L’avis des libraires - Chronique HS : Focus sur Mathilde Tournier

03/05/2019

L'avis des libraires : Chronique HS

Focus sur Mathilde Tournier

L'art des grandes histoires derrière l'Histoire...

 

Éprise d'Histoire, la romancière Mathilde Tournier laisse glisser sa plume au fil des siècles... Après sa Trilogie alsacienne parue entre 2006 et 2010, elle nous délivre deux romans uniques : Décadence d'un déraciné et Les révoltés d'Athènes. Focus.

 Décadence d'un déraciné 

 

Alors que la Grande Guerre s'achève, Georges quitte les tranchées pour gagner Paris. Mais le retour au quotidien s'avère infiniment plus difficile que prévu...

 

Évoquer la psyché tumultueuse d’un survivant par un si court format relève de l’exploit... Une prouesse qu’accomplit cette Décadence d’un déraciné, texte bref d’une quarantaine de pages, relaté avec poésie, cruauté et authenticité. La sensibilité de l’auteure vibre à travers le récit, à travers la plume d’une justesse foudroyante.
Mathilde Tournier évoque sans fioriture ce retour douloureux au quotidien, cette perte de repères, ce décalage entre les Poilus et les autres, le sentiment d’abandon de ces oubliés. La violence, la folie, les contradictions et l’absence de deuil s’exercent au cœur des rescapés, ballottés dans l’entre-deux-guerres.
Georges est un personnage troublant, non idéalisé, très loin des sempiternels héros stéréotypés dont nous abreuve la littérature sur les Guerres Mondiales. Il porte en lui la rage, la furie du champ de bataille - les drames et les horreurs l’ont rendu aigri, prêt à sombrer dans l’abîme d’une folie ravageuse. Un corps dont l’âme a été livrée en pâture aux tranchées. Ni saint, ni héros, survivant au mieux. Un survivant qui porte en lui la haine des gens ordinaires, le manque de ses compagnons d’armes, le dédain d’une République gangrenée.
Georges n’est pas une gueule cassée ; de fait, il  mépriserait presque son visage trop parfait, son physique de "beau et jeune garçon" qui lui accorde les faveurs d’une certaine bourgeoisie en mal de frissons, celle qui se repaît autant des maux intérieurs que du corps miraculé. Sans doute aurait-il souhaité porter sur ses traits les stigmates de la tragédie.
Attachant et terrifiant, notre narrateur navigue en des heures sombres, entre la crise économique et la montée du fascisme, plus d’une décennie à lutter contre les ténèbres qui le gouvernent. Et déjà, l’ombre d’Hitler plane...
Via ce très beau livre-objet, magnifiquement édité par Les Éclairs et finement illustré par Sixo, Mathilde Tournier met en lumière la part obscure des Poilus, le mal-être et l’inadaptation sociale de ces combattants exclus du quotidien. Un coup de maître à la beauté morbide.

 

Décadence d'un déraciné, illustré par Sixo, aux Editions Les Éclairs, 40 pages, 12€

 ~ Les révoltés d'Athènes ~ 

 

Ve siècle avant J.C. La grande Athènes est mise à genoux par la puissante Sparte. Jeune rescapé de 22 ans, Héraclios va s'opposer à la tyrannie des Trente...

 

Évoquer la complexité de l'Antiquité en passant par la guerre du Péloponnèse et les mœurs athéniennes, le tout dans un style résolument moderne, c'est le nouveau défi de Mathilde Tournier ! Une audace déstabilisante au premier abord... Pourtant cette liberté de ton, cette volonté anachronique, permet au public adolescent de comprendre une intrigue très complexe ; plus que cela, elle permet surtout de s'investir aux côtés du narrateur Héraclios, voyager à ses côtés, s'imprégner de ses idéaux démocratiques et sa soif vengeresse.

Si ce protagoniste à la beauté apollinienne est une invention de l'auteure, les personnages qu'il côtoie et les faits auxquels il assiste sont, eux, bels et bien réels. Au cours de sa lutte acharnée, le jeune Athénien va croiser la route d'éminentes figures de la Grèce Antique : des magistrats membres des Trente tyrans, des grands philosophes, des orateurs, des rois Spartiates... Ces figures historiques s'imbriquent parfaitement dans le récit et ont, chacune, une réelle importance scénaristique - toutes seront amenées à intervenir dans l'intrigue et impacteront durablement Héraclios.

