L’avis des libraires - 130ème chronique : Justine ou Juliette

18/06/2019

L’avis des Libraires : 130ème chronique

Justine ou Juliette de Sophie Delenclos

DRH dans la vie, auteure de roman X en catimini !

Juliette est DRH, divorcée et mère d'un adolescent - elle mène une existence plutôt rangée jusqu'au jour où son roman érotique, écrit dans le plus grand secret sous le pseudonyme de Justine de Lenclos, se met à caracoler en tête des ventes !

L'auteure tente de se faire aussi discrète que possible, d'autant que son patron, un américain puritain, cherche à imposer son joug bien-pensant à l'entreprise. Aussi lorsqu'elle est surprise, en pleine dédicace, par Sébastien Marvel, le séduisant bras-droit de son chef, elle ne voit qu'une solution : mentir ! La voilà donc pourvue d'une sœur, Justine.

Sauf  que Marvel ne semble pas insensible au charme de cette jumelle sortie de nulle part...

 

A la sortie de cette lecture, une question me taraude : comment peut-on dévorer un livre en l'espace de quelques heures et se sentir étonnamment détaché de sa lecture ? Voilà l'interrogation que je me suis posée en achevant l'ouvrage de Sophie Delenclos : si ce dernier se lit d'une traite, il m'a hélas laissé un sentiment de désintérêt total... J'ai attendu, sur près de 300 pages, une étincelle que je n'ai pas eue.

Premier problème : j'ai été incapable de m'attacher au duo principal, à cette Juliette qui rougit comme une jeune fille en fleurs à l'approche de son collègue si extraordinairement sexy ou à Sébastien qui est d'une perfection tout simplement assommante... Le potentiel "romantique" de leur relation m'a totalement échappé, de même que l'alchimie qu'ils sont supposés avoir.

J'ai grincé des dents face à cette vision très péjorative et stéréotypée des américains ; aux clichés sur les adolescents (forcément blasés et désintéressés de tout, pour qui le mot "culture" est une injure !) ; à cette vision si restrictive de l'Homme viril et à cette protagoniste principale qui n'assume rien et ne cherche jamais à se battre pour sa liberté d'expression ou ses droits ; au rebondissement basé sur le sempiternel malentendu...

Pourtant l'intrigue, éculée au possible, connaît quelques fulgurances, notamment dans ses clins d’œil à la pop-culture, à la littérature ou à l'actualité - les prénoms de Justine et Juliette sont une référence plutôt sympathique au Marquis de Sade ; De Lenclos évoque Ninon de Lenclos, célèbre courtisane et femme d'esprit à la cour du Roi Soleil ; il y a quelques piques bien senties sur la consommation du marché actuel de l'érotisme ; la référence au mouvement #metoo est également avisée et relance le débat sur la liberté d'importuner ou non, y compris dans le cadre de la fiction... La plume est fluide et appréciable, facile à lire, si bien qu'on se laisse porter par les mots sans même en avoir conscience.

Non, en réalité, le plus frustrant dans le roman de Sophie Delenclos est qu'il est désespérément sage ! Qu'il est trop lisse pour le thème traité et trop consensuel dans son déroulement ! C'est d'autant plus décevant que le résumé vendait une comédie sentimentale épicée et qu'il s'agit davantage d'une chronique de vie au déroulement plutôt banal.

Malheureusement, le dilemme Justine/Juliette prend peu de place dans l'action, contrairement au quotidien professionnel de l'héroïne qui occupe une bonne moitié des chapitres...

Allez, terminons cette chronique sur une confession : j'ai été beaucoup plus intéressée par les extraits dévoilant l'intrigue de Blanche-Neige et les sept nains XXL que par celle du livre en lui-même... Ce qui a fait naître une déception encore plus grande ! Lorsqu'elle narre les contes érotiques écrits par son personnage, Sophie Delenclos parvient à évoquer avec malice, sensualité et second degré son univers de hot fantasy... Alors pourquoi n'a-t-elle pas le même recul lorsqu'elle raconte l'histoire de Juliette ? Pourquoi tout est si conventionnel, si attendu, si fade alors qu'il est évident que l'auteure pourrait apporter bien plus à son héroïne et à pareille trame ? Pourquoi ai-je autant peiné à ma lecture, alors que j'aime profondément certains titres estampillés chick-lit ?

Le succès de cette bluette et ses excellents retours me font comprendre une vérité bien plus simple : je ne suis tout simplement pas le public ciblé par Justine ou Juliette... Mais je gage néanmoins qu'il saura trouver ses lectrices.

Merci aux Editions Diva pour ce service presse.

~ La Galerie des Citations ~

 

« [Juliette] passait son temps à essayer de ne pas se faire remarquer, à avoir peur de son ombre. Elle avait adoré être Justine, pourtant : quand elle incarnait l’écrivain, elle se sentait plus libre, plus audacieuse… tout ce que Juliette n’était pas. »

~  p 90

 

« Il ne faut pas confondre vieillesse et couvent, hein ! Je ne suis pas une nonne. »

~ p 98 / Jacqueline, la mère de Juliette, découvre le roman de sa fille

 

« C’est très laborieux, d’écrire, en fait… Soit la muse de l’écrivain est un mythe, soit elle a décidé que je ne la méritais pas. Moi, j’ai un ordinateur, et il faut que je trouve des mots à aligner à l’écran pour former des phrases qui, peut-être, formeront une histoire. Après, ce ne sont pas forcément les bons mots, alors il faut les reprendre. C’est un peu comme de la construction, je trouve. Il faut chercher les mots qui s’emboîteront au mieux dans la charpente, supprimer ceux qui alourdissent sans rien apporter, et espérer que ceux qui restent sont assez costauds pour supporter le tout sans s’effondrer. Pas très flamboyant, donc. »

~ p 131 / Juliette

Justine ou Juliette de Sophie Delenclos, paru aux Éditions Diva, 272 pages, 14,90 €.

 

Article paru en version courte dans le Pays Briard le 18.06.2019

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