L’avis des libraires - 99ème chronique : La Bête du Bois Perdu

16/10/2018

L’avis des libraires - 99ème chronique :

La Bête du Bois Perdu de Nina Gorlier

Conte au féminin

Un petit village à l'écart du monde subit les assauts d'une Bête terrible à la cruauté insatiable - elle frappe au hasard, parfois à plusieurs années d'intervalle, terrassant quiconque croise sa route. Parmi les victimes, le grand-père et la mère de Sybil Lockart. Cette dernière a grandi avec une unique obsession : tuer le monstre responsable de ces malheurs. Retenue au foyer par un père brisé et deux sœurs distantes, la jeune chasseresse finit par s'aventurer dans la forêt le jour où la Bête attaque de nouveau. Mais dans ces bois étranges fourmillent contes macabres, roses dorées et mirages destructeurs... Si elle accomplit sa quête vengeresse, Sybil pourra-t-elle seulement rentrer chez elle ?

 

Il était une fois... Vous pensez connaître la suite de l'histoire, n'est-ce pas ? Vous pensez tout savoir des contes de votre enfance ? Et bien détrompez-vous : les Editions Magic Mirror, spécialisées dans la réécriture de contes, vous plongent au cœur d'une forêt interdite où se mêlent enchantements lugubres et personnages tragiques ! Pour leur quatrième publication, la maison d'éditions féerique vous propose d'affronter La Bête du Bois Perdu et de suivre l'auteure Nina Gorlier dans son univers envoûtant.

La réécriture de contes n'est pas chose aisée : il faut manier le matériel de base sans le trahir, y insuffler sa propre patte, parvenir à surprendre...

A l’exception des parodies, le plus facile reste souvent de moderniser le tout : Alex Flinn transpose La Belle et la Bête dans un lycée américain huppé avec Sortilège ; Marissa Meyer opte pour la science-fiction dans Les Chroniques Lunaires ; Amélie Nothomb transpose Barbe-Bleue dans un somptueux appartement niché dans le Paris contemporain... Il est plus difficile en revanche de sauter le pas en respectant l'ambiance originale - en témoigne les fiascos sur grand écran du Chaperon Rouge de Catherine Hardwicke, de la Blanche-Neige de Christopher Gans ou des récents films live estampillés Disney (Maléfique, Cendrillon, La Belle et la Bête)... Bref, les contes ont beau être une source d'inspiration - et de revenus ! - intarissable, les adapter reste un pari risqué.

Et autant le dire, le pari est largement relevé avec Nina Gorlier ! D'emblée, le lecteur ne peut que s'enthousiasmer de l'affection que l'auteure porte visiblement à La Belle et la Bête ; elle s'inspire non seulement de la vision de Madame Leprince Beaumont mais aussi de Madame de Villeneuve : il y a là toute la symbolique des roses, les rêves, le miroir magique, les châteaux enchantés...

Toutefois, elle ne s'arrête pas à La Belle et la Bête et distille savamment au fil de son récit des références à de nombreux autres histoires - on y retrouve pèle-mêle Blanche-Neige, La Belle au Bois Dormant, Le Chaperon Rouge, Le Petit Poucet, Le Nain Tracassin ainsi que les images récurrentes de la grenouille ou du bassin enchanté ; la scène de danse semble elle-même inspirée d'un conte cinématographique, Labyrinth, du génial Jim Henson.

Malgré cela, son roman ne traite pas d'une histoire d'amour mais bel et bien du parcours de son héroïne, Sybil. Sa culpabilité, sa détermination, sa quête de vengeance, son accomplissement personnel et, enfin, son épanouissement... C'est d’autant plus appréciable de la suivre que Sybil, malgré d'évidentes qualités (courageuse, généreuse, indépendante, chasseresse expérimentée et arbalétrière accomplie), est une protagoniste imparfaite : elle doute, subit énormément d’événements traumatisants dont elle ne sort pas indemne et doit en partie son salut à sa mystérieuse amie Rose.

