L’avis des libraires - 150ème chronique : Le corps

05/11/2019

L’avis des libraires - 150ème chronique :

Le corps   de Stephen King

Récit initiatique, fable adolescente,

chef d'oeuvre en puissance

Castle Rock, 60's.

Par un été caniculaire, Gordon LaChance, Chris Chambers, Vern Tessio et Teddy Duchamp, s'élancent le long de la voie ferrée. Au bout du périple, un cadavre qu'ils se sont jurés de retrouver. Voilà les quatre jeunes garçons partis en quête d'aventure, de frisson, de danger... Et d'eux-mêmes, peut-être.

 

Difficile, pour les fans de Stephen King, d'accorder leur préférence au sein d'une oeuvre aussi prolifique que celle du Maître de l'Horreur ! Ça, Carrie, Cujo, Misery, La Ligne verte, Salem, Shining, Simetierre... Tous d'excellents romans devenus cultes au fil des ans.

Pour moi, cependant, un ouvrage reste à part : le recueil Différentes saisons et, surtout, la nouvelle Le Corps.

Pour cette 150ème chronique, j'avais envie de revenir avec vous sur cette histoire singulière, une histoire qui occupe une place toute particulière dans ma vie. Sans doute l'ai-je découvert au bon âge, au moment où ses thématiques, ses protagonistes, son mal-être adolescent déjà perceptible, me parlaient le plus. Aujourd'hui, j'achève toujours la lecture du Corps avec un goût doux-amer de réminiscence enfantine, un léger vague à l'âme aussi - un spleen qui étreint le cœur et le soulage d'un même coup.

A bien des égards, Le Corps n'est pas sans rappeler Ça dont l'auteur accouchera en 1986, soit quatre ans après l'écriture de cette nouvelle : une bande de gosses débrouillards et un peu marginaux dont l'un est un aspirant écrivain ; l'omniprésence de la Mort (dépouillée d'artifices surnaturels, frontale, réaliste à l'extrême, dans toute son affreuse simplicité) ; une bourgade isolée, comme à l'écart du monde ; des adolescents se comportant en petites frappes amorales ; des familles mises en pièce par la tragédie ou les mauvaises décisions, incapables de protéger leurs progénitures, de les aider et - pire encore - de les aimer.

La novella de King, publiée cette année en solitaire dans une édition soignée signée Albin Michel, brasse quantité de sujets majeurs, tous traités à la perfection. Sont ainsi évoqués le passage à l'adolescence et la fin de l'enfance, la condition de romancier, le deuil, les rapports familiaux, les liens amicaux, l'importance des choix et la fatalité qui pèse inéluctablement sur certains.

Ces derniers points sont surtout symbolisés par le personnage de Chris Chambers. Ce dernier est un garçon rebelle mais brillant, prisonnier d'un environnement toxique, maltraité par un père alcoolique et deux frères délinquants. Outre cette hérédité difficile, il est de plus condamné d'office par la communauté, cantonné au statut de dernier né d'une bande de bons à rien violents, lui ôtant ainsi la possibilité de s'élever au-dessus de sa condition et de ses antécédents génétiques...

Avec Chris, King nous délivre non seulement un héros remarquable mais aussi l'un des discours les plus intenses et les plus désespérés de son Art. Au chapitre 17 survint cette scène d'une virulence inouïe, lucide et tragique, où le jeune Chambers évoque avec Gordon les différents poids qui menacent de les laisser dépérir à Castle Rock - familial, social et... amical. Il a compris, bien avant Gordie, que Vern et Teddy seraient un obstacle à leur futur, au même titre que ces adultes bien pensants qui s'escriment à les ranger dans des cases ou leurs géniteurs qui sabotent allègrement leur destin. « Tes amis te tirent vers le bas [...] Comme des types qui se noient et qui se cramponnent à tes jambes. Tu ne peux pas les sauver. Tu peux seulement te noyer avec eux. » déclare-t-il ainsi avec une clairvoyance impitoyable, déjà adulte, déjà grandi au cours de ce périple. La camaraderie fusionnelle entre Chris et Gordie se teinte alors d'un rapport père-fils ; l'amour que se portent les deux garçons, pur et fraternel, filtre sous l'argumentaire corrosif de Chris, par la douleur que ressent Gordie face à celle de son ami.

