L’avis des libraires - 111ème chronique : Contrat avec un geek (Tomes 1 à 3)

05/02/2019

L'avis des libraires : 111ème chronique

Contrat avec un geek (Tomes 1 à 3) de Chani Brooks

Geek is the new sexy <3

Intelligente et indépendante, Jessica a ouvert une boîte spécialisée dans la création d’os synthétiques. Sa création pourrait tout changer d’un point de vue médical mais l’argent lui manque et elle risque de perdre le monopole de son entreprise au profit d’Alec - LA réincarnation personnifiée de Dark Vador.

Une solution inattendue se profile lors d’un week-end où elle retrouve un ex-camarade de classe, Tomasi. Ce dernier a fait fortune dans les jeux vidéo indépendants. Il est riche, brillant, tactique et lui propose un marché des plus insolites...

 

Avant d’entamer cette chronique, je vous dois un aveu : je ne suis clairement pas la cible habituelle des romances érotiques. En règle générale, chaque lecture de ce genre me laisse une impression détestable, un sentiment amer, presque enragé... JE DÉTESTE la vision que ces "romances" impose au lectorat : la pauvreté du style, le culte de la virilité, l’omniprésence de la femme-objet, la représentation de corps toujours semblables (bye bye la diversité), les personnages dénués de toute profondeur, les clichés autour d’une sexualité idéalisée, les relations toxiques et abusives présentées comme un summum de passion... Avec, pour envelopper le tout dans un joli papier cristal, l’effet Cendrillon : la pauvre âme qui va trouver un partenaire riche, sensé la sauver de la misère financière et sexuelle – même s’il s’est comporté comme un pervers narcissique durant les 3/4 de l’intrigue. Un emballage raffiné pour enrubanner un ramassis de propos nauséabonds, dangereux et sexistes.

Autant dire que j’étais plus que dubitative à l’idée de lire la saga Contrat avec un geek de Chani Brooks, une comédie érotique gravitant autour de cette culture spécifique. Reprenez la liste des arguments cités ci-dessus. Faites RESET. En l’espace de trois tomes, Chani Brooks a contré toutes les déviances de la littérature érotique ; les rares stéréotypes inclus dans ses romans ne s’y trouvent que pour mieux être balayés d’un coup de pattes. Auteure facétieuse à la plume acérée, tant dans les répliques que dans les moments charnels, elle rit du genre, elle en joue beaucoup aussi, basculant de la comédie à la volupté de façon aussi impromptue que jouissive.

Contrat avec un geek m’a non seulement réconcilié avec l’érotisme en littérature mais aussi avec le terme même de "geek", porteur trop souvent d’une connotation péjorative... Jessica n’assume d’ailleurs clairement pas d’être geek, quand Tomasi, lui, se moque du regard des autres et donc de l’étiquette qu’on lui colle.

Parlons justement du couple principal : Jessica et Tomasi forment un duo fort, entre chien et chat, tour à tour agaçants et touchants, lassants et attendrissants, dans un sempiternel tourbillon amour-haine. Ils sont très intéressants et à mille-lieux des archétypes rencontrés dans les niaiseries estampillées X. Intéressants parce qu’ils sont loin d’être parfaits, tant physiquement que moralement. Elle est en pleine crise financière, il a la maturité d’un ado de douze ans ; elle est orgueilleuse et dans la peur constante d’être rejetée, il est capricieux et souffre d’une phobie irrationnelle de l’engagement ; elle est intelligente et ambitieuse (ce qui n’est jamais présenté comme un défaut ENFIN !), il est brillant et a fait du Carpe Diem son leitmotiv ; elle voue un culte à Star Wars et aux chats (surtout Kruger, le matou destructeur qui squatte son labo), lui serait plutôt branché Seigneur des Anneaux et yoga. Les personnages sont terriblement humains et le lecteur a d’emblée de l’empathie pour eux. Leurs joutes verbales, leurs altercations, leurs fous-rires, leurs moments de douceur et de tendresse... Tout cela marche si bien que, très vite, on veut lire un happy-end pour Tomasi et Jessica. Malgré leurs difficultés à se comprendre, à s’entendre, à s’aimer tout simplement. Leur relation, dès le tome 2, nous paraît réaliste car elle est complexe et mouvementée, comme cela pourrait être le cas IRL. D’un point de vue féminin, il est aussi très appréciable que le marché entre Tomasi et Jessica (la promesse de renflouer les fonds de la jeune femme et de sa société) n’inclut rien de sexuel. Leurs rapports physiques sont consentis et ne sont jamais au cœur de leur contrat. Il se pose beaucoup, au cours de ces trois tomes, la question de la vision de l’autre, du consentement, du fait de s’opposer à une pratique, du fantasme tout simplement – tant d’interrogations qui jalonnent l’intimité de deux partenaires.

A côté de cela, il faut souligner les autres protagonistes très savoureux et hauts en couleurs, tels que le démoniaque chat Kruger, le couple Edi/Capucine, la jeune Charlie, la panthère Prudence ou le ténébreux Alec. De quoi bien entourer notre duo qui, en plus, doit composer avec un passé très compliqué, une foule de petits défauts et... Une alchimie sexuelle qui déborde à chaque ligne. Soyons clairs. Les personnages et l’histoire, contrairement à la majeure partie des romans érotiques, sont loin d’être secondaires : ils existent par eux-mêmes et pourraient donc très bien se passer de ces passages très explicites. Pourtant, grâce au talent de l’auteure, ces scènes sont, une fois de plus, réussies avec brio : torrides sans avancer quantité de détails, innovantes sans paraître improbables, sexy sans voyeurisme, sulfureuses sans dépasser les limites morales (aucune culture du viol ici)… Elles servent avant tout l’intrigue, la psychologie du duo et montrent l’évolution de leur relation.

