L’avis des libraires - 94ème chronique : Mon yoga, ma détox, mes emmerdes

11/09/2018

L'avis des libraires : 94ème chronique

Mon yoga, ma détox, mes emmerdes de Brigid Delaney

A la conquête (loufoque) du bien-être

Brigid, journaliste passionnée et brillante, est aussi un chouïa au bout du rouleau... Notre héroïne décide alors de tenter l’expérience la plus édifiante du XXIème siècle : retrouver sa sérénité. Adieu au rythme de vie citadin survolté, aux repas gargantuesques et aux soirées cocktails ! Brigid va tester sur elle-même toutes les méthodes de bien-être en vogue, aux quatre coins du monde. Débute alors un voyage loufoque où, à grands renforts de détox intense, de yoga tordu, de nettoyage du côlon philippin et de thérapie de groupe en plein bush, elle va chercher à renouer avec le bien-être. Alors, succès ou échec ?


C’est le grand combat de l’Homme moderne : être en paix avec soi-même, s’assurer d’une bonne hygiène corporelle et mentale, manger bio, pratiquer du sport, opter pour la médecine douce etc. etc... Si l’objectif est noble, il est surtout au cœur d’un business des plus juteux, business porté par un marketing calibré et un poil culpabilisant ! Difficile donc de passer entre les mailles du filet ou de faire le tri dans ce marché qui sent plus souvent le coup monté que la sérénité !

Reporter touristique (entre autres), Brigid Delaney en a fait les frais et nous livre, avec son témoignage, les diverses folies inventées par les lobbies du bonheur... Entre les arnaques et autres techniques farfelues se cachent aussi bons plans, habitudes efficaces et méthodes édifiantes.

Cet ouvrage n’est pas un roman mais bel et bien le récit, édifiant, de ce long combat acharné. Un récit non seulement drôle et accessible mais aussi instructif et détaillé : sur environ 300 pages, Delaney évoque son parcours, sa quête qui s’est étendue sur des années, de pays en pays. Elle y évoque les différentes formes de yoga ; le supplice des lavements ; la détox inhumaine à laquelle elle s’est pliée ; les retraites spirituelles dans des lieux de culte flippants ; les randonnées extrêmes sur des îles paradisiaques infestées de crocodiles ; les boissons vertes supposées vous conférer un regain d’énergie qui se monnaient dix dollars le gobelet ; le mélange d’herbes à ingurgiter trois fois par jour, passablement immonde, dont le goût rappelle celui d’« une goulée de bière le matin après une fête [lors]qu’on découvre que dix mégots de cigarettes flottent au fond de la bouteille […] . »

Le livre va au-delà de la simple biographie et s’appuie sur des témoignages, des articles, des chiffres – des chiffres qui donnent le vertige : « l’industrie du bien-être est un géant international avec un chiffre d’affaires annuel d’environ 3,4 milliards de dollars, soit presque trois fois plus que celui de l’industrie pharmaceutique mondiale ».

La plume de l’auteure, ses multiples références culturelles, son recul vis-à-vis d’elle-même et son sens de l’humour décapant rendent, malgré ce côté technique, la lecture fluide. Cette quête de bien-être rend ses préoccupations, son expérience, son besoin de savoir et de comprendre pour espérer une amélioration curieusement universels. L’empathie est poussée à son maximum car chacun a été confronté aux problèmes et hypothétiques solutions mentionnés dans ce récit – si on n’a pas directement testé ces remèdes « miraculeux », on y a souvent pensé, lu des témoignages, parcouru des blogs, feuilleté des journaux… Cette biographie pointe du doigt un aspect peu reluisant de notre société occidentale. La solitude, le mal-être, l’angoisse, la malbouffe, l’inactivité viennent s’ajouter au cercle vicieux connu et redouté par l’Homme moderne : fêtes/débauches, dégoût/déprime puis diet/yoga. Ce cercle est symptomatique de la tentative un peu hypocrite de faire n’importe quoi et de compenser comme on le peut par la suite afin de se donner bonne conscience. Spoiler : le yoga, le jeûne ou la diet ne sont pas des élixirs de magnificence en mode « Portrait de Dorian Gray ». Quoi qu’il arrive, on finit toujours par payer les conséquences de trop nombreuses soirées, des substances toxiques et j’en passe. Le tout est de les accepter, de à ne pas les reproduire, d’être en paix avec soi-même afin de pouvoir prétendre à cette sérénité que la journaliste – et nous-mêmes – cherchons à atteindre. Et ce livre distille des pistes pour parvenir à les atteindre par nous-mêmes.

Il est difficile de ne pas apprécier la franchise de l’auteure, qui insiste sur le côté très personnel de ses tentatives. Succès et échecs varient d’une personne à l’autre, dépendent de sa situation personnelle, qu’elle soit financière ou professionnelle, de sa motivation, de son degré de détresse au moment précis où elle se lance dans une nouvelle tentative. Delaney rappelle ainsi qu’une diet sévère est impossible à tenir si on est en activité et fauché : cela demande non seulement de la motivation mais aussi du temps ET de l’argent, deux conditions difficiles à remplir pour beaucoup.

