L’avis des libraires - 135ème chronique : Diptyque La paranza des gamins

16/07/2019

  L'avis des libraires : 135ème chronique 

      Diptyque La paranza des gamins        

                      de Roberto Saviano              

    Gloire et décadence d'un baby-gang    

En Italie, de nos jours, l’ascension et la chute de Nicola, chef d’un baby-gang puis parrain en herbe de la mafia napolitaine... Le parcours anxiogène d’une petite frappe digne du Prince de Machiavel.

 

En 2006, l’Italie fait face à un véritable phénomène qui va bientôt s’étendre au reste du monde : le journaliste et écrivain Roberto Saviano sort Gomorra, une étude richement documentée sur le milieu mafieux, laquelle rencontre d’emblée un succès monumental. Les menaces de mort de la Camorra, les tentatives d’intimidations politiques et les accusations de plagiat par bon nombre de ses collègues s’enchaînent à l’encontre de Saviano. Peu importe – le trublion napolitain est lancé, le succès lui tend les bras. De Gomorra est tiré un film, puis une série, également acclamés par la critique et le public.

Saviano poursuit une carrière prolifique, s’érige en emblème national, dénonce une Italie gangrénée par la mafia et les politiciens véreux. Il enquête, traque, dénonce, harangue, faisant fi des ennemis qui aimeraient voir déchu cet ange à la plume exterminatrice. Dans les sombres recoins du bel paese, il s’attaque à un nouveau phénomène des plus inquiétants : celui des baby gangs.

Cette fois, pour traiter son sujet, il change de registre et s’illustre dans la fiction avec Piranhas et sa suite, Baiser féroce. Via des personnages fictifs mais terriblement réalistes, l’écrivain étudie la trajectoire de dix jeunes, les membres de la paranza – chacun connaîtra un sort peu enviable, verra son règne renversé d’une façon violente et imprévisible. Le message est clair : le salut n’existe pas et dans cette lutte de pouvoir qui souille les rues napolitaines et corrompt l’ensemble du monde, les innocents sont les premiers à payer.

Le plus déroutant, sans doute, reste le regard que porte Saviano sur ses protagonistes. Ici, nul attachement, nul héroïsme pour illuminer les profondeurs troubles de cette mafia collégienne : d’emblée, il dénonce, instaure une distance avec ses baby-gangsters et les condamne. Il n’y a aucune volonté d’adoucir son jugement ou d’atténuer leurs sombres pulsions : ces gosses seront exclusivement caractérisés par leur absence de valeurs, se révélant ouvertement racistes, misogynes, futiles et immoraux. Chaque geste de bonté, de compassion, tout ce qui pourrait contribuer à les rendre attachants, est aussitôt contrebalancé par une action abjecte. Nicola et sa bande se définissent avant tout par leur ambition, le besoin d’avoir tout, tout de suite, et qu’importe les moyens mis en œuvre pour y parvenir : cette urgence mercantile et dominatrice est soulignée par leur immaturité, leur superficialité, l’obsession des marques, des quartiers VIP et des réseaux sociaux – les travers de la génération Z puissance mille, couplés à la dégénérescence d’un pays livré à lui-même.

La fiction n’atténue pas les propos et, sous couvert de roman, se trouvent encore et toujours les faits terribles, l’engagement de l’auteur, le drame quotidien qui pèse sur Naples. L’ouvrage souligne en effet le caractère inéluctable de la mafia qui, telle l’hydre, n’est jamais anéantie : annihiler une famille, un baby-gang, couper une tête de cette organisation revient à en voir repousser toujours plus par la suite. Chacun reproduit le cercle vicieux auquel il est exposé depuis l’enfance. Avec un pessimisme lourd de reproches, Saviano souligne l’éternel recommencement criminel qui sévit en Italie.

Le journaliste délivre un roman violent, souvent insoutenable, au réalisme glaçant ; avec une précision chirurgicale, il infiltre l’esprit de ces jeunes arrivistes qui ne connaissent aucune limite, aucun respect et aucun remord. Les familles, l’école, l’Etat, les forces de l’ordre, de même que la Camorra, ne parviennent guère à soumettre ces Macbeth en scooter ou à les remettre sur le droit chemin : leur impuissance est montrée à plusieurs reprises, notamment via les figures maternelles mises en avant dans le second opus.

L’avertissement est nécessaire : on ne sort pas de cette virée napolitaine intact, le périple reste réservé à un public averti. Pourtant, étonnamment, Piranhas et Baiser féroce suscitent un singulier engouement masochiste. La finesse des portraits psychologiques, la connaissance de l’auteur pour cet univers tentaculaire, la plume ciselée, la tension qui monte crescendo de chapitre en chapitre… Le diptyque est curieusement addictif, les deux tomes s’enchaînent à une vitesse incroyable et, si l’on n’éprouve guère de compassion pour Nicola et sa bande, on ne peut qu’être interpellé par leur ascension fulgurante et leur chute tragique.

