L’avis des libraires - 125ème chronique : Seul l’assassin est innocent

14/05/2019

L'avis des libraires : 125ème chronique

Seul l’assassin est innocent de Julia Székely

Comédie de mœurs, meurtre commun & drame décapant 

Une famille bourgeoise hongroise des années 40 dont les rancœurs et les non-dits se dissimulent derrière le faste.

Il y a les parents, la superficielle Magda et le distant Tamas, qui ne se parlent guère et ne se comprennent pas - un duo mal assorti transformé en trio hypocrite lorsque s'ajoute à lui Robert, le meilleur ami du mari devenu amant de la femme.

Les enfants, ensuite : le Petit, fragile et solitaire, qui étouffe sous toute cette indifférence et l'aînée, Poupée, vive, hautaine et séduisante. Poupée qui s'accoquine avec les révolutionnaires et flirte allègrement avec l'un d'eux, Pista, le fils du gardien.

Il faudrait peu de choses pour que le quotidien vacille, que le vaudeville tourne au drame, qu'un meurtre vienne briser ce fragile équilibre.

 

Avant d'entamer la lecture de Seul l’assassin est innocent, il est primordial de ne pas lire une ligne de la quatrième de couverture, d'ignorer tout de la trame, de supposer ce qui se cache sous ce titre beau et terrible à la fois sans avoir la moindre certitude.

Résumer le roman de Julia Székely, étrangeté littéraire venue tout droit de la Hongrie, est une tâche ardue et le résumé officiel en dévoile beaucoup trop à mon goût. Pour m'être prêtée à l'exercice, je sais à quel point l'intrigue est impossible à synthétiser tant elle se révèle incroyablement dense. En l'espace d'à peine 200 pages,  l'auteure brasse quantité de thématiques, s'illustre dans des genres radicalement différents.

Chronique de mœurs, comédie de boulevard, drame familial, policier psychologique, thriller en huit-clos, tragédie intemporelle... Székely navigue de genre en genre en distillant ses thèmes et dresse au passage une galerie de personnages hauts en couleurs : un homme accro aux jeux, une femme obnubilée par sa beauté vieillissante, une adolescente révoltée, un gamin incompris, un jeune garçon amoureux, une nourrice prompte au jugement, un médecin prétentieux, un policier qui se pique d'écrire des romans et un amant trop sûr de lui, trop riche, trop présent... Aucun n'est délaissé alors que l'histoire file, poursuit son chemin sinueux, croisant et recroisant ses protagonistes au carrefour de leur vie.

L'écrivain dévoile une analyse complexe des rapports humains, dépeint avec un réalisme glaçant les drames qui se jouent au cœur de la maisonnée et son entourage. Les personnalités burlesques, presque stéréotypées, qui pourraient appartenir à un vaudeville, se retrouvent confrontées à une situation déchirante, incroyablement vraisemblable et cohérente.

Le roman bascule brusquement, sans que l'on ne s'y attende, et l'on prend soudainement conscience que l'ironie des débuts, la banale chronique de vie, les petits affrontements mesquins ont servi de terreau à un rebondissement autrement plus douloureux.

De ce matériel original périlleux, Székely tire un ouvrage résolument moderne, perspicace et cruel ; elle donne à ces zéros de papier une aura touchante, en dépit de leurs travers, les rendant singulièrement attachants.

On saluera également la plume d'une rare poésie, ciselée et percutante, magnifiquement traduite par Sophie Képès.

Paru pour la première fois en 1941 et jouissant d'une grande notoriété dans la culture magyare, ce roman de Julia Székely reste méconnu en France, tout comme son auteure. Sur les dix-sept écrits que cette dernière a rédigé, Rue de la Chimère et Seul l’assassin est innocent sont les uniques ouvrages à avoir été retranscrits dans la langue de Molière. Raison supplémentaire pour ne pas passer à côté.

Voici une oeuvre en clair-obscur, singulière et obsédante. La bűnügy (criminalité en hongrois, titre original du roman) n'a jamais été si trouble.

