L’avis des libraires - 137ème chronique : Le Musicien

30/07/2019

L’avis des Libraires : 137ème chronique

Le Musicien d'Annabelle Blangier

Bienvenue à Hamelin

Lore s'ennuie à Hamelin, village trop tranquille prisonnier de ses traditions éculées et placé sous la protection vieillissante de quatre grandes familles nobles.

La jeune fille tolère bien malgré elle le cadre strict imposé par son grand-père, dont la proscription des musiciens au sein de leur petite communauté.

Aussi lorsque Raffael, virtuose aux multiples instruments, fait son apparition à la bourgade, Lore est-elle saisie d'une irrésistible fascination à son égard...

 

Depuis leur création, voilà trois ans, les Éditions Magic Mirror se sont imposées comme une valeur sûre de la littérature imaginaire. C'est donc avec un enthousiasme intact que nous découvrons cet été leur première parution de 2019 : Le Musicien d'Annabelle Blangier.

Pour sa réécriture, cette dernière s'inspire d'un obscur conte des Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. L'histoire originale, oscillant entre mystères, rapts d'enfants et présence magnétique d'un singulier flûtiste, est l'une des plus sombres jamais narrées par les deux frères... De quoi soupçonner un fort potentiel, supposition qui s'est par la suite avérée exacte.

La première chose qui marque dans l'œuvre de Blangier, c'est sans nul doute sa capacité à instaurer une ambiance moribonde, froide et vaguement angoissante dès les premiers chapitres.

L'intrigue accorde une large place aux faux-semblants, aux apparences trompeuses et l'auteure exploite à merveille ce parti pris. Sous cette tranquillité illusoire, Hamelin apparaît en effet comme un lieu secret et isolé, sujet aux injustices sociales, étouffé par une atmosphère glaciale. D'emblée, on comprend la sensation d’asphyxie résignée qui s'est emparée de notre jeune Lore et la fascination qu'elle va porter au nouveau venu, Raffael.

Le patelin est de fait en totale opposition avec le musicien, ce dernier imposant aussitôt une présence solaire, un halo rayonnant qui transparaît jusque dans ses caractéristiques physiques - des cheveux et des yeux d'une couleur identique, celle d'un singulier brun lumineux.

Raffael est un excellent personnage, un exemple de protagoniste/antagoniste des plus réussis qui, tout comme Hamelin et ses habitants, cache de nombreuses énigmes et une part d'ombre dévorante.

D'une façon générale, toutes les personnalités du roman sont extrêmement bien développées et travaillées, même les plus secondaires. Si on lui doit un héro des plus envoûtants, Blangier fait la part belle aux figures féminines, qu'elles soient positives ou non : la courageuse aubergiste Angelika, les dévouées domestiques et amies de Lore Gretchen et Jessika, la louve Caecilia, la vaniteuse Katarine, l'impériale Elfriede... Lore elle-même s'émancipe très vite du stéréotype de la pauvre petite fille riche pour se révéler étonnamment combative et virulente. En filigrane, ce conte est donc doté d'une ferveur féministe jouissive et affirme constamment son discours anti-patriarcal.

De fil en aiguille, la réécriture du Joueur de flûte d'Hamelin se plaît à introduire des thématiques fortes : elle questionne sur le statut des femmes, les manœuvres politiques, la manipulation propre au pouvoir, la culpabilité, le lien familial... Surtout, elle interroge sur la vengeance, en poussant ses protagonistes aux actes les plus répréhensibles. Raffael l'affirme d'ailleurs sans détour : « Il y a une différence entre vengeance et justice. La vengeance [...] n'est pas juste ». Le Musicien est dépourvu de manichéisme, attendez-vous donc a des retournements de situations particulièrement glauques où l'éthique est mise à rude épreuve. Ce qui apparaissait, initialement, comme un juste retour des choses, une vendetta jouissive, poussera très loin le concept d'amoralité...

Bien que le style soit parfois un peu pataud, la romancière se distingue en revanche par un véritable sens de la tension : si elle prend le temps d'instaurer son histoire, de poser ses personnages et son aura, elle joue également à merveille la carte du thriller fantastique. La seconde partie offre ainsi un crescendo violent et ininterrompu qui la rend singulièrement addictive : on commence pianissimo pour finir en apothéose, sur un dénouement doux-amer aux antipodes du happy-end consensuel. 

Enfin, on ne peut conclure cette chronique sans évoquer la magnifique couverture de Mina M, la féerique artiste signant ici l'une de ces plus belles illustrations. D'un point de vue purement éditorial, Magic Mirror réalise un travail toujours aussi soigné ; la maison a, de nouveau, pris soin d'insérer le conte original des Grimm à la toute fin de l'ouvrage, permettant au lectorat francophone de redécouvrir cette fable allemande méconnue.

Avant de fermer cette partition, saluons donc une dernière fois la réécriture d'Annabelle Blangier : une véritable réussite, un page-turner ensorcelant porté par une trame dépourvue de la moindre fausse note. On succombe volontiers à ce Diable de musicien...

~ La galerie des citations ~

 

« Vous êtes une espèce rare, mademoiselle. De ceux et celles qui vivent la musique plus qu'ils ne l'écoutent. Qui peuvent en sentir le goût, la caresse sur la peau. De ceux qui peuvent s'en nourrir. »

~ p 35 / Raffael à Lore

 

« C'était quelque chose que Lore s'était trouvée incapable [d']expliquer. Une émotion qui n'appartenait qu'à elle seule, une sorte de résonance particulière. Elle n'était pas attirée par la musicien au sens physique du terme, elle l'était de manière spirituelle. Comme s'il n'avait pas été fait de chair et de sang, mais entièrement de musique. Il y avait quelque chose de particulier, chez lui, de plus qu'humain, peut-être, et elle était apparemment la seule à s'en apercevoir. »

~ p 57 / Lore au sujet de Raffael

 

« Que comptait faire Raffael ? Comment croyait-il pouvoir sauver une femme si faible, si malade, avec rien d'autre que son violon ? Cela paraissait ridicule et, pourtant, Angelika ne trouvait pas cela si absurde. Parce que c'était Raffael, parce qu'elle ne savait rien de lui à part qu'il était un musicien incroyable, capable de tirer de vous les émotions les plus pures et profondes. Et qu'il cachait des secrets, beaucoup de secrets. »

~ p 140 / L'aubergiste Angelika s'interroge sur son curieux pensionnaire.

 

« Vous me le paierez [...]. Chacun d'entre vous, je promets devant tous les dieux et les démons qui existent que vous me le paierez. [...] Je ne suis pas n'importe qui, et tu ferais bien de pas me rayer de tes pensées trop vite. Je ne suis pas qu'un homme. Il y a un démon en moi, comme l'a si souvent répété ce village. Tu peux tueur l'homme, mais pas le démon, et un jour, il reviendra vous rendre visite. »

~ p 226-227 / Raffael

 

« Il y a une différence entre vengeance et justice. La vengeance, ce n'est pas juste. »

~ p 285 / Raffael

Le Musicien d'Annabelle Blangier, paru aux Éditions Magic Mirror, 328 pages, 18€. 

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 30.07.19

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