Si le style est admirable, on peut aussi souligner l’excellente traduction de Vincent Raynaud, qui hélas n’échappe pas à quelques maladresses, notamment la francisation des prénoms (Nicola se voit affublé d’un s, Cristian d’un h) ou le titre Piranhas qui manque singulièrement de finesse mais a au moins le mérite d’être évocateur pour le public international…

Enfin, notons que, trois ans après sa sortie des maisons d’impression transalpines et l’année même de la parution de son deuxième volet (Baiser féroce) en France, Piranhas a été porté à l’écran par Claudio Giovannesi, lequel a co-signé le scénario en compagnie de Saviano et Maurizio Braucci. Une vision édulcorée mais plus accessible et poétique où les personnages se montrent davantage sympathiques. Si l’âpreté du diptyque peut rebuter, le film, en revanche, offre une belle alternative et conviendra à tous.

Si on aime l’œuvre de Saviano ? Oui, certainement, comme on peut aimer la coke, le fric facile et l’absence de limites : avec une addiction vertigineuse qui déboussole, rend malade et imprime dans l’esprit son sceau immortel. Un thriller coup de poing, une mise en garde virulente contre une société en plein déclin et l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature italienne contemporaine. Magistral et perturbant.

 ~ La Galerie des Citations ~ 

 

« Le regard est un territoire, une patrie. Regarder quelqu’un, c’est comme entrer chez lui par effraction. Fixer quelqu’un dans les yeux, c’est l’envahir. Ne pas les détourner, c’est affirmer son pouvoir. »

 « À Naples, on ne grandit pas : on naît dans la réalité et on la découvre peu à peu. »

 « Vous savez pourquoi j’aime le champagne ? Quand on a fait sauter le bouchon, on peut plus le remettre. Nous, on est pareils : plus personne peut nous arrêter. On doit faire gicler toute notre mousse. »

~ Nicola

 « - C'est à nous. Si on veut on crame tout. Ils doivent juste baisser les yeux et fermer leur gueule. Ils doivent comprendre.

- Comment ils vont comprendre? On bute tous ceux qui nous laissent pas commander ? » est intervenu Dentino. [...]

« Exactement. »

Exactement.

Il avait suffi de ce mot, qui en avait entraîné beaucoup d'autres, puis d'autres encore.

Une avalanche. Se rappelleraient-ils plus tard que tout était parti d'un mot? Que ce mot-là prononcé alors qu'autour d'eux la fête était à son paroxysme avait tout déclenché ? Non, personne ne serait en mesure de remonter jusqu'à lui et personne ne s'intéresserait à la question. Car ils n'avaient pas de temps à perdre. Ils n'avaient pas le temps de grandir. »

« La saison des moissons avait commencé. Semer la terreur était le moyen le plus rapide et le plus économique de s'approprier le territoire. L'époque où on faisait la loi parce qu'on l'avait conquis ruelle après ruelle, alliance après alliance, un homme après l'autre, était finie. À présent il fallait que tout le monde se couche. Hommes, femmes, enfants. Obliger les gens à se coucher est un geste démocratique, car il fait baisser la tête à tous ceux qui sont sur la trajectoire des balles. Et c'est facile à faire. Pour ça aussi, un mot suffit. »

« Comme tout le monde, il était habitué aux ors, aux images somptueuses et aux fastueux décors : même pour ses amis de Scampia, Naples, c'étaient des églises, des palais, le gris et les flammes cendrées du piperno, une beauté qui avait pour seul destin de rester pure beauté, mêlée au sacré, à la superstition, à l'espoir. Et c'est pour trouver de l'espoir que Biscottino est entré dans l'église à la recherche de saints, de saintes, de la Madone. D'un interlocuteur. Les images et les couleurs l'ont ébloui, les gestes amples des bras charnus, les yeux bleus creusés dans l'or, les visages affichant piété et martyre. Il a tenté sa chance avec la Madone, les madones, même, mais il n'arrivait pas à prononcer un seul mot, il ne savait pas comment entrer en contact avec elles. »

« [...] chaque mort a deux visages. Le meurtre et la leçon. Chaque mort appartient pour moitié à la victime et pour moitié aux vivants. »

 

« Mais le destin est le destin et les temps changent. Le temps de la tempête est venu. Et je veux que vous soyez la tempête dans cette ville. »

~  Mena

« Le chat et la souris. Un chat furieux à la recherche d’une souris fantôme. »

~ Nicola à la recherche de Dentino

 « La mer. C’est d’elle qu’il avait besoin, l’antidote à ses pensées. Ce bleu inépuisable ne lui demandait rien et il ne pouvait rien lui demander. Ce n’est qu’en face de la mer qu’il réussissait à ne plus penser, à ne plus planifier, peut-être parce que ce vaste horizon lui permettait d’errer, loin de tout calcul. »

~ Nicola

« On ne tue pas les anges. »