Les amateurs se régaleront également de la foule de références balancée malicieusement au détour des chapitres : Final Fantasy, Legend of Zelda, Castlevania, Harry Potter, Game of Trones, Dune, Starship Troopers, Walking Dead, L’Histoire sans fin, X-Files, Ghostbusters, Terminator, le Marvel Cinematic Universe, une foule de dessins animés… De quoi combler cinéphiles, sériphiles et joueurs !

Portée par un style craquant à souhait, voici une saga intelligente, drôle, émoustillante, parfois touchante, toujours percutante, doublée d’une Bible des références geeks en tous genres. De quoi chat-virer en attendant le tome 4 courant février et la conclusion mi-mars. Avec Chani Brooks, une chose est sûre : Geek is the new sexy. Alors qui veut adopter un chat à deux pattes ?

~ La galerie des citations ~

 

« [...] Jessica ne veut dépendre de personne et surtout pas d'un homme. C'est possible. Elle a étudié scientifiquement la question. Les femmes ont désespérément besoin d'un compagnon pour cinq raisons, et pour chacun d'elles, on peut trouver un substitut :

  1. L'amour : l'amour n'est qu'une illusion chimique, une sécrétion d'endorphines qui procure un shoot de bien-être - un peu comme la cocaïne. L'amour peut tout à fait être remplacé par le sport intensif associé au Nutella.

  2. Le sexe : capacité de certains hommes (pas tous) à donner du plaisir à une femme. Un sex-toy le fait très bien, si on n'oublie pas les piles. [...]

  3. Le réconfort : ce sentiment de douceur que procurent les bras d'un homme quand on est triste. Se remplace par un plaid et un truc mignon à la télé, par exemple des ewoks, avec, si possible, un chat sur les genoux.

  4. La sécurité : pour la sécurité financière, on se bat pour faire carrière. Pour la sécurité physique, on prend des cours d'autodéfense. A noter que se balader aux côtés d'un homme de la catégorie crevette n'assure qu'une sécurité toute relative.

  5. L'effet bouillotte : capacité qu'ont les mâles à vous réchauffer les pieds le soir dans le lit. A croire qu'ils ont été créés pour cet unique usage. Peut se remplacer par une bouillotte, comme son nom l'indique.

Bref, avec un sex-toy, une bouillotte, un pot de Nutella, un ewok, et, en option, un chat, on peut pallier tous les manques. »

 ~ p 20-21 (tome 1)

 

 

« [...] ses boucles lui donnent un air de Puck, l'elfe du Songe d'une nuit d'été. Pas tant que Jessica ait lu Shakespeare, mais elle a vu le film avec Robin Williams. Une histoire magnifique, poétique et romantique, même si elle manque de sabres laser. »

 ~ p  68-69 (tome 1) / Jessica sur Tomasi

 

« [...] une journée de torture au pays des geeks hauts comme trois pommes. Elle comprend mieux comment les anciens ont pu inventer des histoires de petits peuples qui vous rendent fous en dansant autour de vous dans la forêt. En fait, les elfes, les lutins et les fées, ce sont juste des enfants qui chassent en meute ! »

 ~ p 159 (tome 2) / Réflexion de Jessica

 

« Star Wars n'est qu'une suite de Dune pour adolescentes boutonneuses. »

 ~ p  56 (tome 3) / Tomasi reprend la réflexion d'Edi sur le Dieu Lucas

 

« Lorsqu'il découvre les lunettes de Jessica, il s'écrie :

- Hermione ! Tu m'avais manqué ! Tu vas chasser la méchante sorcière de l'Ouest de cette jolie tête ? »

 ~ p 69 (tome 3) / joute verbale matinale habituelle entre Tomasi et Jessica

 

« Sport de mec, sport de fille. Métiers d'homme et métiers de femme. Les femmes ne sont pas faites pour les responsabilités, lui a un jour dit un professeur de sa classe de management à Montréal. Il venait d'un pays latin et pensait que les filles sont trop douces pour prendre des décisions difficiles. Jessica lui a rétorqué qu'elle serait capable d'éventrer un mort pour se réchauffer les pieds. A sa décharge, elle était en train de lire un roman de SF extrêmement violent de Pierre Suragne. Mais l'esprit était là. »

 ~ p 162-163 (tome 3) 

 

« Elle ne veut plus rien savoir d'autre sur le passé et l'avenir. Seul compte ce présent qu'elle a tellement désiré. »

 ~ p 191 (tome 3) / Jessica

 

« Elle se laisse envahir par un doux sentiment de sécurité. Ils sont faits l'un pour l'autre. Elle le sent, le sait, l'a toujours su. La logique n'a pas sa place ici. Il est le papillon que sa grand-mère lui a promis. »

 ~ p 227 (tome 3) / Jessica 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 05.02.2018.

 

Chani Brooks, Contrat avec un geek aux Editions Mem - Mettre en mots. Entre 260 et 380 pages. Entre 13 et 15 € le tome. Déconseillé au moins de 16 ans.

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