Bobby Beausoleil et autres anges cruels #En 3 points

05/09/2019

Titre : Bobby Beausoleil et autres anges cruels

Auteur : Fabrice Gaignault

Genre : biographie romancée, témoignage

Date de parution : 2017

Résumé de l'éditeur : Guitariste californien, Bobby Beausoleil avait tout pour devenir une star du rock : le talent, le charisme, la beauté. Mais lorsque le protégé du cinéaste Kenneth Anger croisa un chanteur prometteur du nom de Charles Manson, il était écrit que sa partition ne serait pas exactement celle qui le conduirait aux sommets des charts. Bobby poignarda à mort un homme. Police. Menottes. Prison.

Ce livre écrit sur la route, entre Los Angeles et San Francisco, est le récit d'une fascination pour le fil du rasoir. Où l'on croise les fantômes de Gene Clark et de Gram Parsons, une chanteuse perdue, quelques musiciens passés de l'ombre à la lumière. Et une chanson obsédante.

Note : 4/5

#En 3 points :

*Un destin hors-norme : Il est l'un des protagonistes les plus singuliers de l'affaire Manson. Au milieu de ces identités noyées par l'horreur des actes, balayées par le sang, une flamboie, presque immaculée. Celle de Bobby Beausoleil, dont le patronyme illumine d'emblée une communauté bien terne, homogène et paumée. Une connaissance de la Famille, trop sauvage pour succomber tout à fait au charme de Charles Manson mais empoisonnée par sa réputation. Celui qu'on surnommera Bobby la poisse a tout pour réussir - la beauté, le talent, l'intelligence, l'assurance, le charisme, le style, le bagou. Tout sauf la faculté à prendre les bonnes décisions.

De mauvais choix en mauvais choix, le jeune homme si prometteur devient un meurtrier puis, bien malgré lui, l'élément déclencheur indirect des tueries commises dans les demeures Polanski et LaBianca. L'ex-musicien prodige, dont la beauté a été immortalisée par la caméra de Kenneth Anger, a connu un unique coup de chance : celui de voir sa condamnation à mort commuée en prison à perpétuité.

Depuis, derrière les barreaux, il cherche la rédemption, se met en quête de sa propre lumière, sans dissimuler sa part d'ombres. Le  parcours tristement hors-normes de ce fascinant touche à tout a trouvé une résonance particulière en Fabrice Gaignault. Lorsque l'on découvre Bobby à travers leurs échanges de mails, les témoignages de connaissances et amis de l'époque, des admirateurs, détracteurs et anciennes conquêtes, on ne peut qu'en convenir : Beausoleil est un être fascinant, un exemple explosif de talent gâché emmuré à jamais par une succession improbable de coups du sort. Un Abaddon lumineux qu'on suit à pas feutrés dans son parcours d'auto-destruction.

*Un style déroutant : Le parcours tragique de Bobby Beausoleil, ponctué par des moments d'une rare intensité, ne pouvait que fasciner les artistes. C'est le cas de Fabrice Gaignault, qui nous délivre dans son road-trip un portrait complexe et nébuleux de ce Rimbaud assassin.

Sans volonté de biographe mais avec l’œil rompu des fins observateurs, Gaignault parvient à cerner l'enfant curieux, l'ado rebelle, le jeune adulte paumé, l'adulte en quête de pardon. L'ange cruel et le tueur séraphin. C'est saisissant et sans aucun doute très personnel tant la fascination de l'auteur pour cette figure déchue est palpable. Une fois encore, on sent que l'écrivain est lié, intimement, à cet artiste au destin manqué - ce lien particulier sera explicité une unique fois, à la toute fin du livre.

A la complexité du sujet, tant dans l'époque que par les personnalités qui l'ont côtoyée, s'ajoute une certaine difficulté à intégrer l'univers présenté par Gaignault. Sa plume, reconnaissable entre toutes, pourrait laisser les néophytes sur le carreau. Le style, lyrique jusqu'au tournis, abreuve les pages de métaphores, de descriptions imagées, de phrases à la beauté ténébreuse. On se perd dans le dédale des mots comme l'auteur s'égare dans le quartier d'Haight-Ashbury. C'est déroutant, à n'en pas douter, souvent confus et anxiogène, éminemment poétique et mélancolique. Le style épouse à la perfection la trajectoire d'étoile filante de ce petit-fils d'immigrés français.

Outre le style, l'ouvrage est jalonné de très beaux paysages minimalistes en noir et blanc, la plupart signés par sa compagne (la photographe Laura Stevens) et lui-même. On retrouve également différents portraits de Bobby au fil des ans, de quoi identifier davantage l'aura singulière de ce séraphin obscur.

