L’avis des libraires - 141ème chronique : Daisy Jones and the Six

03/09/2019

 L’avis des libraires - 141ème chronique

Daisy Jones and the Six de Taylor Jenkins Reid

Sex, Drugs, Rock & Feminism

Combien de groupes ont explosé au firmament ? Beaucoup sans doute mais aucun n’a connu un essor et une chute si brutale que Daisy Jones & The Six.

L’alchimie entre les chanteurs Billy Dunne et Daisy Jones était électrique, l’album Aurora s’érigeait en succès planétaire, la tournée mondiale affichait complet… Pourtant, le 12 juillet 1979, après un concert mémorable, la bande se sépare sans que personne n’ait pu anticiper un tel fiasco.

Quarante ans plus tard, un livre entend faire la lumière sur cette débâcle. Plus qu’une biographie, c’est une succession d’interviews entrelacées comportant le témoignage des chanteurs, musiciens, fans, managers, amants, gardiens d’immeubles… Tous ont été témoins de cette histoire et chacun a sa propre vision des faits. Mais quelle est la vérité ?


Nous voici face au phénomène de l’année, celui dont tout le monde parle, celui qui attise la curiosité et le feu des détracteurs, celui dont on ne tardera pas à voir la transposition sur les écrans… Nous voici face à Daisy Jones and the Six. L’OVNI de Taylor Jenkins Reid a débarqué dans le monde littéraire comme Billy Dunne et Daisy Jones ont investi la scène rock. Une rencontre violente, irrésistible, sensorielle, déchirante, hallucinante entre un monde et son public.

Du milieu des années 60 à l’aube des 80’s, l’auteure nous convie à une excursion mouvementée dans l’industrie musicale de cette période charnière. La vie s’y écoule au rythme des riffs agressifs des guitares, se ponctue par les prises de drogues totalement banalisées, se cadence par les litres d’alcool ingurgités, donne le tempo lors de fêtes licencieuses. On boit du champagne accompagné de petites pilules magiques au saut du lit. On compose comme on s’envoie en l’air, c’est l’effervescence créatrice, l’euphorie des interprètes. Le talent côtoie le mauvais goût de très près, l’exubérance et la sensualité tombent souvent dans le glauque et la vulgarité. En coulisses, les rivalités et les petites mesquineries vont bon train – sur scène ou en interviews, en revanche, on renvoie l’image d’un clan soudé, fraternel.

L’univers dépeint au fil des pages a l’âpreté du réalisme, véhicule un troublant sentiment de déjà-vu, une image en clair-obscur, sale et scintillante – celle des légendes du rock. On pense bien sûr à The Runaways ou Fleetwood Mac, deux groupes géniaux avortés par les addictions et les tensions ; on voit en sous-texte les démons propres aux prodiges de l’époque, Bowie, Jagger et Elton John en tête. C’est d’ailleurs des pans de leur histoire qu’on aurait pu avoir entre les mains.

Sauf que non : les interviews qui jalonnement les pages sont celles d’un groupe totalement fictif. Aucun personnage n’existe. La troublante Daisy, le charismatique Billy, son inénarrable femme Camila et son frère trop souvent dans l’ombre Graham, la géniale Karen, Eddie la grande gueule, Warren l’atone philosophe, le trop discret Pete, le producteur protecteur Teddy, le manager bienveillant Rod… Tous sont sortis de l’esprit ingénieux d’une auteure à la plume saisissante, à la verve percutante.

Taylor Jenkins Reid a su capter l’essence d’une époque, ses coups d’éclats et ses drames. Si bien que, tout fictif qu’il soit, chaque protagoniste semble ancré dans cette période, s’avère complexe et authentique, terriblement humain avec son génie, ses états d’âme, ses phobies… Idéalisé, peut-être ? C’est tout l’inverse. La romancière n’hésite pas à montrer ses figures emblématiques sous un jour bien sombre. L’exemple le plus parlant reste Daisy Jones, perpétuellement sur la brèche, qu’on vénère et abhorre durant le récit.

