California Girls VS The Girls – Le Match #En 3 points

06/09/2019

California Girls VS The Girls

– Le Match #En 3 points

Ces derniers temps, j'ai eu la preuve concrète que le hasard faisait bien les choses... A titre personnel, j'adore quand l'actualité cinématographique rejoint certains livres trop longtemps délaissés.

California Girls et The Girls squattaient ma pile à lire depuis décembre 2016, à la suite du fabuleux vlog réalisé par la non moins fabuleuse Pinupapple & Co. Etant une fan inconditionnelle de Polanski, je ne suis pas totalement étrangère à l'affaire Manson. J'avais déjà connaissance du parcours de la secte, des horreurs, des faits, des enquêtes. Toutefois, malgré les documentaires, malgré les différents films vus sur le sujet, j'avais une certaine réticence à l'égard de ces livres. L'imagination est souvent plus mesquine que les images et je craignais que mon cerveau ne prenne un plaisir sournois à accentuer l'horreur d'un crime déjà atroce...

Finalement, il aura fallu la sortie d'Once Upon a time... In Hollywood et la lecture du parcours romancé de Bobby Beausoleil par Fabrice Gaignault pour que je me décide enfin à mettre mon nez dans ces ouvrages sortis trois ans plus tôt. Alors, bonne ou mauvaise surprise, ces girls ?

On débriefe de suite.

California Girls de Simon Liberati (2016)

 

Résumé de l'éditeur Grasset : Los Angeles, 8 août 1969 : Charles Manson, dit Charlie, fanatise une bande de hippies, improbable « famille » que soudent drogue, sexe, rock’n roll et vénération fanatique envers le gourou. Téléguidés par Manson, trois filles et un garçon sont chargés d’une attaque, la première du grand chambardement qui sauvera le monde. La nuit même, sur les hauteurs de Los Angeles, les zombies défoncés tuent cinq fois. La sublime Sharon Tate, épouse de Roman Polanski enceinte de huit mois, est laissée pour morte après seize coups de baïonnette. Une des filles, Susan, dite Sadie, inscrit avec le sang de la star le mot PIG sur le mur de la villa avant de rejoindre le ranch qui abrite la Famille.Au petit matin, le pays pétrifié découvre la scène sanglante sur ses écrans de télévision. Associées en un flash ultra violent, l’utopie hippie et l’opulence hollywoodienne s’anéantissent en un morbide reflet de l’Amérique. Crime crapuleux, vengeance d’un rocker raté, satanisme, combinaisons politiques, Black Panthers… Le crime garde une part de mystère.En trois actes d’un hyper réalisme halluciné, Simon Liberati accompagne au plus près les California girls et peint en western psychédélique un des faits divers les plus fantasmés des cinquante dernières années. Ces 36 heures signent la fin de l’innocence.

 

* Un travail de recherches titanesque : S'il y a bien une chose qu'on ne peut nier, c'est l'immense travail de recherches effectué par Liberati sur son sujet. Interviews, dossiers, reportages, témoignages... On sent aisément à quel point la quête de documentations en amont a été titanesque. Durant cette plongée de 36 heures dans les coulisses et la scène d'un drame sordide, les événements sont relatés avec une précision chirurgicale. Le tout est savamment documenté, retraçant la trame véridique d'une virée sanglante de ses prémices hésitantes à son paroxysme gore, à la sensation de vide qui succède aux actes. Lorsque les zones d'ombres subsistent, l'auteur se glisse alors dans l'esprit d'un gourou manipulateur pathétique et de ses adeptes totalement perdus, imaginant leurs dialogues, leurs réactions, leurs prises de conscience, leur inéluctable folie, reliant ses suppositions aux événements avérés. Cette partie "imaginaire" reste très plausible, très cohérente et il est donc extrêmement difficile de distinguer fiction et réalité.

* Un exorcisme du gore par le gore : L'auteur a plusieurs fois déclaré à quel point ces crimes, survenus lorsqu'il avait 9 ans, l'avaient ébranlé. A quel point l'image des Manson Girls s'était imprégnée en lui, elles et leur "sourire du Mal". Ce livre s'apparente ainsi à une sorte d'exorcisme par l'écriture. La thérapie a peut-être offert à Liberati une certaine paix intérieure mais pour le lecteur, le fait est que l'expérience n'a rien de plaisant. Pire, elle se révèle souvent insoutenable. Au fil des chapitres, la nausée succède au malaise, puis à la répulsion pure et simple. La retranscription méticuleuse des meurtres met (bien entendu) l'accent sur tous les aspects gores, sur la perversité des assassinats et le caractère vicieux des tueurs, titillant notre fascination morbide à grand renfort de descriptions trashs. California Girls n'offre aucune accalmie, aucun répit : ce sont trois actes hyper-réalistes et ultra-sanglants, visant à retranscrire au mieux ces 36 heures cauchemardesques. Se faisant, aucun détail glauque, aucune description atroce ne nous est épargné. A un tel point que l'on se demande la nécessité de tout cela.