~ Mena  

« Nico, tu étais petit mais tu étais déjà le plus fort. Tu es toujours le plus fort. Tu t’es toujours débrouillé seul, sans jamais hésiter. Même quand tu avais tort, c’était pour une bonne raison. Tu as toujours été un homme, même quand tu étais enfant. Plus homme que ton père. »

~ Mena

« Vous pouvez être sûr que je suis pas né pour être prince. Je suis le roi. »

~Nicola à Don Vitto  

« Tout le monde est capable de tirer, c’est rien du tout, a répondu Don Vittorio. La technique tue le talent, on te l’a jamais appris ? Les vieux parrains touchaient jamais un flingue et tout le monde les respectait, ils savaient se défendre avec les mains. [...] Faire face à une personne et la dominer procure le respect. La flinguer dans la rue rend comme les autres ! »

~ Don Vitto à Nicola 

« [...] on doit faire une seule chose : comprendre qu’ici, notre destin, c’est être la mère d’un soldat. Les mettre au monde, les élever et les envoyer mourir. Sauf qu’y a pas de médaille à gagner dans cette guerre, seulement la honte. [...] Pas la honte dans les yeux des gens, celle que je sens, moi qui vis avec le fric que mon fils gagne dans la paranza. C’est ça, la vraie honte. Je me maudis chaque jour d’avoir donné naissance à cette créature, de l’avoir jetée dans un tel monde. »

~ Emma à Greta

« C’est ainsi qu’un quartier délabré, tombant en ruine, s’était transformé en repaire pour les fuyards qui préféraient s’enterrer vivants plutôt que de quitter la ville. Ils s’y enfermaient et ne conservaient qu’une ouverture sur l’extérieur, une brique retirée, par où entraient la lumière, l’air et les repas. Une existence de vampire. » 

« À Naples, un enfant n’est pas un enfant. C’est une « créature ». [...]

À Naples les créatures sont sacrées, plus sacrées qu’ailleurs. Est sacré, absolu, celui que la vie apporte et qui ne sait rien de la mort qu’il a déjà en lui. Comme les animaux, comme les plantes, comme la terre fertile des jardins potagers sous le volcan qui, à son réveil, avalera tout et tout le monde. [...]

Tous les enfants du monde se croient immortels. Chaque nouveau-né apparaît à ses parents telle une page blanche sur laquelle le futur écrira une histoire qu’ils espèrent meilleure que la leur. Mais les créatures de Naples n’ont pas le temps pour ça.

À chaque instant de leur existence, elles affirment ce qu’elles sont et ce qu’elles seront, tout comme la Création décide sans décider qu’un arbre sera foudroyé ou qu’une graine donnera naissance à une fleur au milieu d’un parterre poussiéreux.

Les chatons sont aveugles et sans dents, mais bientôt ils deviendront des chasseurs. Les souris naissent glabres et roses, mais celles qui réussiront à se changer en rats longs, gros et poilus ont vite appris à ne sortir qu’avec la complicité de l’obscurité. Seuls les petits des hommes doivent décider entre eux qui sera une proie et qui un prédateur. » 

« Drago semblait être dans un de ces westerns que son père regardait en boucle : la police était l’armée régulière, organisée, méthodique et prévisible ; les gamins de la ville étaient les Indiens, courageux, habiles à exploiter le territoire, les anarchistes. C’était le bordel, c’était le salut. Drago a accéléré et dépassé les deux voitures de patrouille occupées à se glisser entre les scooters, et il est sorti de la place. Libre. » 

« Il en avait assez que dans les têtes des juges, des policiers et des carabiniers, la légende suivant laquelle les enfants ne peuvent pas exercer le pouvoir persiste, comme si commander était l’apanage des vieux parrains et des hommes mûrs. La maturité conduit à la peur, s’est dit Nicola, la peur de mourir. Eux, les gamins, étaient seuls capables d’exercer le pouvoir au présent, ici, tout de suite, sans lendemain. »

~ Nicola

« [...] il avait compris que la sainteté pouvait lui être utile. Car un saint a toujours de fidèles dévots. »

~ Nicola

« Un rat. C’est comme ça qu’il les avait découverts. Nicola les avait toujours détestés. Il en avait tué tellement, avec une arme à feu ou en les écrasant, il en avait même fait exploser un ou deux. Maintenant ils se vengeaient, car il ne pouvait pas se défendre, il ne pouvait pas les voir. Dans cette obscurité, on aurait dit des créatures immatérielles, fantastiques, une torture visant à le priver de sommeil. Durant ces nuits, même les murs perdaient la solidité qui dessinait le périmètre de ses jours, ils se rapprochaient, chaque espace devenait plus étroit, étouffant. »

~ Nicola

 

Piranhas et Baiser féroce de Roberto Saviano parus aux Editions Gallimard. Respectivement 368 et 400 pages. 22 € par tome.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 16.07.2019

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