, d'une inventivitĂ© folle.

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