Elle tient également à minimiser ses tentatives, notamment par rapport à l’actualité : elle ne minimise pas l’impact sur soi mais le repositionne par rapport à des évènements mondiaux autrement plus graves. Si elle ne s’épargne pas, elle fait également preuve d’une belle lucidité. Et la conclusion apportée à ces longues années d’ « emmerdes » est l’une des plus belles qui soient. A travers cette quête de bien-être, « nous nous sommes tellement concentrés sur nous-mêmes que nous avons arrêtés de voir les autres. Narcissisme et repli sur soi total. […] Il est temps de lever les yeux […], continuer à nous battre mais autrement, en impliquant les autres, en soutenant les autres. » Preuve que le bien-être est une quête commune et universelle.

De quoi cogiter avec une potion verte à la main…

« Bondi, Australie. Décembre. La façon dont le soleil teinte les falaises de miel en fin d'après-midi. Les baignades quotidiennes, l'air salin et les cafés forts. Tout ça me manque énormément. C'est un endroit dont émane une forme de santé vitale, une splendeur dorée. J'ignore si Bondi attire les gens beaux ou si on devient beau en y habitant, quand on se cale sur son rythme : courir sur la plage, faire du surf, faire des longueurs dans la piscine de Bondi Beach, tout ce yoga, toute cette méditation, tout ce soleil. » 

~ p 16-17

 

« Je n'ai pas juste besoin d'une détox ni d'un traitement express. Je dois réinitialiser complètement mon organisme. [...] Si je coche toutes les cases - être pure, mince et sereine -, j'aurai la meilleure vie possible, non ? » 

~ p 18

 

« Faire une détox pendant deux semaines a été la chose la plus difficile que j'aie faite dans ma vie, mais aussi la plus intéressante. En effet, non seulement on apprend à connaître son corps d'une façon différente, fascinante et grotesque, mais, quand on s'extrait de la mêlée, on se rend aussi soudain compte de la place centrale qu'occupent la nourriture et les boissons dans notre société. » 

~ p 51-52

 

« Mais peut-être qu'on a besoin d'une figure d'autorité quand on fait quelque chose d'aussi grave, dangereux et difficile comme ne plus s'alimenter. Pour réussir à tenir bon, on a besoin de se créer un monstre imaginaire ou une figure paternelle, quelqu'un de strict dont on a peur quand on s'écarte du droit chemin, à qui on veut faire plaisir et à qui on veut désespérément plaire. » 

~ p 106-107

 

« Où sont les restaus normaux ? C'est comme si la société entière souffrait de troubles alimentaires. » 

~ p 112

 

« En cette époque de grand narcissisme, nous ne luttons pas contre une force extérieure ou une injustice, nous ne remportons pas de victoires publiques ou sociales. Non, nous avançons à petits pas, seuls dans notre coin : nous triomphons sur notre appétit et notre manque de volonté. » 

~ p 118-119

 
« Le yoga m'obligeait à bouger différemment. Ce n'était pas les tensions fortes et rapides de la course à pied, ou les arrêts et les redémarrages brutaux du basket, les sols durs, les filles plus grandes qui vous surplombent avec leur bras droit déplié au-dessus de votre visage comme des néo-nazis à un meeting, les adhésifs sur le bout des doigts, les sifflements stridents, les projecteurs et les nuits froides.

C'était doux et fort, difficile et gratifiant. Il n'y avait que vous et votre corps. Pas de ballons, pas de sifflets. [...] J'ai ressenti quelque chose de complètement nouveau. C'était profond, engourdissant et paisible, et pourtant, j'étais super-alerte comme si je m'étais réveillée dans un royaume plus harmonieux. » 

~ p 144

 

« Au Sri Lanka, j'ai aussi compris que, pour me sentir vivante et bien, il suffisait que je marche dans l'herbe et que je m'y allonge, les sens en alerte - longtemps, sans rien faire en particulier. »

~ p 251

 

« La solitude donne aux gens la possibilité d'effectuer des changements dans leur vie. »

~ p 257

 

« Le samsara (la vie), c'est dur, mec. Ou, comme disait Bowie, "on se plante toujours avec la même voiture". Après cette retraite, je me surprends souvent à faire les mêmes erreurs, à prendre les mêmes mauvaises décisions, encore et encore. » 

~ p 265

 

« On peut avoir trop de liberté et trop de choix. Trouver, adopter et garder une pratique spirituelle avec une part d'introspection, que ce soit sous forme de prière ou de méditation, peut conduire peut-être pas au bonheur permanent mais à la sérénité. C'est peut-être la seule forme de bonheur pure et stable, car elle ne dépend pas de facteurs extérieurs : un amoureux sublime, un boulot super, plein d'argent à la banque. Ces choses-là, ça va, ça vient. » 

~ p 342

Mon yoga, ma détox, mes emmerdes de Brigid Delaney, paru aux Editions First, 256 pages, 16€95.

 

Article paru dans le Pays Briard le 11/09/2018

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