*Un ouvrage réservé aux initiés : Les thématiques brassées, le style et la singularité de l'ouvrage l'adressent déjà à un public ouvert, sinon averti.

Pour apprécier le texte, mieux vaut en effet maîtriser un minimum le sujet... Il est préférable d'avoir une bonne connaissance de l'affaire Manson, de l'ambiance 60's, des lieux cultes, des différentes figures emblématiques de l'époque pour parvenir à saisir toute la subtilité de l'ouvrage. Au fil des chapitres, la lie fraye avec les sommets, quand les étoiles ne tombent pas dans la fange. Mirandi Babitz, Harvey Glatman, Kenneth Anger, Jean de Breteuil, Frank Zappa, Neil Young, Janis Joplin, Dennis Wilson, Gene Clark, Gram Parsons... Tous unis dans un même tableau apocalyptique qui attend le bon moment pour déchaîner l'Enfer. S'il y a une chose sur laquelle Gaignault prend soin d'insister, c'est bel et bien sur la société totalement ahurissante de l'époque, où les meurtriers fréquentaient leurs futures victimes dans cet esprit hippie dangereusement désinhibé. Une analyse suffisamment dérangeante pour que beaucoup la contestent et qui, pourtant, prend tout son sens.

Le livre se plaît aussi à faire des parallèles entre les années 60 et les années post 2000 : à la débâcle sanglante du flower power perpétrée par Manson sont transposés les massacres du 13 novembre au Bataclan. Dans les deux cas, ces drames ont sonné la fin d'une époque et marqué leur génération. Une innocence effervescente irrémédiablement souillée.

Pour s'adonner à ce triste trip entre le XXème et le XXIème siècle, sans doute est-il nécessaire de connaître les démons propres aux années psychédéliques... Et de se confronter aux nôtres.

~ La Galerie des Citations ~

 

 « La Californie où le ciel repeint en rose d'hypothétiques contes de fées hollywoodiens la fatalité d'être pauvre »

~ p 34 / Fabrice Gaignault évoque le rêve américain des grands-parents français de Bobby

 

 « L'arrestation de Bobby Beausoleil était les prémisses d'une vague sanglante qui allait transmuter une Californie bubble gum en tsunami d'hémoglobine. »

~ p 35

 

 « Les filles le trouvaient beau. Les garçons le respectaient avec une crainte teintée de jalousie. Il avait découvert avec étonnement puis intérêt ce pouvoir de plaire, de tenir à son tour la ceinture ou ce qui en tiendrait lieu, pour frapper ceux qui se mettraient en travers de son chemin. »

~ p 72 / Bobby passe à l'adolescence

 

 « D'épais cheveux noirs contrastaient avec de grands yeux d'une clarté de lagon qui ne rassuraient pas, peut-être parce que le fond s'éparpillait en de multiples nuances de bleu et noir inquiétantes. »

~ p 74

 

« Et soudain, apparaissant d'un lever de rideau d'arbres, les murailles sombres et lointaines de Downtown L.A., forteresse figée dans un ciel barbouillé de brume sale... »

~ p 100

 

 « Los Angeles, comme me l'ont répété mes contacts de la Bay Area, était un autre monde, lointain et peu amène. Non, son univers à lui était situé sur quelques blocs, dans le quartier empestant le patchouli et l'herbe de Haight-Ashbury. J'y suis retourné, mettant mes pas dans ce temps enfui d'où émergent, ultimes traces cauchemardesques, des zombies édentés traînant la patte, jamais redescendus de leurs nuages roses, livides succubes à la maigreur d'épouvantails affublés de vieilleries tie and dye. Haight-Ashbury, ce Montmartre pour anciens combattants amour et paix en phase terminale, inspire un dégoût incontrôlable. Quelque chose de mortifère empeste les trottoirs et les vitrines, une peste invisible qui donne envie de décamper. »

~ p 117-118 / Virée de l'auteur dans l'ex-quartier hippie

 

 « Ce poète au nom français, à l'allure de barde du XIXe siècle échappé d'un estaminet sentant la sueur et la suie du Quartier latin, ce poète en haut de forme qui se donnait des airs de maudit en avance sur son temps [...]. C'était un Rimbaud électrique, louche, et malfaisant pour certains, crédible pour d'autres, incertain pour la plupart. Qu'allait-il donner ? Il avançait, trébuchait, se relevait, poursuivait son chemin de camelot vagabond, s'arrangeant avec ses légendes, ses rêves, ses mensonges et ses vérités qui étaient toujours approximatives. »

~ p 151

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