La prolifération des points de vue marche à merveille car chacun a été convenablement introduit dès sa première apparition. Si l’ensemble des personnages est réussi (notamment Billy qui s’éloigne largement du stéréotype de chanteur bellâtre et prétentieux), l’auteure s’investit particulièrement au côté du beau sexe. En tête d’affiche, il y a bien sûr Daisy, fascinante et agaçante, éblouissante et égarée, surdouée et angoissée ; son alchimie dangereuse avec Billy, alter-ego douloureux et âme-sœur musicale, est d’ailleurs merveilleusement exploitée. Mais il y a aussi la fidèle Simone, meilleure amie de Daisy, des débuts chaotiques au dénouement explosif ; Karen, la musicienne qui ne tolère aucun compromis, aucune contrainte, qui agit en mec dans un monde d’hommes et revendique d’aller à l’encontre des attentes masculines ; enfin et surtout, Camila, la conjointe forte, prévenante et déterminée, profondément éprise, pas plus groupie que passive. Épouse, amoureuse, amante, mère, soutien, confidente… Ni parfaites, ni effacées, ce sont des femmes qui ont choisi leur destin et l’ont embrassé pleinement. C’est là, au fond, où réside le féminisme de cet ouvrage : en montrant des portraits d’héroïnes diamétralement opposés qui ont pour point commun de décider, tenir leur résolution et placer leurs ambitions au même niveau que les hommes.

Alors oui, on aime passionnément Daisy Jones and the Six, ses histoires de cœur avortées, sa biographie inventée, ses morceaux imagés. On s’attache à ses personnages comme on succomberait à leur musique. On aime la forme, si singulière, et le fond, si nostalgique, si incontestablement 70’s. Et voilà comment on se retrouve fan d’un groupe qui n’a jamais existé, dont on ne connaît ni les visages ni les mélodies... Mais dont on capte l’aura résolument rock.

 

​​~ Merci aux Editions Charleston

pour ce service presse rock'n'roll à souhait ~

​​~ La Galerie des Citations ~

 

« Les artistes qui venaient chez elle voyaient Daisy Jones, ils voyaient à quel point elle était belle, et ils voulaient tous capturer sa beauté. […] Les gens adorent les filles belles et brisées. Et c’est dur de trouver plus véritablement brisée et plus purement belle que Daisy Jones. »

~ p 13 / Elaine Chang, biographe 

 

« Il n’y avait rien de blasé chez elle, du moins quand je l’ai connue. C’était comme regarder Bambi en train d’apprendre à marcher. »

~ p 16 / Greg McGuiness, ancien concierge

 

« Je pense que s’il m’attirait, c’était surtout parce que moi, je l’attirais. Je voulais que quelqu’un raconte partout que j’étais spéciale. Je voulais juste désespérément attirer l’attention de quelqu’un. »

~ p 17 / Daisy Jones sur son premier amant

 

« Si le reste du monde était en argent, Daisy était en or. »

~ p 18 / Simone, meilleure amie de Daisy et star du disco

  

« Ça ne m’intéressait absolument pas d’être la muse de quelqu’un.

Je ne suis pas une muse.

Je suis quelqu’un.

Point. »

~ p 24 / Daisy Jones

 

« […] J’ai vu beaucoup de mariages où tout le monde est fidèle et personne n’est heureux. »

~ p 79 / Camila Dunne, femme de Billy

 

« Dès qu’il était sur scène, il irradiait. Vraiment. Certains disparaissent sous le feu des projecteurs. D’autres resplendissent. Billy faisait partie des seconds. […] Quand on le voyait sur scène, c’était évident qu’il était au seul endroit au monde où il avait envie d’être. »

~ p 142 / Daisy sur Billy Dunne

 

« Mais quand tu aimes vraiment quelqu’un, parfois, l’autre fait des choses qui te font mal. Certaines personnes valent la peine qu’on ait mal pour elles.

Dieu sait que j’ai fait du mal à Camila. Mais aimer quelqu’un, ce n’est pas une succession de moments parfaits, des rires et du sexe. L’amour, c’est le pardon, et la patience, et la foi, et de temps en temps, c’est un coup de poing dans le ventre. C’et pour ça que c’est dangereux d’aimer la mauvaise personne. D’aimer quelqu’un qui ne le mérite pas. »

~ p 249 / Billy

 

« C’était l’Amérique. Des seins. Du sexe. De la drogue. C’était l’été. C’était la colère. C’était rock’n’roll. »

~ p 264 / Freddie Mendoza, photographe

 

« Je pense que rien ne peut rendre aussi égocentrique que la dépendance et un chagrin d’amour. J’avais un cœur égoïste. Je me fichais de tout et de tout le monde. Tout ce qui m’importait, c’était ma propre douleur. Mes propres besoins. Ma propre tristesse. J’aurais fait du mal à n’importe qui si ç’avait pu atténuer un peu ma douleur. »

~ p 354 / Daisy

Daisy Jones and the Six de Taylor Jenkins Reid aux Éditions Charleston, 400 pages, 22€50

 

Article paru dans le Pays Briard le 03.09.19 

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