L’avis des libraires - 98ème chronique : Apostasie

09/10/2018

L’avis des libraires - 98ème chronique :

Apostasie de Vincent Tassy

Poésie funeste, fable de l'angoisse

Désenchanté de tout, le jeune Anthelme fuit la civilisation et trouve refuge dans une singulière forêt aux arbres grenat, la Sylve Rouge. Son ermitage est interrompu lorsqu'il fait alors la connaissance d'un être singulier à la beauté envoûtante, Alvaron. Ce dernier lui propose de rencontrer le maître de ces bois, le troublant et sensuel Aphelion. Le roi de la Sylve Rouge lui conte alors la tragique histoire d'Apostasie, fille unique d'un couple maudit...

 

Il est exceptionnel de rencontrer un ouvrage si hypnotique, si déroutant, qu'il fausse totalement votre vision du Bien ou du Mal et vous tire inexorablement hors de votre zone de confort. Rarement le malaise n'aura été si violent et si addictif qu'entre les pages d'Apostasie.

Le premier roman de Vincent Tassy est loin de tout ce que le lecteur pouvait attendre. Sa réinterprétation du mythe vampirique offre une oeuvre dense, obscure et corrompue. Aussi mélancolique que violente, aussi érotique que gore, aussi somptueuse que sombre... Il se dégage d'elle une aura envoûtante et empoisonnante, à l'image du trouble que la Sylve Rouge et ses habitants font naître dans le cœur de notre protagoniste Anthelme.

La plume, alambiquée et soutenue, cumule les métaphores et les comparaisons, imprégnant d'emblée son lecteur dans l'univers déroutant qui lui est proposé. Un soin tout particulier est accordé au style, à la beauté des mots, aux choix des prénoms.

Sur la forme, la qualité est indéniable mais encore faut-il que le fond y soit... Et c'est le cas. L'intrigue entremêle deux histoires : la quête d'Anthelme d'un côté et le destin de la Princesse Apostasie et sa famille de l'autre, racontée cette fois par le Vampire Aphelion. Personnellement, le conte macabre aux airs de tragédie grecque que subissent le Roi Irvine, son épouse Lavinia et leur entourage m'a semblé plus fascinant encore que la quête originale d'Anthelme. C'est par ce conte que nous sont présentés le sorcier vampire Ambrosius, si touchant et abject à la fois, victime puis coupable ; le couple Lazare/Leandro ; la douce Annabel ; la vive Sarah ; Elaine la maudite. Au final, ce sont bien quatre voix qui se mêlent au récit pour offrir l'histoire dans son entièreté - principalement celles d'Anthelme, Aphelion et Ambrosius.

Le rythme est lent, contemplatif : bientôt, vous êtes bercé par cette histoire comme une comptine macabre qu'on vous chanterait à l'oreille. Clairement, le livre se revendique dans l'esprit d'un conte mortuaire et multiplie les hommages aux écrits qui hantent l'imagerie populaire : son déroulement est d'ailleurs sensiblement le même, avec des héros à la recherche de princesses, prêts à tout pour accomplir leur quête. Mais le monde qu'ils doivent affronter est éminemment plus dangereux et malsain, les protagonistes plus sombres - en témoigne la rencontre entre Aphelion et Anthelme, qui atteint des sommets d'esthétisme sinistre et d'érotisme gore... A ce moment précis, la plongée dans l'horreur et le drame sera inéluctable ; il est évident que toute quête sera vaine et le dénouement tragique. Vincent Tassy n'épargne rien à ses lecteurs, pas plus qu'à ses personnages, livrant une fable onirique et nébuleuse, se réappropriant à merveille le mythe du vampire. Il y a fort longtemps d'ailleurs que l'on avait pas vu des goules si séduisantes et cruelles...

Apostasie a parfois la violence sexuelle d'un Sade ; plus explicite que Poe et plus vicieux que Stoker, il est hélas moins émouvant qu'Even Dead Things Feel You Love, autre roman paru aux Éditions du Chat Noir évoquant les striges.

Sans doute pourrait-on lui reprocher un surplus d'artifices, avec des comparaisons parfois dénuées de sens, ainsi qu'un narrateur peu intéressant dans sa première partie, pâle ersatz de ces héros romantiques du passé rongés par une mélancolie dévastatrice. L'univers froid de Tassy semble d'ailleurs se propager jusqu'au lecteur : ainsi, s'il ne sortira pas indemne du long cauchemar où il a été plongé, ce dernier demeurera incapable de s'attacher aux compagnons miséreux qui parsèment ce songe terrifiant.

