L’avis des libraires - 102ème chronique : Crazy Rich à Singapour / Singapour Millionnaire

06/11/2018

L'avis des libraires : 102ème chronique

Crazy Rich à Singapour / Singapour Millionnaire

de Kevin Kwan

Singapour façon Jane Austen

Rachel Chu et Nicholas Young filent le parfait amour à New-York. Seulement, lorsqu'ils débarquent à Singapour pour assister au mariage de Colin,  le meilleur ami de Nick, Rachel tombe de haut. Son petit ami a juste «  oublié  » de l'informer que les Young sont l'une des familles les plus fortunées d'Asie, que le mariage prévu est donc LE grand événement de l'année et que lui-même est l'héritier le plus convoité de tout l'Extrême-Orient ! Pour Rachel, professeur émancipée et femme forte, c’est une véritable jungle. D’autant plus que ce nouveau monde recèle nombre d’ennemis à commencer par Eleanor, la mère de Nick...

 

Si Kevin Kwan reste relativement méconnu par chez nous, l'auteur americano-singapourien est à l'origine d'un véritable phénomène outre-Atlantique : la saga Crazy Rich Asians. Best-seller incontesté, le premier tome a été adapté à l'écran avec succès cette année, offrant à Constance Wu, Henry Golding et Michelle Yeoh les rôles principaux. Le film débarquant dans les salles françaises dès demain (le 7 novembre), je vous propose de découvrir le roman à l'origine de tout cela : Crazy Rich à Singapour !

Aussi étrange puisse sembler la comparaison, il y a dans ce roman tout le sel d’un Jane Austen contemporain : c’est un véritable Orgueil et Préjugés asiatique que nous propose Kevin Kwan ! Il en a toutes les caractéristiques : sous couvert d’une histoire d’amour romantique (celle d’une roturière éprise d’un homme riche) se cache une véritable critique de la société mondaine, une analyse poussée des mœurs, un humour fin ou provocateur…
A travers les yeux d’une jeune femme de classe moyenne défile toute l’exubérance de la jet-set, sa démesure, ses montants astronomiques, sa volonté de sauvegarder à tout prix les apparences. Que ce soit dans les familles Young, T’sien ou Shang, le scandale est redouté. Evidemment, c’est drôle, décomplexé, décalé par rapport à notre quotidien… Mais aussi lucide et violent – on ne pénètre pas cet univers sans en payer le prix, prix qui s’avèrera particulièrement onéreux pour Rachel.
Car entre deux voitures de sport, un week-end sur une île paradisiaque ou une excursion shopping européenne à la facture indécente, chacun avance ses pions, méthodiquement. Dans le petit monde des millionnaires, rien n’est laissé au hasard, et surtout pas les potentiels contrats maritaux !
Kwan met en exergue, à la perfection, la pression familiale et les conséquences sur les enfants. Sans jamais tomber dans le cliché « pauvres petits enfants riches », l’auteur dresse des portraits nuancés de ses personnages : Nick, malgré la générosité et la gentillesse qui le caractérisent, est loin du bellâtre candide ; son ami Colin souffre d’une dépression qu’aucune richesse ne peut compenser ; quant à sa cousine Astrid, elle voit l’ensemble de ses certitudes voler en éclats ! Le parallèle entre Michael et Rachel, qui viennent tous deux d'un milieu moins aisé et intègrent le club très sélect des millionnaires, est vraiment intéressant et bien mené. Le poids de l’héritage, les répercussions sur le destin de chacun, sont clairement critiqués ici, qu’il s’agisse du monde de Nick ou de celui de Rachel – tous deux sont rattrapés par leur passé, jugés vis-à-vis de leur généalogie, captifs des barrières sociales… L’écrivain connaît visiblement ce monde comme sa poche, autant que les soirées décadentes et les marques hors-de-prix qu’il distille tout au long de son œuvre. Entre références culturelles et humour décapant, l’auteur se joue des stéréotypes et conserve ce style unique qui le rend si agréable à lire.