~ La Galerie des Citations ~

 

«  Le Petit savait, il avait toujours su que Pista était capable de tout comprendre et de tout expliquer, que ses histoires merveilleuses avaient le pouvoir d'effacer le chagrin, la douleur, l'amertume. Ses beaux, longs cheveux blonds qui retombaient sur son visage étaient en soi rassérénants. Jamais, nulle part le Petit n'était aussi heureux qu'en bas, chez le gardien, dans la chambrette de Pista où parfois tout un univers s'animait. Pista savait tout, connaissait tout, aucun secret ne lui échappait. Il connaissait les corsaires, les généraux, les rois, les poètes, les mendiants, les capitaines, les bandits, les peintres, la police montée, les croisés et les détectives. Pista connaissait la vie. » 

~ p 24 / Le Petit évoque son amitié admirative pour Pista

 

« Il tendit la main avec la distinction lasse d'un prince du sang russe émigré qui, au milieu d'une foule de faux princes, n'arrive plus à croire lui-même en son propre rang. »

~ p 33 / Tamas

 

« Tout à coup il s'aperçut que de minuscules flocons de neige commençaient à tomber du ciel, mais espacés, dépourvus d'intentions sérieuses, juste pour se présenter et disparaître aussitôt. »

~ p 39 / Tamas

 

«  [...] pour elle la beauté n'avait jamais été une question de survie. Mais elle tenait à sa beauté avec la passion d'un amateur et l'âpre fureur d'un dilettante. Comme d'autres collectionnent les timbres, elle voulait être belle. Cette passion était le sens de sa vie, le ressort de tous ses actes.

[...] Magda accumulait la beauté, et de fait, cette beauté s'accroissait au fil des ans comme des sous mis de côté. Avec le temps elle avait constitué un véritable trésor de beauté. A dix-huit ans, elle était insignifiante, à vingt-ans, assez jolie. A partir de vingt et un ans, elle avait décidé d'être belle. »

~ p 50-51 / Magda

 

« Magda ne pouvait plus contenir sa beauté. Ce n'était pas sa beauté qui était faite pour Robert, au contraire c'était Robert qui était fait pour sa beauté, et il assumait son rôle avec la soumission d'un secrétaire. Il administrait sa beauté comme un imprésario, la flattait comme un employé carriériste, la soignait comme un médecin de famille, et en demandait sa part comme discret compagnon. »

~ p 52 / Petit aperçu de la relation entre Robert & Magda

 

« La réalité évoque avec beaucoup plus d'acuité une oeuvre d'art que l'inverse. [...] Oui, on dirait que la nature imite plus habilement l'art que le contraire. »

~ p 94 / L'inspecteur Péterffy alias Archibald Cross, auteur à ses heures perdues

 

« Je donnerais toute la littérature du monde pour une histoire de crime bien ficelée. »

~ p 109 / Docteur Gédéon s'entretient littérature avec Péterffy

 

« Toute ma vie n'est rien d'autre qu'une fuite éperdue devant  l'ennui. »

~ p 133 / Madga à Péterffy

 

« La pièce débordait des mots qui y avaient été prononcés, des émotions qui y avaient été éprouvées. Et le soupçon continuait de brûler entre eux comme la flamme d'une bougie placée entre deux miroirs - une flamme vacillante, crépitante, dont la clarté illuminait une double rangée de souvenirs alignés à l'infini. »

~ p 154 / Magda & Tamas

 

« Il y a pléthore de coupables, raisonnait-il, mais chacun l'est seulement d'un petit crime, même pas condamnable en vertu des lois terrestres, alors qu'un grand grime est dans l'air. Il se prépare, et chacun participe à ces préparatifs, seulement il faut quelqu'un pour l'exécuter. Car il faut tuer ! C'est alors qu'arrive un innocent et c'est lui qui commet le grand crime. Il tue un homme. C'est l'innocent qui commet le crime que d'autres ont préparé pour lui depuis longtemps, lui mettant quasiment l'arme dans la main. Eh bien, soit, il tue ! Sauf que, dans ce cas-là, tout le monde est coupable, même la victime. Seul l'assassin est innocent... »

~ p 185 / L'inspecteur Péterffy tire ses conclusions

Seul l’assassin est innocent de Julia Székely aux Editions Phébus, 192 pages, 20€. Existe aussi en petit format aux Editions Le Livre de Poche, 259 pages, 7€70

 

Article paru en version courte dans Le Pays Briard le 14/05/2019 

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