L’avis des libraires – 124ème chronique : Une fille facile

07/05/2019

L’avis des libraires – 124ème chronique

Une fille facile de Louise O’Neill

Facile, vraiment ?

A dix-huit ans, Emma est la plus jolie élève du lycée. Lors d'une soirée, elle est comme d'ordinaire la reine que tous désirent, celle vers qui les regards convergent - envieux, lubriques, fascinés. Mais le rêve de teen movie s'achève en cauchemar. Le lendemain, ses parents la retrouvent inanimée devant la maison. La jeune fille ne se souvient de rien mais les autres savent déjà, dans les moindres détails, ce qui s'est passé. Le viol groupé, les photographies du corps, le déferlement de haine sur les réseaux sociaux... Au fond, tout le monde sait qu'Emma est une fille facile. Alors, elle l'a bien cherché, non ?

 

   * Attention : Spoilers *   

 

Lors de sa sortie dans les pays anglophones en 2015, Une fille facile de Louise O’Neill avait provoqué un véritable raz-de-marée littéraire. Roman culte, roman choc, roman controversé ; les trois adjectifs vont souvent ensemble et Une fille facile n'a pas fait exception.

La première partie du roman s'attarde sur l'adolescente qu'est notre narratrice : magnifique, superficielle, populaire, jalouse, méprisante, manipulatrice... D'emblée, Emma s'auto-réduit à un corps, à sa seule beauté, elle se contraint à être ce que la société attend d'une jolie fille - lisse, sans faille, parfaite. Ce corps que tout le monde lui envie, le statut de femme-objet dont elle est la victime consentante, elle en fait sa principale qualification, son arme la plus efficace. En parallèle, il y a les déboires courants de cet âge : la cleptomanie, le regard envieux qu'elle porte sur des amies plus aisées, la mésentente avec une mère futile, l'insatisfaction chronique. Emma n'est clairement pas la protagoniste la plus sympathique qu'il nous ait été donné de lire et est à mille lieux des revendications féministes de son auteure : elle est prête à tout pour rester sur son piédestal,  pour continuer à mener cette existence vaine, quitte à broyer ses ami(e)s au passage. Plus que tout : elle ne supporte pas que quiconque - son entourage en tête - lui fasse de l'ombre, la relègue au second plan. Elle doit briller, être la plus belle, la plus désirable.

La seconde partie se centre sur la soirée, le basculement. Une fête comme les autres, un peu trop d'alcool, un peu trop de drogues. Plus qu'elle ne peut supporter. La résignation à coucher, parce que c'est ce qu'on attend d'elle. La perte de contrôle, inexorable : notre Gossip Girl irlandais vire au thriller, le thriller au drame.

La troisième, la plus longue, décrit le quotidien qui succède à cette soirée. Emma perd son masque impénétrable, s'effrite - ce corps qui était tout à ses yeux lui devient odieux. Des photos balancées sur les réseaux qui dévoilent son corps et les sévices subis dans les moindres détails ; les commentaires d'une violence inouïe (trois mots qui tournent en boucle surtout : traînée, menteuse, pétasse, salope, pute) ; le rejet de ses amis (puis le pardon, trop tardif) ; des répercutions destructrices ; un corps mutilé porteur du dégoût de soi ; un mal-être qui détruit tout ; des parents qui préféreraient oublier, incapables d'assumer la situation et d'assurer à leur fille qu'elle n'est pas responsable ; un grand frère dévoré par sa haine des coupables ; une ébauche de relation amoureuse tuée nette par le drame ; des gens qui condamnent, d'autres qui aimeraient sauver, tous ont un avis qu'ils clament haut et fort ; un système judiciaire qui prend du temps, trop de temps ; une opinion publique divisée ; une médiatisation à outrance d'une histoire glauque, le pain béni d'une presse friande de ce genre de traumatisme... Et, au cœur de tout cela, Emma et sa vie totalement brisée. Emma qui est perdue, Emma qui a peur constamment, Emma qui ne supporte plus le contact, Emma qui ne vit plus, Emma qui ne se sent plus exister. Surtout, il y a cette culpabilité qui la dévore, qu'elle traîne dès le lendemain, incapable de se considérer en innocente : elle l'a cherché, elle a provoqué tout cela, elle en a la certitude. Elle le sait, avant même qu'on ne le lui dise, que cette société prisonnière de la culture du viol ne le lui balance à la figure.