Soulignons qu'un choix minutieux est accordé aux lieux où se déroulent l'intrigue (aux quatre coins du monde) et aux personnages secondaires, particulièrement réjouissants - notamment l'exubérante Peik Lin, le séduisant Alistair et le très "wildien" Oliver. Pour s'y retrouver dans la foule de protagonistes, l'auteur a d'ailleurs pris soin d'agrémenter la toute fin du livre d'un arbre généalogique, lequel s'avère très utile.
Loin de l’innocent conte de fée attendu où une Cendrillon aux cheveux de jais épouserait son prince en Valentino et Louboutin, le roman de Kevin Kwan s’apparente d’avantage à une critique caustique, douce-amère et détonante. Fidèle à cette ligne directrice, il évite d’ailleurs la facilité d’un happy-end, laissant volontairement son dénouement dans le flou. L'ensemble se veut tour à tour cocasse, émouvant, divertissant, révoltant mais toujours réjouissant.

Crazy Rich à Singapour est un bijou chic, scintillant, féroce et imprévisible façon Cartier. Impossible de ne pas tomber sous le charme !

« En matière d’hommes, Eleanor avait une vieille théorie. Elle était fermement convaincue que la plupart ne prenaient absolument pas au sérieux ces histoires de « coup de foudre » ou d’« âme sœur ». Le mariage, c’était uniquement une question de timing. Une fois qu’un homme avait assez fait la bringue et se sentait prêt à s’établir, toute fille qui croisait son chemin était la bonne. »

~ p 59

 

« Pour mémoire, rappelons que Rachel Chu n’avait pas éprouvé le coup de foudre proverbial la première fois qu’elle avait vu Nicholas Young dans le jardin de La Lanterna di Vittorio. Certes, il était beau comme un dieu, mais elle s’était toujours méfiée des hommes beaux, surtout quand ils avaient un brin d’accent anglais. » 

~ p 93

 

« Rachel, bienvenue à Singapour, la ville dont le sport national consiste à se disputer à propos de bouffe ! déclara Araminta. Le seul endroit au monde où des adultes sont capables d’en venir aux mains pour savoir dans quel boui-boui coincé au fond d’une vague galerie marchande on trouve le bol de nouilles frites le plus savoureux. Ça vaut les concours pour savoir qui pisse le plus loin ! »

~ p 122

 

« Elle contempla la paire de boutons de manchette Art déco accrochés à la doublure en satin marbrée de taches jaune pâle.

Ils ont été en contact avec les poignets de Clark Gable, songea-t-elle. Le beau, le romantique Clark Gable. N’avait-il pas été marié plusieurs fois ? Il avait dû courtiser beaucoup de femmes dans sa jeunesse. Tromper ses épouses, y compris Carole Lombard. Quel homme aurait eu envie de tromper une femme aussi belle que Carole Lombard ? Oh, tôt ou tard, on en arrive là. Tous les hommes trompent leur femme. On est en Asie. Pas un type qui n’ait sa maîtresse, ses petites amies, ses aventures. C’est un truc normal. Une question de statut social. Autant s’y habituer. » 

~ p 133 / Astrid

« À vingt-sept ans, Astrid comprit pour la première fois de sa vie ce que cela voulait vraiment dire, d’avoir du désir sexuel pour un homme. » 

~ p 209 / Astrid sur Michael

  

« Le regard encore flou, elle resta assise sur le lit un moment à essayer de comprendre ce qu’elle avait vécu ces dernières vingt-quatre heures. La soirée avait été magique, mais elle ne pouvait repousser un sentiment de malaise croissant. Elle avait l’impression d’être entrée par erreur dans une chambre secrète et d’avoir découvert que l’homme qu’elle aimait menait une double vie. Leur petite vie ordinaire de jeunes profs de fac new-yorkais n’était en rien comparable à la magnificence impériale dans laquelle Nick semblait baigner ici, et Rachel ne voyait pas comment réconcilier les deux. » 

~ p 214

 

