L’avis des libraires - 129ème chronique : Déracinée

11/06/2019

L’avis des libraires - 129ème chronique :

Déracinée de Naomi Novik

Une fabuleuse fresque de fantasy au féminin

Dvernik est un village paisible, au cœur d'une vallée verdoyante protégée par un puissant magicien surnommé le Dragon. Hélas, cette protection a un prix : une fois par décennie, le Dragon prend à son service une jeune fille de dix-sept ans qu'il emmène vivre avec lui dans sa tour. Il la relâche des années plus tard, changée et distante. À l'approche de la sélection, Agnieszka tremble pour sa meilleure amie Kasia, la plus belle et la plus brillante adolescente des environs. Pourtant, ce n'est pas sur elle que le Dragon porte son choix......

 

Il était une fois une tour qui s'élevait à l'horizon surplombant une inquiétante forêt dont la malédiction terrifiante coulait dans les racines mêmes de la Terre. Cette histoire est aussi celle d'une intrépide sorcière et d'un puissant enchanteur, d'une adolescente gracieuse au cœur vaillant, d'un prince aveuglé par le désespoir et d'une reine disparue...

En ces quelques lignes, sans doute avez-vous perçu l'essence même d'un conte. Il est vrai que l'on retrouve dans Déracinée de Naomi Novik de nombreux éléments empruntés à nos légendes européennes, aux grands axes de ces histoires narrées aux enfants. Si l'inspiration des contes est flagrante, il s'avère très vite que l'ouvrage s'illustre également dans un autre registre : celui de la Dark Fantasy.

En effet, l'auteure américaine s'affranchit rapidement du conte traditionnel – son univers se révèle incroyablement dense, sa mythologie est développée avec minutie, ses personnages s'émancipent de leur fonction archétypale au fur et à mesure que défilent les chapitres... Dans cette Pologne fantasmée où la féerie fait partie intégrante des lieux, elle insuffle à son intrigue une complexité saisissante, multipliant les rebondissements. Elle entrelace, à la manière des racines d'un arbre centenaire, différents éléments qui se relieront parfaitement à la fin.

Si le premier quart du livre semble de fait plutôt manichéen et innocent, ce dernier prend une tout autre dimension lors de sa seconde partie. Soyez donc prévenus, lecteurs, que ce Bois recèle de nombreuses horreurs, que la folie et la barbarie se répandent entre ses troncs, qu'une corruption ancestrale y est à l'œuvre. Déracinée n'est pas à glisser entre toutes les mains : la cruauté de certaines scènes, alliée à un sens aigu de la description, l'adresse à un public plutôt averti...

Novik gère à la perfection une intrigue qui oscille perpétuellement entre le merveilleux et l'épouvante, entre la romance et l'aventure, entre la quête épique et la tragédie. Surtout, elle fait la part belle à ses personnages féminins : Déracinée est l'évocation d'une émancipation, celle d'Agnieszka, dont le courage, la droiture et la force de caractère vont être exacerbés au fil des pages. L'histoire est réellement centrée sur la jeune fille et son long parcours pour devenir la femme qu'elle aspire à être – une femme forte et libre, qui agit en accord avec ses désirs et ses principes. A aucun moment, elle ne reniera ses convictions. Malgré sa générosité et ses multiples talents, elle n'est pas dépourvue de failles ou de défauts, ce qui la rend d'autant plus attachante.

Autour d'elle gravitent Kasia, sa meilleure amie et sans doute la protagoniste la plus touchante de l'œuvre ; Alosha, la sorcière armurière ; la Mésange, l'autoritaire guérisseuse... Autant de figures féminines éclectiques et fortes, aux physiques et aux caractères variés.

Dans un genre ouvertement réputé sexiste, la romancière dévoile des personnages qui, hommes comme femmes, échappent aux stéréotypes. Le duo formé par le Dragon Sarkan et Nieszka compte parmi les plus réussis qu'il nous ait été donné de lire dans le domaine de la fantasy. Leur opposition, leurs joutes verbales, leur symbiose, la tension érotique qui les anime... Leur couple marche d'autant mieux qu'il unit des personnalités radicalement opposées : Sarkan possède une apparence juvénile et gracile, est maniaque, scrupuleux à l'extrême, froid et autoritaire, tirant sa force de son intellect ; Agnieszka accorde peu de crédit à ses atours, rechigne à s'affubler de toilettes imposantes, est désordonnée, irréfléchie, solaire et spontanée, misant essentiellement sur son instinct. Elle est son exact contraire et vice versa. Fait intéressant, s'ils ont un impact certain l'un sur l'autre, aucun ne changera pour se conforter à l'être aimé ; ils conserveront au dénouement le même tempérament, les mêmes défauts et qualités, que ceux les animant au début de l'intrigue. Autant dire que leurs échanges sont souvent... Houleux !

