L’avis des libraires - 103ème chronique : DEBOUT

13/11/2018

L’avis des libraires - 102ème chronique

DEBOUT DE ROSE MCGOWAN
CONFESSION SANS CONCESSION

Dans les années 90-2000, Rose McGowan était l’une des actrices les plus en vogue : icone du cinéma indépendant (The Doom Generation), poupée de blockbusters (Scream, Jawbreaker), érigée star mondiale grâce à la série Charmed... En octobre 2017, c’est pour une raison bien plus sordide qu’elle défraya la chronique : elle fut l’une des premières à dénoncer le producteur Harvey Weinstein, à s’ériger contre ce qu’elle nomme « la secte hollywoodienne ». Debout est son autobiographie, le formidable récit d’un affranchissement.

 

A 45 ans, Rose McGowan est debout. Il aura fallu quarante ans à la jeune femme pour se relever d’un destin tragique : enfant vive dont la liberté est brimée par la secte où elle a grandi ; victime des compagnons destructeurs de sa mère ; en conflit permanent avec un père maniaco-dépressif ; elle passe par la rue, la cure de désintoxication injustifiée, se bat contre l’anorexie et ces hommes qui cherchent à la museler…. Une enfance et une adolescence douloureuses et chaotiques, qui aboutissent au chemin convoité par tant de jeunes filles : celui de la célébrité. Rose McGowan devient une actrice reconnue sans l’avoir réellement cherché, après le meurtre de son petit ami – et seule personne bien attentionnée à avoir croisé sa route.

Elle pense en avoir fini avec les sectes mais pénètre celle, plus insidieuse et tout aussi dangereuse, de l’industrie hollywoodienne. Une descente aux enfers : maltraitée par les réalisateurs et ses collègues masculins, traitée plus bas que terre par sa propre agente puis violée par le producteur tristement célèbre Harvey Weinstein – voilà que les paillettes prennent une couleur de cendre. Malmenée, dépressive, elle se retrouve blacklistée auprès de toutes les grosses boîtes. Le réalisateur Robert Rodriguez, son ex-compagnon, l’exploitera et la détruira un peu plus. Adieu le cinéma. Si Charmed l’empêche de retourner à une vie miséreuse, elle n’y sera guère mieux traitée. Pourtant, comme dit plus haut : Rose McGowan est debout. Comment ? Ces épisodes traumatisants auraient détruit n’importe qui. Pas elle. Elle est devenue plus forte, plus véhémente, plus combattive, prête à dénoncer une industrie qui veut pourtant la faire taire, la broyer. Et par sa révolte, c’est l’assujettissement des femmes qu’elle cherche à faire voler en éclats.

Si son livre dénonce l’envers du décor du divertissement, il s’applique également à démontrer à quel point l’impact d’Hollywood ne se limite pas à des plateaux ou des salles de cinéma, à quel point ses dangers ne se bornent pas aux actrices mais à l’ensemble des femmes : incapacité de se reconnaître dans leur alter-ego à l’écran, culte de la beauté et de l’apparence, image biaisée, sexualisées à outrance, violentées, assujetties aux fantasmes masculins… Tout cela contribue à ce que le beau sexe (épargnons-nous l’adjectif faible) reste assujetti et brimé, parfois sans en avoir même conscience. Les femmes subissent une emprise patriarcale constante, renforcée par une certaine culture, la culture du viol.

Rose ne semble jamais avoir été une petite fille docile mais sa métamorphose en militante vengeresse n’en reste pas moins saisissante ; cette biographie est cruelle, dure, amère, violente… Aux vues des évènements, pourrait-elle ne pas l’être ? De cette colère naît parfois quelques maladresses – les seules choses qu’on pourrait lui reprocher : une misandrie non-avouée, un manichéisme virulent et une gratification forcée de ses talents qui vient conclure ces 200 pages de témoignage. S’aimer soi est le début de l’épanouissement paraît-il : l’auteure ne semble pas être tout à fait en phase avec elle-même tant cette autocongratulation est maladroite. Pour autant, ces défauts ne pèsent pas lourd face à la gravité et le courage de ce manifeste.

Rose McGowan a retrouvé son identité, elle s’est élevée et épanouie par l’art, loin d’un monde toxique. Un parcours de survivante à l’issue plus ou moins apaisée et glorieuse : en reconquérant sa parole, elle a libéré celle de beaucoup d’autres, devenant du même coup une icône féministe. Si elle ne s’érige pas en modèle, elle partage, insuffle sa force à celles qui en manquent ou n’avaient pas confiance de leur propre courage. C’est sans doute ce qui rend ses mots si édifiants, si justes aux yeux de quiconque a vécu ce genre de situations traumatisantes, si quotidiennes qu’elles ont été banalisées.

Debout est un réquisitoire contre le patriarcat et l’industrie du divertissement. C’est surtout une ode à l’émancipation féminine et un magnifique exemple de courage.

« J’ai presque toujours eu les cheveux courts. Je les préfère comme ça. Comme les stars du cinéma classique et les filles punks que j’admirais. J’aime avant tout être un individu. Ne ressembler ni à un homme ni à une femme, mais à quelque chose qui hésite entre les deux. »

~ p 13-14

 

« Je m’évadais aussi par les livres. Les mots étaient mon refuge à l’époque, mon grand réconfort, et ils le sont toujours aujourd’hui. J’ai survécu en m’immergeant dans des mondes, des siècles et des vies différents.