« À chacune de ses visites, elle avait l’impression que la ville avait doublé de volume. Mais à l’image d’un adolescent dégingandé qui se mue en homme, bon nombre de bâtiments hâtivement érigés – et vieux d’à peine dix ans – étaient déjà en train d’être démolis pour laisser la place à des tours rutilantes, comme celle dans laquelle Lorena venait d’acheter un appartement. Une tour rutilante, certes, mais qui hélas brillait par sa vulgarité. » 

~ p 220 / Eleanor à propos de la ville Shenzen

 
« Elle avait l’impression que Sophie lui parlait d’un personnage de roman, qui n’aurait rien en commun avec l’homme qu’elle connaissait et dont elle était tombée amoureuse. Elle avait l’impression d’être la Belle au bois dormant – sauf qu’elle n’avait jamais demandé qu’un prince charmant la réveille. » 

~ p 289 / Rachel

 

« Depuis des mois, journalistes, chroniqueurs et blogueurs avaient spéculé à qui mieux mieux à propos du nom du créateur de la robe d’Araminta. Comme elle était à la fois un mannequin reconnu et l’icône montante des fashionistas asiatiques, on s’attendait à la voir porter une robe de créateur d’avant-garde. Mais Araminta avait décidé de surprendre tout le monde.

Ce fut dans un modèle Valentino d’inspiration classique qu’elle descendit l’allée centrale au bras de son père. Elle avait persuadé le vieux couturier de sortir de sa retraite pour lui créer le même genre de robe que celles portées par des générations de princesses européennes à leur mariage, une robe parfaite pour une jeune et sage épouse issue d’une famille asiatique traditionnelle, respectable et fortunée. La création de Valentino comprenait un corsage ajusté à col montant, des panneaux en dentelle et en soie qui s’ouvraient tels des pétales de pivoine à chaque mouvement d’Araminta et une traîne de quatre mètres cinquante. [...] Pourtant, même avec ces détails baroques, la robe de mariage ne faisait pas d’ombre à Araminta. Au contraire, elle soulignait cette beauté minimaliste que sa mère avait si méticuleusement façonnée. Avec dans les mains un simple bouquet de jasmin de Madagascar, portant des perles d’oreilles anciennes et aucun autre bijou, le visage à peine maquillé, les cheveux rassemblés en un chignon romantique orné d’une sobre couronne de narcisses blancs, Araminta ressemblait à une vierge préraphaélite traversant une forêt trouée de soleil. »

~ p 362

  

« On est où là ? Chez le chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, chez Marie-Antoinette ou bien dans un mauvais trip LSD ? »

~ p 366 / Oliver

 

« Charlie avait l’impression qu’Astrid avait eu une éducation trop étouffante – toute sa vie, on l’avait traitée comme une petite fleur fragile, alors qu’en réalité, elle était une rose sauvage qu’on n’avait jamais laissée éclore. »

~ p 410

 

« Pendant ce temps, Rachel agrippait sa ceinture de sécurité et regardait par la vitre les gouffres qui s’ouvraient au milieu de la végétation.

– Euh, je ne suis pas trop pressée de mourir, annonça-t-elle d’une voix inquiète.

– Je ne dépasse pas les soixante kilomètres-heure. Ne t’inquiète pas, je pourrais faire ce trajet les yeux bandés. Autrefois, je venais ici presque chaque week-end pendant les vacances d’été. Et puis, dégringoler d’une route de montagne à bord d’une Jaguar décapotable, tu ne trouves pas que ce serait une façon très glamour de mourir ? plaisanta Nick pour alléger l’atmosphère

.– Si ça ne t’embête pas, j’aimerais vivre quelques années de plus. Et franchement, je préférerais une vieille Ferrari, comme James Dean.

– En fait, c’était une Porsche.

– Gros malin ! »

~ p 433-434

 

« Il entreprendrait l’impossible, et le rendrait possible. »

~ p 473 / Métaphore du geai bleu, 473 Colin à Nick

Crazy Rich à Singapour  de Kevin Kwan, paru aux Editions Albin Michel, 528 pages, 22€90. Existe aussi aux Editions Le Livre de Poche sous le titre Singapour Millionnaire, 640 pages, 8€90.

 

Article paru en version courte dans le Pays Briard le 06/11/2018

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