L’avis des libraires - 121ème chronique : Macbeth

16/04/2019

L'avis des libraires : 121ème chronique

Macbeth de Jo Nesbø

Shakespeare façon thriller dystopique

Dans un monde futuriste chaotique, le préfet Duncan s'est juré d'éradiquer les barons de la drogue. Il est épaulé dans sa tâche par Macbeth, son commandant de la Garde. L'intégrité et le courage de cet homme forcent le respect et promettent enfin la victoire sur les criminels.

Mais, dans l'ombre, jalousie, trahison et ambition attendent patiemment leur heure, exacerbées par l'amante de Macbeth, la puissante Lady. Entre la loyauté que ce dernier voue à Duncan et la promesse d'accéder aux plus hautes sphères, c'est une véritable lutte intérieure qui menace de le pousser à l’irréparable...

Le carnage peut-il encore être évité ?

 

A l'origine du projet colossal qu'incarne la réécriture de Macbeth se trouve l'initiative des éditions anglo-saxonnes Hogarth : lancé en 2015, le Hogarth Shakespeare Project ambitionne de transposer en roman les pièces du dramaturge. Les participants sont d'illustres auteurs contemporains aux nationalités variées - les britanniques Jeanette Winterson, Howard Jacobson et Edward St Aubyn ; les américaines Anne Tyler et Tracy Chevalier ; la canadienne Margaret Atwood... Et donc le roi du polar norvégien Jo Nesbø, à qui l'on doit cette réinterprétation futuriste de la tragédie la plus sanglante de Shakespeare.

Premier choix osé mais payant : ôter tout l’aspect fantastique qui imprégnait le matériel original ! Cette transposition prend le parti de s’ancrer dans un univers ultra-réaliste, au lendemain d’une guerre mondiale. Toute dystopique qu’elle soit, les événements qui s’y déroulent, la fatalité qui pèse sur les personnages et la fine analyse sous-jacente ont une résonance toute contemporaine. L’intrigue a pour théâtre une ville gangrenée par la drogue, la corruption et la violence, où l’espoir a tôt fait d’être proscrit… Les jeux de pouvoir se jouent dans toutes les classes et entre elles ; sous des prétextes plus ou moins obscurs ayant souvent pour principale motivation l’ambition, on s’affronte, on se terrasse, on pactise avec l’ennemi, on devient fou de remords. Au cœur de ce terrifiant panier de crabes, les victimes se mêlent aux criminels, chacun passant de l’un à l’autre au gré de son désespoir.
Les personnages ne sont pas des saints, loin s’en faut. Admirables ou détestables, touchants ou révoltants, attrayants ou effroyables, ils échappent au manichéisme attendu : cette valse des pantins ne laisse que peu de repos au lecteur qui se trouve vite dépossédé de ses certitudes quant au Bien et au Mal. Quoi qu’il en soit, tous démontreront tôt ou tard une part d’ombre effarante, une avidité qui menace de les consumer tout entier, qui les pousse à écraser leurs prochains. Dans ce jeu de massacre à échelle citadine, les protagonistes sont les bourreaux et les proies ; ils sont les décisionnaires malheureux de leur sort et celui de leur entourage. Amis, famille, collègues sont les premiers à subir… Les têtes tombent et les victimes collatérales sont nombreuses.
Nesbø a mis au cœur de cette adaptation crépusculaire les thématiques clefs de l’œuvre shakespearienne : l’appétence et la chute inexorable dans la folie. Il y ajoute une réflexion captivante sur la drogue et l’addiction qui en découle, insérant le sujet de la dépendance avec virtuosité : la fameuse drogue s’appelle d’ailleurs le Power, comme un rappel direct à cette soif de pouvoir qui infecte les personnages.
L’écrivain a aussi cerné à la perfection les personnalités troubles de Macbeth et Lady. Le couple maudit prend ici toute la dimension exaltée et extrême attendue. Sensuels, cruels, terribles et terriblement amoureux… Le format choisi permet d’exploiter leur passé qui se révèle – on le devine aisément – sombre et mouvementé, à leur image. L’auteur prend toutefois garde à ne jamais tomber dans le misérabilisme, n’excusant à aucun moment les atrocités commises par ses jolis monstres. Tous ses personnages sont réussis : le meilleur ennemi Duff est étoffé au point de s’ériger en véritable anti-héros de l’histoire ; le loyal Bancquo se révèle attachant et gagne en complexité ; Caithness devient une femme et joue un rôle décisif ; Hécate se dévoile sous les traits d’un baron de la drogue charismatique, dont l’ombre plane constamment sur l’ouvrage ; l’ensemble des rôles secondaires, même les plus insignifiants, sont marquants.
L’univers de Nesbø est d’un pessimiste, d’une obscurité, rarement atteints. Il l’imprègne d’une mélancolie poétique, d’un spleen sanglant, porté par sa plume virtuose. A son style ciselé s’associent quelques répliques de Shakespeare, comme autant de clins d’œil lancés aux inconditionnels. Un bel hommage au barde de Stratford.
Macbeth est une réussite totale, non seulement en tant que réécriture mais également en tant que roman à part entière. Un récit noir, oppressant et brillant, une drogue hautement addictive qui mêle l’efficacité du polar moderne au drame de la pièce. On porte à ce livre le même amour obnubilant et inconditionnel que celui que voue Macbeth à sa Lady et la lecture s’achève sur une terrible sensation de perte. Un coup de maître porté avec la précision d’un coup de poignard.
 

