L’avis des libraires - 143ème chronique : Confessions d'un masque

17/09/2019

    L'avis des libraires : 143ème chronique    

Confessions d'un masque de Yukio Mishima

                         Troubles désirs                      

Dans le Japon du XXème siècle, le jeune Kochan s'interroge sur les premiers émois, le désir, la sexualité, le concept de vices et de moralité. Pour cet adolescent malingre, souvent souffrant, la voie de l'acceptation est douloureuse, son parcours personnel semé d'embûches.

Pourtant, il devra, tôt ou tard, trouver la force d'ôter son masque...

 

Lorsqu'on parle de littérature japonaise, de grands noms s'imposent immédiatement à l'esprit : Haruki Murakami, Edogawa Ranpo, Durian Sukegawa, Kazuo Ishiguro, Kenzaburô Ôé et, bien sûr, l'auteur évoqué aujourd'hui, Yukio Mishima.

Figure trouble et tragique de la culture nippone, artiste à la plume inimitable mais aux relents scandaleux, Mishima a marqué les esprits tant par son art que son existence dramatique brutalement achevée à quarante-cinq ans. Sa fin, il l'a lui même décidée et savamment mise en scène dans la pure tradition des samouraïs : le seppuku.

Son suicide et ses écrits restent depuis explicitement liés. Car en effet, les pulsions morbides de Mishima ont très tôt hantées son œuvre. Confessions d'un masque, son deuxième roman qui lui vaudra une notoriété foudroyante, n'échappe guère à cette aura macabre, à cette beauté sépulcrale.

Dans cet ouvrage en grande partie autobiographique se mêlent Éros et Thanatos, la tentation et le trépas. Les rêveries sadiques, exutoires aux angoisses du narrateur, sont mises en parallèle avec cette époque troublée, où la population subit de plein fouet la 2nde Guerre Mondiale. Aux sombres fantasmes, où déjà gravitent de sanglantes mises à mort, se superpose le quotidien de l'adolescent : sa sensibilité à fleur de peau ; son désir pour d'autres garçons ; son admiration silencieuse de camarades ou de jeunes travailleurs aux muscles saillants ; sa fascination pour les éphèbes martyrisés façon Guido Reni ; son inclination pour la littérature ; son impressionnante culture ;  ses fréquentes maladies ; ses dérives personnelles ; son affection platonique envers une amie à la beauté opalescente ; le jugement qu'il s'inflige et que la société lui impose...

L'orientation sexuelle de l'auteur, ses tentatives vaines pour éprouver une attirance envers les femmes, les illusions dans lesquelles il se berce, la souffrance qui naît de ses échecs à répétition et de sa frustration grandissante, sont au cœur du livre.

Cette chronique de vie, extrêmement sombre et mélancolique, voit déjà naître sa fascination pour la mort et la peur farouche de celle-ci : l'auteur aspire ici à son décès tout en le redoutant, espérant voir dans cette conclusion brutale la fin de ses tourments, tout en étant incapable de s'y jeter. Il glorifie la Faucheuse, y insuffle la sensualité et l'esthétisme d'une peinture baroque déchirante. Cette incapacité à épouser pleinement sa sexualité, à vivre dans une époque étriquée, le condamne d'office - la fin n'offre d'ailleurs ni réponse ni véritable dénouement, la question du masque reste entière.

Le déballage tantôt pudique tantôt scabreux de ses états d'âme pourrait être soporifique ou laborieux... Par la puissance évocatrice du romancier, son analyse fine et emplie de fiel, son vague à l'âme percutant, il n'en est rien. Outre son talent d'introspection, Mishima se distinguait déjà à l'époque par sa virtuosité des descriptions poétiques : ces dernières ne sont jamais monotones, elles rendent au contraire le récit plus tangible et vivant que jamais.

Toutefois, ce livre est loin d'être le plus accessible de sa bibliographie... Aussi peut-on se permettre de conseiller davantage son anthologie de nouvelles Pèlerinage aux Trois Montagnes. L'écrivain explore, à travers les sept récits compilés dans ce recueil, une forme d'obscurité fascinante. Certains sont de véritables chefs-d'œuvre, tels que Martyr, Ken, La cigarette ou Pains aux raisins.

En revanche, si vous êtes déjà familiarisé à l'univers de Mishima, vous pouvez vous pencher sans réserve sur Confessions d'un masque et son édition 2019 : la traduction proposée par Dominique Palmé est absolument prodigieuse.

Un incontournable nébuleux à (re)découvrir très vite.

« Ecrire cette oeuvre, c'est évidement mourir à l'être que je suis, mais j'ai aussi l'impression, au fil de l'écriture, de recouvrer peu à peu ma vie. Que veux-je dire par là ? Qu'avant d'écrire cette oeuvre la vie que je menais était celle d'un cadavre. A l'instant même où, grâce à cette confession, s'accomplissait ma mort, la vie a rejailli en moi. »

~ p 11

 « L'énergie vitale, ou plutôt la surabondance de cette énergie gaspillée en vain, avait subjugué les garçons. L'impression d'un trop-plein de vie, l'impression d'une violence sans objet, inexplicable sauf à penser qu'elle était mise au service de la vie même... ce débordement déplaisant, si éloigné d'eux, les écrasait. »

~ p 80-81

 « Le défaut de l'adolescence, c'est de croire que le démon peut se sentir comblé quand on fait de lui un héros. »

~ p 105

« Dans ces sonorités de piano, il y avait aussi quelque chose de réconfortant - l'ensemble donnait l'impression de petits gâteaux mal cuites que l'on confectionnerait tout en regardant un carnet de recettes [...]. A mesure que j'écoutais ces notes, j'y discernai plus clairement le jeu d'une jeune fille de dix-sept ans portée à la rêverie, encore inconsciente de sa beauté, et gardant au bout des doigts des restes d'enfance. J'aurais souhaité que ces exercices se poursuivent, se poursuivent indéfiniment. Mon vœu allait être exaucé : au fond de mon cœur, ces notes de piano, depuis cinq ans, n'ont jamais cessé de résonner. »

~ p 123

« Cet hiver de 1945 n'en finissait pas. Alors que le printemps, d'un pas furtif de panthère, s'était déjà manifesté, l'hiver semblait le retenir dans sa cage, et lui barrait la route avec un obscur entêtement. Les étoiles brillaient encore d'un scintillement de glace. »

~ p 157

« En admettant que la passion humaine possède le pouvoir de s'élever au-dessus de toutes les formes d'immoralité, alors peut-être avait-elle aussi celui de s'élever au-dessus de son immortalité même? »

~ p 221

Confessions d'un masque de Yukio Mishima paru aux Editions Gallimard, 240 pages, 20 €.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 17.09.2019

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