* Une complaisance dérangeante : Si Liberati s'en défend, difficile de ne pas voir dans California Girls la progéniture dégénérée entre un torture porn et un documentaire. Pire, il s'attarde sur les meurtres si longuement, avec un tel sens du détail, qu'on ne peut s'empêcher d'associer à son texte une certaine complaisance. Le livre s'arrête d'ailleurs avant même que la police n'ait entamée ses recherches, avant que l'Amérique ne connaisse une redoutable prise de conscience et enterre à jamais le Flower Power... On expose la situation sans analyser ses répercussions, les atrocités des personnages sans chercher plus loin que leur soumission meurtrière. Choquer, toujours choquer, au point de livrer 300 pages aseptisées et vaines. Plus dérangeant encore : chapitre après chapitre, tous les personnages (y compris les victimes) apparaissent comme malades, dérangeants ou détestables. Il n'y a qu'à voir le tableau dépeint du malheureux Jay Sebring, coiffeur, confident et ancien amant de Sharon Tate ou de Wojciech Frykowski, ami de Polanski, pour s'en convaincre. On a également droit à une remarque particulièrement déplacée sur les performances sexuelles de Polanski, dont la vulgarité des mots l'associe d'emblée à un pervers. Les assassins sont des âmes en perdition défoncées en permanence, leurs proies véhiculent une image méprisable... Résultat : aucune empathie, aucune émotion hormis le dégoût, lequel monte crescendo au fil des pages. Quant à la plume, sa simplicité revendiquée tue toute dimension littéraire. On peut y voir un exercice de style mais certainement pas un grand roman. Plus une enquête un chouïa racoleuse façon Le Nouveau Détective.

 

« Sacré Charlie, il avait toujours un mot pour tout. Il rebaptisait les choses comme les êtres, un processus magique qui lui assurait son emprise. »
~ p 75

The Girls d'Emma Cline (2016)

 

Résumé de l'éditeur La Table Ronde : Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Lorsqu'elle se dispute avec sa seule amie, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté et l'atmosphère d'abandon qui les entoure la fascinent. Séduite par l'aînée, Suzanne, elle se laisse entraîner dans une secte au leader charismatique, Russell. Leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l'adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s'intégrer. Son obsession pour Suzanne grandissant, Evie ne s'aperçoit pas qu'elle s'approche inéluctablement d'une violence impensable.

 

* Manson... Sans Manson : Pour un peu, on jurerait que The Girls a été conçu pour être l'exacte antithèse de California Girls. Oubliez les effusions sanglantes, les détails racoleurs, la recherche perpétuelle de sensationnalisme... Certes, le livre est violent, surtout psychologiquement, mais goûte fort peu aux effets gores. Ce qui prime dans le texte d'Emma Cline, c'est la personnalité de ces filles, le désespoir, la résignation, leurs sentiments, leur parcours qui les a poussé à intégrer un cadre sectaire ; l'envoûtement exercé par leur gourou et la fascination qu'elles ont elles-mêmes provoquée. Pour se focaliser sur la psyché de ces personnalités complexes, Cline mise avant tout sur la fiction. Et puisqu'il est universellement reconnu que la vérité ne doit jamais empêcher de raconter une bonne histoire, elle s'émancipe grandement des faits. Ne pas être estampillé "biographie romancée" permet à l'ouvrage d'être universel, d'associer sa réflexion sur l'emprise des sectes à n'importe quelle doctrine toxique et de s'identifier facilement au personnage principal. L'inspiration du gourou, des meurtres, de l'époque est clairement revendiquée mais ne vient pas entacher le but premier de l'auteure, à savoir l'introspection d'une héroïne perdue, multipliant les allers-retours entre son adolescence tumultueuse et son présent de femme adulte guère plus épanouie.

 

« [...] l'ambiance ordinaire était perturbée par le chemin que traçaient les filles dans le monde normal. Aussi racées et inconscientes que les requins qui fendent les flots. »
~  p 4 / Evie voit pour la première fois les filles de la secte

 