 ~ La Galerie des Citations ~ 

 

« Ce n'était qu'en ayant une appartenance, en connaissant une véritable union, qu'on pouvait être vraiment libre. »

~  p 42 / Sean

 « La fidélité éternelle est inhumaine et la trahison humaine. »

~  p 68 / Duff

« Oui, c'était la seule certitude qu'on pouvait avoir : le cœur était vorace. Lady en savait quelque chose. Elle en avait un elle-même. Cœur que tantôt elle maudissait, tantôt elle se félicitait d'avoir, qui lui avait apporté l'aisance matérielle, mais qui l'avait aussi privée de tout. Mais c'était le cœur qui battait dans sa cage thoracique. On ne pouvait pas le changer, on ne pouvait l'arrêter, tout ce qu'on pouvait faire, c'était le suive. »

~ p 100 / Lady 

 « Les premiers temps, elle en avait été stupéfaite, qu'un seul homme puisse occuper ses pensées si totalement, si pleinement. Et elle s'était souvent demandé pourquoi elle qui n'avait jamais un homme aimait celui-ci en particulier. Pour finalement conclure que c'était parce qu'il aimait chez elle ce qui faisait peur aux autres hommes. Sa force. Sa volonté. Une intelligence supérieure à la leur, et qu'elle ne voulait pas se donner la peine de dissimuler. Il fallait être un homme, un vrai, pour aimer cela chez une femme. »

~ p 103 / Lady au sujet de Macbeth

« A part être canonisés, les saints ne réalisent en général pas grand-chose. »

~ p 141 / Lady

« Et quelle importance si la mort intervenait maintenant ? Ce serait bien sûr une fin absurde, mais ne le sont-elles pas toutes ? Le récit sur notre personne s'interrompt au milieu d'une phrase et cette phrase reste en suspens, dépourvue de sens, sans conclusion, sans dernier acte explicatif. Un bref écho du dernier mot à demi prononcé et on est oublié. Oublié, oublié, oublié, la plus grande des statues elle-même ne peut rien y changer. Celui qu'on était, celui qu'on était réellement disparaît plus vite que des ronds sur l'eau d'un étang. Et quel était le sens de cette brève performance interrompue ? Jouer aussi bien que possible, saisir les réjouissances et plaisirs de la vie tant qu'elle dure ? Ou laisser une trace, avant de devoir le quitter soi-même ? A moins que le sens de la vie ne soit de se reproduire, de mettre au monde des petits êtres plus aptes, dans l'espoir que les humains eux-mêmes deviennent les demi-dieux qu'ils se sont inventés ? Ou n'y avait-il tout simplement pas de sens ? Peut-être n'étions-nous que des phrases détachées dans le chaos d'un sempiternel babillage où tous parlaient et personne n'écoutait, et où notre pire pressentiment finissait par s'avérer : on était seul. Tout seul. »

~ p 493 / Macbeth

« Certaines femmes ont un faible pour les hommes qui croient pouvoir les sauver, d'autres pour les hommes qu'elles croient pouvoir sauver. »

~ p 517 / Caithness

Macbeth de Jo Nesbø paru aux Editions Gallimard. 618 pages. 21 €

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 16.04.2019

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