L’avis des libraires - 147ème chronique : Merveilles du Monde Hurlant, tome 1 - La Ville des mystères

15/10/2019

L'avis des libraires - 147ème chronique

Merveilles du Monde Hurlant,

Tome 1 - La Ville des mystères de Julien Hirt

Une virée steampunk mitigée...

Suivre un poisson rouge volant n'était à priori pas la meilleure des idées ! Par l'intermédiaire de cette singulière créature à écailles, Tim croise la route du ténébreux Voland et s'embarque illico pour un autre univers, le Monde Hurlant. Un monde magique et dangereux qui réserve à cette adolescente rebelle bien des surprises...

 

Affirmer que ma découverte des Merveilles du Monde Hurlant a été compliquée serait un sacré euphémisme !

Les deux premiers chapitres ont bien failli avoir raison de ma lecture comme de ma patience. Il faut dire que la narratrice, Tim, suscitait chez moi un agacement rarement atteint lors de mes pérégrinations livresques.

Tim, c'est une succession de tous les clichés insupportables propres à l'adolescence. Entre le slut-shaming* à gogo, le langage châtié pour rajouter une connotation plus "jeune", les hormones en feux ou la rébellion (injustifiée) contre toute forme d'autorité parentale et scolaire, la demoiselle se révèle de plus grande gueule, profondément égoïste, hautaine, caractérielle et contradictoire. Pour ne rien arranger, elle est a fortiori assez nigaude pour s'enticher du premier bellâtre venu. En un mot : insupportable ! Autant dire que ce roman démarrait sous de bien mauvais auspices...

Seulement, j'ai persévéré. Car, à la manière de Tim, j'avais follement envie d'en apprendre plus sur Voland ainsi que sur ses poissons volants, Mangesonge, Briselame et Crèvecorps. Je sentais un potentiel dans cette histoire qui méritait sans doute que j'outrepasse mon antipathie pour son héroïne franchement tête-à-claques et les poncifs misogynes qui lui étaient associés.

Surtout, vu le peu d’ouvragesouvrages steampunk** publiés dans la sphère francophone, La Ville des mystères constitue une rareté que l'on serait bien en peine de refuser.

Le fait est que j'ai été bien avisée de laisser une chance à ce diptyque.

Si Hirt ne brille pas par son héroïne, il se distingue en revanche par l'imaginaire déployé au sein de ce premier tome : monde très original, peuples à la diversité inénarrable, bestiaire riche, mythologie dense... L'univers de steampunk est ici exploité à son maximum, de la ville cosmopolite d'Entremer à la cité portuaire  de Flammence en passant par les campagnes aux rizières brumeuses et une forêt des plus cauchemardesques - ces sombres bois offriront d'ailleurs l'une des scènes les plus réussies à l'intrigue. Se découvrent dans ces contrées fantastiques des Hommes-Chats (les Miaules), des Femmes-Plantes à la beauté vénéneuse (les Farandriennes), un ordre guerrier à la foi offensive (les Luminars), des êtres de quartz et de pierres...

L'intérêt de l'ouvrage repose également sur les protagonistes rencontrés par Tim au fil de son périple. Les personnages secondaires sont globalement tous très réussis. Certains se démarquent toutefois, tels que le chasseur à fleur de peau Drendel, la sulfureuse Farandrienne Clil, la guerrière déchue S ou encore Antoinette, journaliste mi-vivante mi-revenante aux facultés remarquables. Anti-héros tardif, le mystérieux Scorpio promet également quelques joutes intenses avec Tim. Cette dernière connaît d'ailleurs un développement assez satisfaisant, et l'ultime coup de théâtre survenu lors du dénouement devrait - ENFIN ! - la rendre plus intéressante...

Hirt se révèle particulièrement à l'aise dans l'art de narrer les aventures de notre petite bande, toutes plus palpitantes les unes que les autres. Si le style est parfois répétitif et essuie quelques maladresses, il se distingue par un véritable talent dans les descriptions, les moments de bravoure et les passages plus angoissants. Il expose les explications nécessaires à la compréhension de ce Monde Hurlant avec habilité, au fil de sa trame, sans noyer le lecteur sous les informations.