Chose intéressante, il y a peu d'hommes dans le livre de Gorlier : l'action est surtout menée par des femmes. Les frères de Sybil sont loin et leur nom n'est jamais mentionné ; son père est alité ; sa grand-mère veuve tient le rôle de guide spirituel et de soutien réconfortant ; sa mère est centrale à sa quête ; sans oublier ce sont ses sœurs, Euphrasie et Annabeth, futiles mais débrouillardes, qui permettent à la famille de survivre... Hors de la famille Lockart, on trouve également bon nombre de personnages féminins : une Enchanteresse qui hante l'intrigue, une princesse maudite, une vieille femme et sa petite fille... C'est aussi le cas pour le personnage le plus fascinant et touchant du roman : Rose, la compagne amnésique de Sybil, qui se joint à elle durant son voyage. Douce, singulière, enfantine, mélancolique, la jolie blonde est l'exact opposé de notre héroïne. Leur duo fonctionne très bien car elles sont complémentaires et se vouent une amitié fusionnelle. L'intelligence de l'auteure, c'est d'avoir fait de Rose un personnage à part-entière, et non pas un simple faire-valoir passif. Ainsi, toutes les femmes qui peuplent ses pages, bienveillantes ou cruelles, ont des caractères qui leur sont propres.

Quant à l'histoire, elle reste très sympathique et s'adresse davantage à un public adulescent, à l'image des contes originaux. En effet, le roman, dès sa seconde partie, est volontiers malsain et oppressant, retransmettant à la perfection les tourments qui envahissent Sybil et Rose. La pression psychologique abusive de la Bête est également au centre de l'intrigue et cette fois-ci, il n'y aura guère de romance pour minimiser la torture mentale qui est infligée à Sybil. La Bête est réellement manipulatrice et cruelle, de même que les différents antagonistes qui pullulent au sein de cette forêt. La trame générale tissée par Gorlier autour de ses méchants folkloriques, révélée lors du dénouement, est réellement intéressante et bien traitée.

Le livre se veut donc angoissant, un conte noir et nébuleux, qui joue beaucoup sur la psychologie... Il s'en acquitte bien, notamment grâce aux descriptions minutieuses d'une forêt magique véritablement troublante où l'arbre le plus innocent peut cacher le piège le plus tordu. Sa façon de gérer la tension est proche d'une autre saga Young Adult, à savoir L'Epouvanteur de Joseph Delaney. De même, il est appréciable de voir que Gorlier a négligé le happy-end propre au genre et se veut plus nuancée.

Concernant la plume, si elle est parfois un peu maladroite, elle n'en reste pas moins traversée par de jolies envolées lyriques, qu'ils s'agissent des cauchemars de Sybil, des péripéties endurées dans les bois ou du conte d'Espérance narré en parallèle tout au fil du récit. L'écrivain développe un style poétique sans jamais surcharger son texte.

La Bête du Bois Perdu est un roman réussi, digne de la ligne éditoriale de Magic Mirror ; Nina Gorlier débute son parcours d'écrivain sous les auspices les plus favorables et promet de nous enchanter de nouveau très vite. Une chose est sûre : la conteuse et sa maison d'éditions risquent fort de faire parler d'elles...

 

« En tuant leur mère, la Bête avait laissé des plaies : pour Euphrasie le ressentiment. Pour Annabeth la terreur qui accompagnait chacun de ses pas lorsqu’elle s’aventurait hors de sa chambre.