* Teenage Disillusion : La narratrice, Evie Boyd, est une ado en proie aux tourments inhérents à cet âge. Elle juge beaucoup les autres, se juge elle-même. Elle a le besoin de plaire chevillé au corps, viscéral - c'est un devoir qu'on lui a intimé en tant que fille, elle est réduite à cela, se croit condamnée à devoir être l'une de ces images lisses de magazines, reflet aseptisé et paradoxalement inatteignable qu'elle sait vain. Elle crève d'envie d'être aimée, acceptée, intégrée à un clan. Elle doute aussi, dans un environnement familial instable et un cercle amical réduit. L'époque où elle évolue n'est pas des plus faciles, entre l'usage totalement débridé de stupéfiants, la révolution sexuelle encore bancale et l'ennui cotonneux qui s'est emparé du pays pendant cette éphémère ère hippie. La jeune fille est une proie facile, acquise d'emblée à quiconque lui témoignera de l'attention, à quiconque saura piquer sa curiosité lasse. The Girls narre son parcours et, bien au-delà d'une banale fascination pour un gourou, c'est celle qu'elle voue à une disciple, Suzanne, qui est au centre de l'intrigue. Suzanne qui est charismatique, intouchable et - en apparence - libre. Le passage à l'âge adulte, la difficulté à se construire une identité, le désir, les thématiques saphiques, le lesbianisme refoulé, la vision de la Femme, l'emprise d'une communauté ou encore la culpabilité sont au cœur de l'œuvre. Une plongée fascinante dans le cœur des apprentis monstres et des dommages collatéraux provoqués sur leur entourage. Par Evie, Cline s’intéresse à ces êtres fragiles, happés par l'appétit destructeur de personnalités toxiques, certes rescapés mais toujours happés par l'ombre de leur sombre aura. La passion que voue Evie à Suzanne continue de persécuter notre protagoniste bien après la disparition de cette dernière et à nous hanter, nous autres lecteurs, bien après le dénouement.


« Cette chaleur sur son visage je la connaissais. C'était la même ferveur que chez ces individus qui peuplaient les forums sur Internet, apparemment inépuisables et immortels. Ils se bousculaient pour s'approprier l'affaire, adoptaient le même ton entendu, un vernis d'érudition qui masquait la morbidité fondamentale de l'entreprise. Que cherchaient-ils parmi toutes ces banalités ? Comme si le temps qu'il avait fait ce jour-là comptait. La moindre information prenait de l'importance quand on s'attardait dessus [...]. »

~  p 15-16 / Evie critique la fascination macabre des internautes pour l'affaire Russell

 

* Une auteure prometteuse : Si l'histoire est remarquablement bien construite, il faut également saluer la plume. Le style d'Emma Cline est parfaitement en accord avec la trame de son roman. Teinté d'une poésie mélancolique, d'un réalisme cru et d'une réflexion douce-amère, il se plait à explorer les méandres humains, à tisser des clefs de compréhension, des connexions entre l'époque et ces femmes déshumanisées. C'est aussi une critique féroce des carcans emprisonnant encore et toujours le beau-sexe. Le roman évoque avec un œil critique cette homosexualité féminine vue au mieux comme un simple fantasme, une passade destinée à combler les hommes, au pire comme une déviance - en aucun cas, un amour sérieux, profond et destructeur tel qu'Evie le revendique à demi-mots pour Suzanne. L'auteure soigne également à merveille ses ambiances, de la moiteur estivale d'une bourgade américaine à la puanteur crasse du QG de la secte, en passant par un appartement exiguë bon chic bon genre aux relents claustrophobes. Engagée et enragée, inspirée et inspirante, Cline est sans nul doute l'une des auteures les plus prometteuses de ces dernières années. La jeune californienne signe ici son premier roman, un coup de maître traduit en 34 langues et récompensé à de multiples reprises. Un diamant brut dont on a hâte de percevoir les multiples facettes.

En guise de conclusion, on soulignera l'adaptation audio du roman, narrée par Rachel Arditi, laquelle prête sa voix douce aux pensées d'Evie. Un timbre tout en nuances et en subtilités.

 

« C'était là notre erreur, je pense. Une de nos nombreuses erreurs. Croire que les garçons suivaient une logique que nous pourrions comprendre un jour. Croire que leurs actions avaient un sens au-delà de la pulsion inconsidérée. Nous étions des théoriciennes du complot, nous voyons des présages et des intentions dans chaque détail, en espérant ardemment être assez importants pour faire l'objet de préparations et de spéculations. Mais ce n'était que des gamins. Idiots, jeunes et directs : ils ne dissimulaient rien. »

~ p 42 / Evie

 

Conclusion :

Vous l'aurez aisément compris mais California Girls et The Girls, malgré leurs thématiques similaires, sont diamétralement opposés tant dans leur construction que leur parti-pris et leur narration.

Si vous avez les tripes bien accrochées, envie de (trop) coller à la réalité, d'être au plus près de l'horreur et de jouer avec votre fascination morbide, le livre de Liberati est tout indiqué.

En revanche, si vous souhaitez privilégier une approche plus cérébrale, plus poétique, tout en vous imprégnant de l'ambiance et de la tragédie des 60's, de découvrir une auteure dans la veine de Jeffrey Eugenides, c'est vers Emma Cline que je vous encourage à vous tourner.

Une même histoire, deux visions, deux traitements. Encore une fois, c'est à vous de trancher. Dans les deux cas, ces escapades littéraires vous assurent une plongée inoubliable dans les tréfonds macabres de la génération Peace & Love...

J'aime
Please reload

  • Google Maps
  • Facebook
  • Goodreads
  • Allociné
  • TV Time
  • Instagram
Mes merveilles en chronique 💖

L’avis des libraires - 150ème chronique : Le corps

05/11/2019

1/10
Please reload