Le respect de la grande Histoire au profit de la petite qui court entre ces pages n'est pas l'unique point fort du roman, loin s'en faut ! Les révoltés d'Athènes aborde en effet une multitude de thèmes passionnants tels que la liberté, la justice, la résistance face à l'oppresseur, la prostitution, la jalousie, l'amour, la sexualité, la philosophie ou encore l'importance de la démocratie... Ce dernier point trouve d'ailleurs une résonance toute contemporaine aux yeux du lecteur d'aujourd'hui - comme un message sous-jacent qui nous encouragerait à valoriser davantage notre République et ses valeurs originelles, gagnées, comme celles des Athéniens, au prix du sang et de nombreux sacrifices...

Malgré la richesse des thématiques, l'ensemble reste fluide. Son rythme trépidant revendique pleinement le caractère aventureux d'une pareille trame. Mené tambour battant, il multiplie les péripéties et se veut épique, percutant, sauvage. Le sentiment d'urgence dans lequel est pris Héraclios transperce chaque chapitre.

La tragédie des événements endurés par le héros, la violence de la guerre et les irrémédiables deuils qui la jalonnent, rendent le texte saisissant et crédible, dans une volonté louable de ne pas infantiliser les plus jeunes.

A la fois récit d'aventures, fiction historique et parcours initiatique, le premier ouvrage de Mathilde Tournier à destination du public adolescent frappe juste et fort. Une épopée palpitante à découvrir dès 13 ans.

 

Les révoltés d'Athènes, aux Editions Gallimard Jeunesse, 240 pages, 11€50

 

© Mathilde Tournier

« On ne ressent jamais plus la vie que dans la guerre. Tout est vivant. Tout est sens. »

~ p 10 / Georges (Décadence d'un déraciné)

 

« La France est sauvée. Je devrais être heureux. Soulagé. Mais ma tête est aussi défrichée que la terre sous mes pieds. Déraciné. Arraché à elle. Cette victoire, personne ne l'a vue. On n'y était pas préparés. Et maintenant, je fais quoi ? » 

~ p 18-19 / Georges (Décadence d'un déraciné)

 

« Je l'ai laissé agoniser seize ans dans cette société utilitariste qui s'est empressée, sitôt la guerre finie, de mettre ses héros au rebut. » 

~ p 29 / Georges (Décadence d'un déraciné)

 

« Je revenais des Enfers, j'étais en vie, j'étais chez moi. » 

~ p 31 / Héraclios (Les Révoltés d'Athènes)

  

« - La peur, c'est cette chose qui paralyse, qui coupe le souffle et les jambes, j'ai répondu.

- Tu parles de vécu. De ressenti. Mais qu'est-ce qui fait que tu ressens ces choses-là ? [...]

- Le danger, j'ai dit. Pour moi. Pour mes proches. Pour ceux que j'aime.

- C'est donc la mort que tu crains.

- La mort, la souffrance, l'asservissement. Et les dieux, bien sûr.

- Admettons désormais que tu vives libéré de la peur.

- Comment peut-on vivre sans peur ?

- En vivant. » 

~ p 86-87 / Echange entre Héraclios et Socrate

(Les Révoltés d'Athènes)

 

« Si je pouvais éprouver de la haine envers lui, c'est qu'il n'était qu'un homme. » 

~ p 181 / Héraclios (Les Révoltés d'Athènes)

 

« Une seule pensée m'obsédait : Étéoclès. L'odeur d'Étéoclès, le corps d'Étéoclès, sa bouche, ses mains, son torse et je pourrais citer toute son anatomie et ses attributs jusqu'aux plus abstraits, sa voix, ses opinions, ses tics. Il se tenait près de moi et je n'osais pas le regarder. Je ne voulais pas qu'il sache qu'à l'instant crucial de cette mission de la dernière chance, il était tout ce qui m'importait. » 

~ p 197 / Héraclios (Les Révoltés d'Athènes)

 

« Combien de démagos, de pourris, d'attiseurs de haine pour un homme soucieux de la grandeur de l'Etat et du bien-être des citoyens ? Combien de débats stériles et de propositions de loi vaines pour un projet utile à tous ? Dans les scrutins de l'Assemblée, il m'arrive souvent d'être dans le camp des perdants. Mais tant que je peux lever le bras pour approuver des initiatives de reconstruction, de solidarité, d'utilité publique et tant que ma voix compte, même perdue dans un océan de votes adverses, ça donne un sens à ma survie. » 

~ p 237 / Héraclios (Les Révoltés d'Athènes)

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 03.05.2019

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