Et pour Sybil ? Le vide. Une dette à payer. Et des nuits entières à haïr la créature de ses cauchemars. »

~ p 15

 

« Mais qui aurait pu croire que ce joli paysage pouvait cacher tant d’horreur ? Car une fois que le manteau de la nuit recouvre le ciel, toute beauté se métamorphose. Le chemin vers la forêt n’est plus qu’un trou sombre et béant, où l’obscurité transforme l’inconnu en une potentielle menace. »

~ p 18

 

« Les lettres ne suffisaient pas à combler l’absence, elles n’étaient que la pâle imitation d’un passé regretté. »

~ p 33

 

« Sybil n’avait jamais aimé le rouge. Elle le trouvait trop voyant, elle qui préférait rester discrète, s’emmitoufler de couleurs sobres pour se fondre dans le décor. Une fille en noir et blanc, comme lui avait dit la jeune inconnue. Mais le rouge palpitant attirait à lui tous les regards, jetant un défi aux autres couleurs. Regardez ma prestance ! Ne suis-je pas le plus vif, ne suis-je pas le plus éclatant ? Je suis la vie ardente qui coule dans vos veines, je suis la tentation écarlate qui efflore vos lèvres, je suis la goutte sanglante qui engloutit vos jours. Vous n’êtes que les pâles reflets du monde, et moi je suis vivant !

Il y avait trop de rouge : le pot de confiture brisé au sol, son joli capuchon, ses épais cheveux enflammés, le liquide poisseux qui gouttait de sa gorge déchirée. Trop de rouge, c’en était écœurant. »

~ p 60-61

 

« À quoi peut donc servir la magie si elle ne peut sauver les innocents ? Les histoires que j’invente sont bien plus belles et intéressantes que n’importe quelle chose en ce monde. Les histoires, elles, ne craignent pas l’ombre de la mort et restent éternelles. »

~ p 64 / Espérance

 

« Les noms sont quelque chose qui nous définit, qui fait en partie ce que nous sommes… Ce sont les autres qui nous le donnent, qui nous créent. Qui suis-je donc, pour pouvoir me définir moi-même ? J’en serais incapable. »

~ p 71 / Rose

 

« Après cette nuit-là, Sybil se mit à lutter contre ses rêves, qui essayaient de l’entraîner au plus profond de son inconscient, là où sommeillait une peur douloureuse. Encore plus dangereuse que la Bête. Encore plus terrifiante que la Mort : l’oubli. »

~ p 103

 

« Le vent frais du soir caressait leurs cheveux, alors que l’horizon n’était plus qu’une boule de feu qui s’embrasait et enflammait le ciel d’immenses duvets d’or, projetant sur les arbres une lumière chaude et magnifique. La forêt s’étendait sur maintes collines, à perte de vue, comme une mer infinie et insurmontable. »

~ p 124

 

« Et si, comme les roses fleurissent et les torrents coulent, tuer est la seule chose que la Bête soit capable de faire ? Peut-elle tout de même aspirer à autre chose ? »

~ p 190 / Rose

 

« [Les illusions] paraissent vraies, même dans la senteur, le toucher ou l’ouïe. Elles sont comme un mensonge que l’on croit. Mais lorsqu’on apprend la vérité, elles sont condamnées à disparaître. »

~ p 212 / Espérance

 

« Car les histoires ne peuvent pas mourir […]. Face à elles, les hommes naissent dans le sang et agonisent dans la douleur. Ils privilégient à tort tout ce qui brille. La Beauté ne vaut rien : elle se ternit, souffre et finit par mourir. Ton existence non plus ne vaut rien. Dans un siècle, qui se souviendra de toi ? Mais les histoires, elles, restent éternelles. »

~ p 216 / Espérance

 

« L’amour est égoïste. Nous naissons tous avec un vide à l’intérieur de nous. Si nous étions parfaitement entiers, crois-tu que nous aurions si désespérément besoin de l’amour de quelqu’un d’autre ? Ils nous renvoient l’image dont nous avons besoin et, par leurs sentiments, nous disent que nous valons la peine d’exister. Nous aimons les autres seulement parce que nous ne voulons pas être seuls. »

~ p 220 / Espérance

 

La Bête du Bois Perdu de Nina Gorlier, 18 €, Editions Magic Mirror. 

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 16.10.18

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