Les livres m’ont également permis de travailler mon jeu d’actrice, car je m’appropriais la personnalité de tous les personnages que j’y rencontrais. Serfs ou monarques, j’analysais tous les détails de leur caractère et de leur comportement, et je les imitais. Quand j’arrivais au bout de leurs histoires, je pleurais s’ils mouraient. Je prenais les livres très au sérieux. »

~  p 34-35

 

« L’Amérique était terrifiante. Bruyante. Discordante. J’ai détesté la nourriture, tout de suite. J’ai détesté l’agressivité des gens. »

~ p 47

 

« Je refuse catégoriquement l’idée que « les garçons seront toujours des garçons » et autres conneries du même acabit. Non, élevez vos garçons pour qu’ils voient les filles autrement que comme des objets. »

~ p 78

 

« Voilà EXACTEMENT comment on tombe dans la violence conjugale : en adaptant ses faits et gestes pour ne pas énerver l’autre ou déclencher sa colère. C’est comme ça qu’on abandonne, petit bout par petit bout, le contrôle de sa vie. Ça ne fait qu’empirer, jusqu’à ce qu’un jour, vous vous rendiez compte que vous vous êtes si bien cachée que vous avez disparu. »

~ p 93

 

« Beaucoup de gens sont convaincus que les troubles du comportement alimentaire viennent d’une forme de fierté mal placée. Croyez-moi, ce n’est pas de la fierté que l’on ressent lorsqu’un duvet commence à vous pousser sur tout le corps parce que ce dernier essaie de vous empêcher de mourir de faim. »

~ p 94

 

« […] après avoir demandé combien je gagnerais (10 000 dollars), je me suis avisée que j’aurais assez pour payer les trois premiers mois de loyer et la caution requis pour louer une chambre n’importe où. Il me resterait même assez d’argent pour m’envoler pour Paris et aller visiter le château de Malmaison, résidence d’été de l’impératrice Joséphine. Je n’aurais pas à retourner dans le froid et la pluie de Seattle ni chez mon père. Ma décision de devenir actrice ne tient qu’à ça : mon père, Paris et la pluie. »

~ p 106

 

« J’ai réussi à trouver un certain apaisement, mais ma vie sera toujours irrévocablement liée à ce Monstre, à cause de ce qu’il m’a volé. Car son désir de domination surpasse mon droit à l’intégrité physique, mon droit à être entière. Une agression sexuelle nous empêche de demeurer celle qu’on était et nous vole la possibilité de devenir celle qu’on aurait dû être. Nous autres victimes sommes réduites à un rôle que nous n’avons jamais demandé à jouer. On élève les filles dans la crainte du viol, car la société permet au viol d’exister. En cours de SVT, on enseigne aux filles – je le sais pour l’avoir vécu – qu’il vaut mieux être soumises et dociles, de peur d’y laisser la vie. Certes, mon corps est vivant, mais celle que j’étais est morte. Mon corps en bonne santé véhicule une âme éteinte. Et les coupables restent impunis. Tout le monde préfère regarder ailleurs, c’est tellement plus facile. Et nous, dans tout ça ? Comment est-ce qu’on fait pour se reconstruire ? Qui se soucie de nous ? Arrêtez de nous apprendre à être dociles ; apprenez aux garçons à ne pas violer. A mes yeux, le viol ne peut pas être défini par une loi écrite par un homme. Comment cet homme saurait-il ce qu’est le viol ? Toute violation de mon corps est un viol. »

~ p 136-137

 

« La plupart des gens ne supportent pas d’entendre une seule critique à leur encontre, alors figurez-vous ce que c’est d’être malmenée à une telle échelle. Tout y passe, votre visage, votre corps, votre personnalité. »

~ p 151

 

« […] on parle ici d’une série féminine. Le fait qu’elle soit portée par des femmes et qu’elle s’adresse à un public de femmes rend le sexisme en plateau encore plus exaspérant. Car, bien évidemment, tous ces mâles savent comment pénétrer l’esprit des femmes, n’est-ce pas ? Le whitewashing, qui consiste à employer des acteurs blancs pour interpréter des rôles écrits à l’origine pour des personnes de couleur, provoque, et à très juste titre, un tollé général. Pourquoi est-ce que ce n’est pas le cas quand ce sont des hommes qui racontent des histoires de femmes ? Ça devrait légitimement soulever le même genre de questions ; ce n’est pas comme s’ils savaient le faire. Ils le font de sorte que ce soit juste assez bien. J’en ai marre du « assez bien », et le public aussi. »

~ p 169-170

 

« Si vous lisez ce livre à cause de Charmed, merci d’être un fan de la série et de mon personnage. J’ai pour vous de l’estime et du respect. Cette série a fait passer de bons moments à de nombreuses personnes et je suis heureuse d’avoir servi à ça. Je suis heureuse de savoir qu’en définitive, quelque chose de bien est sorti de cette période si difficile pour moi. Quand je dis toutes ces choses négatives à propos de Charmed, je parle de mon expérience personnelle. Pas de Paige Matthews, mon personnage, mais de moi, Rose. Mais on peut trouver du positif dans la plupart des situations, et c’est là-dessus que je veux me concentrer. Je suis fière de ce que j’ai accompli à cette époque. Charmed est longtemps restée la plus longue série de l’histoire à avoir été portée par des personnages féminins – et elle l’est peut-être encore aujourd’hui. J’aimerais qu’on nous reconnaisse au moins ça, parce que ce n’est pas rien. »

~ p 171

 

« Tout étranger muni d’un téléphone était devenu un informateur potentiel. Pour la première fois, les gens postaient en temps réel l’endroit où vous vous trouviez, ce que vous disiez et faisiez. »

~ p 172

 

« L’art nourrit la pensée, et l’art est partout. »

~ p 224

Debout de Rose McGowan, paru aux Éditions Harper Collins, 250 pages, 18€.

 

Article paru dans le Pays Briard le 13.11.2018

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