Apostasie n'en demeure pas moins une fable angoissante, un poème funeste dont le dénouement, beau à en pleurer, déchire le cœur ; où les monstres souffrent dans l'obscurité, les poètes meurent d'un amour fantasmé et les princesses d'un passé trop lourd à porter.

 

« J'étais le fantôme aux livres fantômes. » 

~ p 22

 

« J'étais né pour contempler, plus que pour toute autre chose.

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi les beautés les plus ténébreuses étaient pour moi les plus attirantes. Peut-être le goût du mystère, du voile et de la profondeur. L'obscurité protège de la vérité. De ce qu'on ne veut pas savoir. Elle est folle et imprévisible, mais secrète, silencieuse ; belle comme une mer de diamants noirs.

Devant la tour, j'étais Aurore au fuseau. Mon seul désir, celui de me piquer le doigt. » 

~ p 54

 

« Aphelion, te voir, c'est ne plus savoir si dans la mort enfin on oubliera ton parfum de fleur tombale, la blancheur de ton torse décharné, ta peau froide et lumineuse qui te rend nuageux au milieu des ténèbres ; ces fumerolles noires, celles de ton infinie chevelure et tes longs doigts de nacre, et tes mamelons cyanosés comme deux saphirs très pâles et très froids. Pourquoi, ne plus savoir ? Je croyais oublier ton visage chaque fois que je cillais, et chaque fois c'était la même terreur, la même excitation, le même éblouissement. J'avais la sensation que tu me respirais ; que tu respirais tout ce qui t'entourait. Si aujourd'hui je m'adresse à toi, c'est pour tenter de te donner corps et âme, pour m'assurer que je t'ai vu un jour, pour imprimer dans ma mémoire ton effroyable splendeur. Mais as-tu corps et âme ? Ne plus savoir si dans la mort on oubliera tes moires éternelles, c'est ne plus savoir si l'on vit, si l'on meurt, si l'on est déjà mort [...] » 

~ p 61-62

 

« J'avais si souvent recherché l'égarement dans les livres ; ceux qui sont interminables, remplis de longs passages où les images et les idées se heurtent à un chaos délicieux. Ceux qui ne suivent pas de chemin. » 

~ p 136

 

« Sommes-nous vains au point de nous laisser endormir par la beauté ? C'était accepter, pour elle, d'être détruit.

Un part de nous voulait peut-être épargner ce qui avait le charme éthéréen d'un rêve. » 

~ p 145 / Ambrosius

 

« Tout en elle ressemblait à une blessure. De ces blessures incolores, sans origine et sans remède, des cœurs détruits depuis le premier jour par leur mélancolie. » 

~ p 153/ Ambrosius

  

« Tu veux que je te dise pourquoi on tremble, Leandro ? [...] Parce qu'on crève de jalousie. Tous ces livres que je viens de balancer, je les ai lus. Je les connais même très bien. Ils étaient posés là, sur les étagères, sans ordre. Pas rangés. Trop de passion pour ranger, trop de désir, trop envie de dévorer ce qu'il y a en eux. Trop envie de vivre. Parce que tu sais ce que c'est, la passion d'Ariane ? C'est être vivante, c'est mourir un jour. Il n'y a pas un seul de ces livres qui ne parle pas de la mort. Elle est heureuse, Ariane, tellement heureuse. Elle communie avec ses livres, elle discute avec eux des secrets qu'aucun d'eux ne veut percer. Elle aime le mystère qui l'attend. Elle imagine ce qu'il pourrait être, parfois, certains livres l'aident à le dessiner dans son esprit, mais il n'a jamais la même forme, il change en permanence. Ariane vit ce que j'ai toujours rêvé de vivre. Elle traverse les jours avec la légèreté de ce qui s'en ira. Elle lit, avec fureur, elle se laisse ballotter dans des milliers de mondes qu'elle partage avec les autres. Et un jour, elle mourra. On se souviendra d'elle plus ou moins longtemps, et puis peut-être bien qu'on l'oubliera. Et tant pis, elle s'en fiche, elle se reposera, dans l'inconnu. Elle aura quitté la réalité. Au revoir la réalité. La laide réalité. » 

~ p 285-286 / Ambrosius

 

« J'avais longtemps cru que je détestais le printemps. Mais je compris alors que j'avais peur de lui. Peur de sa lumière. Peur de ce qui renaît, peur de ce qui ne reste pas dans l'ombre. Pourquoi ? Peut-être parce que je croyais qu'il trahissait mes secrets. En cet instant, il ne m'effrayait plus. » 

~ p 300

 

Apostasie de Vincent Tassy, 19,90 €, Editions du Chat Noir. Déconseillé au moins de 18 ans.

 

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard du 09.10.18

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