Car oui, en dépit de sa trame sombre, des nombreuses scènes glauques qui le jalonnent, ce best-seller féministe n'est pas non plus dépourvu d'humour ! De quoi souffler entre deux sortilèges et apporter un peu de légèreté à une lecture souvent oppressante.

Titulaire du Prix Locus, du prix British Fantasy, du prix Mythopoeic et du Prix Nebula, finaliste du Prix Hugo, Déracinée est l'une de ces œuvres modernes appelées à laisser son empreinte sur la fantasy. Avec l'agilité d'une alchimiste, Naomi Novik nous offre sans nul doute son meilleur roman : drôle, dramatique, riche, romantique, intense, cauchemardesque, fascinant, magique, violent, sensuel, viscéral... En un mot : ensorcelant.

Un charme vénéneux auquel nul ne saurait se soustraire.

 

~ La Galerie des Citations ~

 

« Le Dragon ne ressemblait à aucun homme de notre village. Il aurait dû être vieux, voûté et grisonnant ; il vivait dans son donjon depuis un siècle, pourtant il restait grand, droit, glabre et sans une ride. En le croisant dans la rue, j’aurais pu le prendre pour un jeune homme, à peine plus âgé que moi ; un garçon à qui j’aurais souri lors d’un repas et qui m’aurait invitée à danser. Néanmoins, son visage avait quelque chose d’anormal : un enchevêtrement de ridules au coin des yeux, comme si les années ne l’affectaient pas, mais l’usure oui. Il n’était pas vilain, mais sa froideur le rendait désagréable. Tout en lui criait : Je ne suis pas comme vous, et je ne tiens pas à l’être.»

~ p 14 / Agnieszka découvre Sarkan

 

« J’étais presque navrée de ne pas être plus douée, car je voyais bien à quel point cet amoureux de la beauté et de la perfection était frustré. Il n’avait pas demandé à avoir une élève, mais, maintenant qu’on m’avait mise dans ses pattes, il espérait faire de moi une grande et talentueuse sorcière en me transmettant son art. Je me rendais bien compte, quand il me faisait la démonstration de mécanismes plus puissants qu’il réalisait avec force gestes et scansions interminables, qu’il aimait son travail : ses prunelles s’illuminaient et rutilaient à la lumière des sorts, son visage était rendu presque beau par la transcendance. Il adorait sa magie, et il aurait volontiers partagé cet amour avec moi. »

~ p 56 / Agnieszka apprend à connaître Sarkan et sa magie

 

« La magie chantait en moi, à travers moi ; je sentais le murmure du pouvoir du Dragon entonner le même air. »

~ p 98 / Agnieszka et Sarkan fusionnent leur magie

 

« Je ne tenais pas particulièrement à avoir un mari et un enfant, au contraire. Ou plutôt, je les désirais autant que je désirais vivre centenaire, à savoir dans un avenir lointain et éventuel, sans y avoir jamais songé dans les détails. Mais ils incarnaient la vie : elle vivait, mais pas moi.  »

~ p 105 / Agnieszka

 

« [...] la vérité ne signifiait rien si elle n’était pas partagée : il était vain de passer sa vie à la hurler aux quatre vents si personne n’était là pour l’écouter. »

~ p 315 / Agnieszka

  

« Mais quand on est en âge, ils sont comme des fleurs : on sait qu’ils finiront par faner, même si on les met sous verre. »

~ p 316 / Alosha au sujet de ses amants

 

« Les craquements me rappelaient toutes les chansons que j’avais entendues sur la guerre et les batailles ; les sabots des chevaux m’évoquaient un battement de tambour. Toutes ces histoires s’achevaient de la même manière, avec un héros épuisé tentant de rentrer chez lui, mais nul ne mentionnait jamais le champ de morts qu’il devait traverser pour ce faire. »

~ p 387-38 / Agnieszka

Déracinée de Naomi Novik aux Editions Pygmalion, 19€90, 505 pages. Existe aussi en format poche aux Editions J'ai lu, 8€50, 509 pages.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 11.06.19

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