L’avis des libraires - 126ème chronique : Ronces Blanches et Roses Rouges

21/05/2019

L’avis des Libraires : 126ème chronique

Ronces Blanches et Roses Rouges

de Laetitia Arnould

Un conte entre le piquant des épines et

la douceur des pétales

Orphelines touchées par l’amnésie, Sirona et sa cadette Eloane ont toujours noué une relation très fusionnelle, malgré leurs tempéraments opposés. A la suite d’un terrible événement, Sirona prend la fuite, abandonnant à contrecœur sa sœur... Égarée dans une sombre forêt, la jeune femme croise des êtres de plus en plus étranges, diaboliques ou fascinants, cruels ou généreux. Comment quitter ces contrées et retrouver Eloane ?

 

Un an avant son exceptionnel Bois-sans-SongeLaetitia Arnould s’était déjà illustrée dans la réécriture de contes avec Ronces Blanches et Roses Rouges. La plume de cette merveilleuse narratrice avait alors choisi de s’attarder sur une œuvre méconnue des frères Grimm : Blanche-Neige et Rose-Rouge.

De ce postulat, elle dresse une aventure complexe où la modernité côtoie les traditions, où le glauque s’oppose à la féerie, où le quotidien se pique de magie et où les personnages sont en proie aux plus terribles maléfices… Si elle respecte à la lettre les codes propres aux contes, l’auteure densifie sa trame, la rend plus nébuleuse et mature, s’adressant à un public adolescent avant tout.

Le point culminant de l’intrigue, sombre et macabre à souhait, n’est pas sans évoquer les textes gothiques des grands auteurs du XVIIIème-XIXème siècle - Sheridan Le Fanu, Edgar Allan Poe ou encore Mary Shelley pour ne citer qu’eux. C’est sans nul doute la partie la plus réussie, aussi lugubre qu’angoissante, celle où nous sont présentés le pianiste Emmanuel et son univers envoûtant. Une cinquantaine de pages absolument parfaites !

Le dénouement est hélas moins approfondi et quelque peu décevant : de nombreux points auraient mérité d’être mis en lumière et le tout aurait largement pu s’étendre sur quelques pages supplémentaires. Car l’univers est si addictif, si fascinant, qu’on aurait aimé le voir se prolonger d’avantage, l’explorer un peu plus.

Qu’importe toutefois car pour ce qui est du reste, le lecteur retrouvera dans ce court roman l’enchantement, l'imagination foisonnante et la poésie propres à son écrivain. La plume d’Arnould était déjà très prometteuse à l’époque et si elle n’a fait que croître en lyrisme et beauté au fil de ses écrits, l’histoire que vous tenez entre vos mains s’illustre dans un style parfaitement maîtrisé.

Toujours magnifiquement rédigés, les personnages se dévoilent de chapitre en chapitre, passionnants, vivants, terribles. Nos héroïnes, Sirona et Eloane, bénéficient d’un caractère bien trempé, revêche pour l’une, rêveuse pour l’autre mais toutes deux n’en demeurent pas moins très sympathiques à suivre. La relation qui unit les deux sœurs est également touchante, entre chamailleries quotidiennes et attachement indéfectible. Le protagoniste le plus captivant demeure toutefois Emmanuel, le pianiste maudit, émouvant et cruel, dont les mélodies hantent inlassablement les péripéties : bien qu’il ne soit pas présenté comme tel, il est à mon sens le protagoniste masculin central tant il s’avère complexe et imprévisible ! Un antagoniste tout en nuances, mélomane de génie qui plus est, comme Arnould les affectionne.

Enfin notons que le livre tout entier est imprégné d’une atmosphère singulière, entre le piquant des épines et la douceur des pétales, qui rend cette variation des Grimm particulièrement judicieuse – ceux qui ignorent tout du conte original seront d’ailleurs heureux de le découvrir à la fin de l’ouvrage, un cadeau avisé que les Editions Magic Mirror nous avait déjà offert pour Le Lac des Cygnes d’Alice Sola.

S’il est moins abouti que Le Bois-sans-Songe, Ronces Blanches et Roses Rouges n’en demeure pas moins un joli récit. Récit qu’il faut découvrir puisqu’il s’agit de la première publication au catalogue Magic Mirror et du premier conte revisité par Laetitia Arnould : à ce titre, ce roman magique est une excellente introduction à l’univers de chacune.

Ronces Blanches et Roses Rouges est une porte dérobée qu’on emprunte sous une haie de ronces, dans le parfum capiteux des roses, à la poursuite du merveilleux. A l’image de son éditeur.

~ La galerie des citations ~

 

« Les yeux sont le miroir de l'âme. On le disait jadis, on le dit aujourd'hui et on le dira encore demain. Ces quelques mots peuvent sembler n'être rien de plus qu'une banalité, un vieux dicton auquel on ne prête que peu d'attention. Pourtant, ils ont un sens certain, et trop nombreux sont ceux qui l'oublient.

Car les yeux ne peuvent pas mentir...

Quand les lèvres se tordent en un faux sourire, quand les mains s'enlacent avec hésitation, ou quand les bouches embrassent sans plaisir, les yeux, eux, ne parviennent pas, et ne parviendront jamais, à se parer d'une gentillesse, d'une tendresse ou d'une bonté, qui n'existent pas chez leur hôte. »

~ p 9

  

« La plus jeune était aussi rayonnante que le jour, aussi bavarde que le pinson des arbres en plein été, et aussi pleine d'espoir que l'aube qui se lève. Et la plus grande... Elle était belle comme une nuit de pleine lune, silencieuse et mystérieuse comme la chouette harfang qui survole les neiges d'hiver, et aussi sage que les étoiles qui veillent sur le monde. »

~ p 10-11

 

« - Vous ne savez pas où nous sommes ?

- Eh bien non [...] Mais je sais fort bien où nous ne sommes pas. »

~ p 73-74 / Curieux échange entre Sirona et le valet

   

« Là-dessus, il repositionna ses doigts au-dessus du clavier interminable de son piano, et se remit à composer des mélodies de son invention. Les notes s'enchaînèrent d'abord doucement, avec langueur, puis elles se succédèrent dans un rythme plus soutenu, créant une envolée musicale capable de tirer les larmes. Ou de broyer les os. »

~ p 84 / Sirona sur le Pianiste, Emmanuel

Ronces Blanches et Roses Rouges de Laetitia Arnould, paru aux Éditions Magic Mirror, 237 pages, 18€. 

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 21.05.18

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