La Ville des Mystères, loin de l'ouvrage stéréotypé attendu, se révèle étonnamment sombre, cruel, captivant et surprenant. Son discours, plutôt engagé, est en parfaite résonance avec nos préoccupations modernes, entre manipulation de masse, liberté de presse compromise, dirigeants aux motivations troubles, tension civile et diabolisation d'une jeunesse marginalisée.

Pour conclure, saluons le travail d'édition toujours aussi soigné du Héron d'Argent et les illustrations exceptionnelles d'Elodie Dumoulin.

Après des débuts plutôt houleux et une conclusion ébouriffante, me voilà prête à découvrir la suite des aventures de Tim, notre Fille aux Cheveux Rouges, fraîchement embarquée sur l'océan !

Je vous retrouve la semaine prochaine pour le tome 2 et vous souhaite d'ici-là de féeriques escapades.

~ La Galerie des Citations ~

 

« Alors, verdict, mon beau miroir ? C'était moi la plus cool. J'avais exactement la tête que j'avais imaginée. Mes cheveux étaient vraiment, vraiment rouges. Impossibles à ignorer, hein, du genre incendie de forêt, accident d'avion, catastrophe naturelle. ça me donnait une tête de déliquante, c'était trop bien. Je l'avais tuée, la gentille blondinette, étripée, éventrée, évacué le cadavre... La nouvelle Tim était un bâton de dynamite. »

~ p 13, Tim

 

​« Je crois que sans m’embarrasser d'une décision formelle, j'ai pris le risque de dire oui à cette amorce de sentiment, de me passer ce film jusqu'au bout pour voir comment il se terminait, même s'il ne devait pas avoir une fin heureuse. Etre imprudente, c'est être vivante. »

~ p 35, Tim

 

​« L'endroit s'appelait la Cité de Cristal. Avec un nom pareil, j'aurais dû me méfier. Ce sont toujours les endroits les plus pourris qui se croient obligés d'endosser les noms les plus ronflants. »

~ p 126, Tim

 

​« Entremer où tout le monde se parle, même si l'on n'est pas d'ici et surtout si on ne se connaît pas, sur tous les tons et dans toutes langues qui existent. Entremer où tout le monde se croise, où tout le monde se rencontre, se hait dès le premier regard, s'apprivoise, tombe amoureux, se ment, se manipule, se raconte des histoires désespérément fausses ou terriblement vraies. Comme ailleurs, mais plus grand, plus intense, toujours et partout. Ville d'immigrés, ville de métis, ville de voyageurs, un magma d'âmes en peine ou en dérive, de colporteurs, aboyeurs publics, mélancoliques fortunés et opiomanes, poètes amateurs ou maudits, combinards, viandards, gigolos en quête de fraîche, mendiants en bandes, redresseurs de torts et autres régleurs de comptes qui cachent l'éclat d'une lame dans leur gilet et vous la plantent entre deux omoplates pour quelques écus. »

~ p 140

Julien Hirt : Merveilles du Monde Hurlant, Tome 1 - La Ville des mystères aux Editions Le Héron d'Argent. 316 pages. 20€.

 

Article paru sous forme abrégée dans le Pays Briard le 15.10.2019

 

* Concept sans équivalence française que l’on pourrait traduire par « intimidation/humiliation des salopes », consistant à rabaisser ou culpabiliser une femme en raison de son comportement sociétal : pratiques sexuelles, nombre de partenaires, vêtements jugés inadéquats, attitude jugée aguicheuse etc...

 

** Sous-genre de la SF prenant généralement place dans des XIXe-XXe siècle emprunts de fantaisie et caractérisés par l'utilisation de technologies inspirées par notre révolution industrielle : les machines à vapeur y sont notamment à l'honneur.

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