La découverte du cadavre n'est donc pas le point essentiel du roman, bien qu'elle lui en confère le titre et soit le sommet culminant de son intrigue. L'essentiel repose sur le chemin emprunté par le quatuor pour y parvenir. C'est avant tout un récit initiatique, une fable adolescente, une chronique de vie aux effluves autobiographiques. Un texte viscéral dont la plume aiguisée se pare d'une analyse fine et déroutante sur l'acte de grandir, d'évoluer, de changer, de choisir. Au fil des pages, l'introspection pessimiste se dispute à l'ingénuité des premiers récits inventés, l'humour enfantin à la sagacité éclairée, les moments de franches rigolades à la découverte funèbre, la mélancolie du retour à la beauté d'une balade sylvestre, la collision avec une bande de brutes à une rencontre sauvage, magique, inattendue, au cœur des bois.

J'achèverai cette chronique sur un conseil : lisez Le Corps et regardez Stand by Me, la formidable adaptation qu'en a tirée Rob Reiner. Suivez cette ligne ferroviaire sur les pas de Chris, Gordie, Vern et Teddy ; retrouvez le goût des jeux d'enfants, de l'innocence bientôt achevée, de la fin d'une époque ; découvrez leur périple et leurs déboires.Témoignez de leur courage.

Je vous souhaite, profondément, d'aimer cette histoire autant que je l'aime.

De l'aimer pour ce qu'elle est : un chef-d'oeuvre en puissance.

~ La Galerie des Citations ~

 

« Ce qu’il y a de plus important, c’est le plus difficile à dire. Des choses dont on finit par avoir honte, parce que les mots ne leur rendent pas justice – les mots rapetissent des pensées qui semblaient sans limites, et elles ne sont qu’à hauteur d’homme quand on finit par les exprimer. Mais c’est plus encore, n’est-ce pas ? Ce qu’il y a de plus important se trouve trop près du plus secret de notre cœur et indique ce trésor enfoui à nos ennemis, ceux qui n’aimeraient rien tant que de le dérober. On peut en venir à révéler ce qui vous coûte le plus à dire et voir seulement les gens vous regarder d’un drôle d’air, sans comprendre ce que vous avez dit ou pourquoi vous y attachez tant d’importance que vous avez failli pleurer en le disant. C’est ce qu’il y a de pire, je trouve. Quand le secret reste prisonnier en soi non pas faute de pouvoir l’exprimer mais faute d’une oreille qui vous entende. » 

~ p 9 / Incipit

 

« Il sent la passion frémir en lui, stupide pantin accroché à un fil. L'amour est peut-être divin, comme disent les poètes, pense-t-il, mais le sexe est un pantin qui s'agite sur son fil. » 

~ p 58 / Extrait d'une nouvelle de Gordie, Stud City.

  

« C'était l'oeuvre d'un jeune homme aussi dépourvu d'assurance que d'expérience.

C'est pourtant la première que j'ai sentie vraiment mienne, complète, depuis cinq ans que j'essayais. La première qui peut encore tenir debout, même en enlevant ses béquilles. Laide, mais vivante. » 

~ p 76 / Gordie au sujet de Stud City

 

« Les choses les plus importantes sont les plus difficiles à dire, les mots les amoindrissent. Il est difficile de faire en sorte que des inconnus s'intéressent aux bons moments de notre vie. » 

~ p 211 / Gordie

 

« L'amour a des dents et ses morsures ne guérissent jamais. Aucun mot, aucune combinaison de mots ne peut refermer ces morsures d'amour. C'est l'inverse qui est vrai, ironiquement. Quand ces blessures cicatrisent, ce sont les mots qui meurent. Croyez-moi. J'ai fait ma vie avec des mots, et je sais que c'est vrai.  » 

~ p 284 / Gordie

Stephen King : Le Corps aux Editions Albin Michel. 311 pages. 13€90. Déconseillé aux moins de 13 ans.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 05.11.19

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