La coupable, c'est elle n'est-ce pas ? Avec ses robes trop courtes, sa consommation excessive de substances, sa vie charnelle délurée - et les avances qu'elle a souvent acceptées sans en avoir envie, répondre à l'attente générale, toujours, sous peine de ne plus être aussi populaire...

Avec un réalisme glaçant, Louise O'Neill rentre dans la tête d'une victime qui se considère et est considérée comme coupable : les souffrances physiques et mentales, la désillusion, la solitude et cette culpabilité qui ronge, qui consume, qui meurtrit tout, qui salit tout. Elle martèle du poing ce message simple que tant de personnes, hommes ET femmes, ont tendance à oublier : seul le violeur est responsable, la victime ne fait que subir.

On pourrait évidement reprocher à l'auteure quelques défauts. Principalement, une mise en place trop longue et une protagoniste vraiment antipathique sur les premiers chapitres ; mais, surtout, le fait d'avoir pris comme personnage principal une héroïne à la beauté si renversante, ce qui ôte une partie de l'identification et diminue l'impact du message - les Miss Monde en devenir et les filles en mini-jupe ne sont pas les uniques proies de ce genre de raclures, c'est un cliché trop répandu que l'ouvrage, en quelque sorte, conforte.

Mais ces défauts minimes ne sont rien face à la tension crescendo dont O'Neill imprègne son récit, son engagement mordant, son analyse pointue, sa critique aiguisée qui se dévoilent au fil des pages... Un récit pessimiste et éprouvant, crucial aussi, parfaitement ancré dans son époque.

Pour rappel, en 2017, sur le territoire français, 93 000 femmes majeures ont été victimes de viol ou de tentatives - un chiffre qui n'a fait que croître en 2018. Seulement 10% des victimes portent plainte et une plainte sur dix aboutit à une condamnation de l’agresseur.

Ces filles sont-elles faciles, vraiment ? Il est temps de se questionner sur la définition du mot.

~ La galerie des citations ~

 

« Étrangement, il est plus beau, comme si l’envie des autres était un filtre Instagram extrêmement flatteur.  »

 ~ P 62 / Emma sur le populaire Paul O’Brien

 

« Elle n’a pas de visage. C’est juste un corps, une poupée grandeur nature avec laquelle on peut jouer. Elle est un Ça. Une chose. Un objet. »

~ P 91 / Emma

 

« J’avais la sensation de jouer un rôle, comme si je devais éclater en sanglots à tout moment, comme si un sourire ou un rire pouvaient être retenus contre moi. »

~ P 119 / Emma

 

 

« [...] j’aurais envie de lui demander : Est-ce que tu le crois, que je n’ai pas voulu tout ça, est-ce que tu le crois, que ce n’était pas ma faute ? Mais je ne pouvais pas. J’avais trop peur de ce que pourrait être la réponse. Alors j’ai menti. »

~ P 120 / Emma face à sa mère

 

« L’alcool au volant, c’est dangereux. L’alcool au volant tue des gens, gâche des vies.

Il y a d’autres manières de gâcher des vies. On ne nous a jamais mis en garde contre celles-là. »

~ P 131 / Emma

 

« Je ne tombe pas en lambeaux. On déchire mes coutures, on m’arrache les entrailles jusqu’à ce que je sois évidée. »

~ P 146 / Emma

 

« Je n’aurai jamais d’enfants maintenant. Je ne leur permettrais jamais de se développer en moi, où je pourrais les infecter. Je ne leur permettrais pas de grandir dans un monde où de mauvaises choses pourraient leur arriver, des choses vraiment mauvaises, et je serais incapable de les protéger. »

~ P 175 / Emma

 

« Ils sont tous innocents jusqu’à ce que l’on prouve leur culpabilité.

Mais pas moi. Je suis une menteuse jusqu’à ce que l’on prouve mon honnêteté. »

~ P 179/ Emma

 

« Je tente de me réapproprier cette nuit-là. Je tente de créer des souvenirs neufs pour remplacer ceux qu’on m’a volés. Je tente d’en faire mon choix, ma décision. »

~ P 186 / Emma

Louise O’Neill : Une fille facile aux Editions Stéphane Marsan, 283 pages, 18€

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 07.05.19

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