Digressions, non-dits & qu’en-dira-t-on #7 : Du problème de l’adaptation : Love, Simon

28/06/2018

Digressions, non-dits & qu’en-dira-t-on #7 :
Du problème de l’adaptation : Love, Simon

 

Je pensais en avoir fini avec les adaptations et avoir dit tout ce que j'en pensais avec ma chronique sur Les Proies - qui avait inauguré le tout premier Digressions, non-dits & qu’en-dira-t-on. Comme je vous l'avais confié alors, je ne fais pas partie des irréductibles réfractaires aux adaptations : voir les histoires qu'on aime être transposées à l'écran à quelque chose de grisant et c'est fascinant de voir quels visages se greffent aux personnages, quel réalisateur applique sa patte à l’intrigue, quel compositeur va souligner l'action en musique.

Aussi je le martèle : n'en déplaise aux fanatiques, la distinction entre le livre et le film est primordiale. Une bonne adaptation n’est pas nécessairement un bon film et un grand film peut très bien être une mauvaise adaptation.

Mais il ne faut jamais dire jamais et je me suis de nouveau retrouvée face à un cas légèrement complexe avec l'adaptation de Moi, Simon, 16 ans, Homo sapiens de Becky Albertalli... Cette fois-ci, on ne peut reprocher au réalisateur de prendre parti et de casser ainsi toute l’ambiguïté de l'oeuvre originale.

Non, en revanche on peut clairement pointer du doigt le puritanisme qui rend Love, Simon beaucoup trop anecdotique en comparaison à son support de base... Tout en suivant l'intrigue à la lettre.

Vous le savez mais j'ai adoré Moi, Simon, 16 ans homo-sapiens. Je lui ai trouvé une résonance si authentique, si sincère : il abordait, « mine de rien, par petites touches, des sujets cruciaux : le harcèlement scolaire, l’homophobie latente, la grossophobie banalisée, les difficultés à communiquer etc. Le tout est porté par une plume fluide et caustique, sans emphase, qui rend ces éléments majeurs accessibles à tous. C'est un livre qui fait du bien… Et qui fait réfléchir. » Voilà la conclusion qui a succédé à ma lecture.

Alors comment peut-on respecté si étroitement son matériel de base tout en le vidant de sa substance ? Love, Simon est une vision beaucoup moins inspirée, beaucoup moins truculente de l'histoire originale. Elle est sage, lisse, anecdotique, dénuée de toute sexualité ou de toute sensualité, étonnamment chaste... Soit tout l'inverse du roman de Becky Albertalli ! Revu et corrigé par le puritanisme américain, il n'y a hélas plus rien qui distingue Love, Simon d'autres productions teenage similaires, hormis l'homosexualité de son personnage principal. Car il n'est mémorable, au fond, que pour une spécificité : être le premier film produit par un major du cinéma à mettre en scène une romance entre deux ados gays !

C'est d'autant plus décevant que le casting est très convaincant : Josh Duhamel, Jennifer Garner et Talitha Bateman forment la petite famille imparfaite mais aimante - Duhamel est d'ailleurs exceptionnel dans un rôle à contre-emploi de père aimant mais maladroit, blessant sans s'en rendre compte ; Jorge Lendeborg Jr est la définition du pote cool ; Katherine Langford réussit l'exploit de rendre la cynique Leah attachante (elle était profondément agaçante dans le roman) mais curieusement, de la page à l'écran, notre jeune lycéenne a perdu quelques kilos... Coïncidence ?

Quant à Nick Robinson et Alexandra Shipp, sans aucun doute, ils SONT Simon et Abby, l'incarnation parfaite et inspirée de ces personnages. On ne peut que saluer leur jeu et fantasmer sur la belle carrière qu'ils méritent d'avoir sous les projecteurs.

Cela dit, si Nick Robinson reste très à l'aise durant les 3/4 du long métrage, son alchimie avec Blue, lors de la scène de baiser finale, est totalement inexistante ! On est bien loin de l'étreinte passionnée sur laquelle s'achevait le roman d'Albertalli...

Excès de pudibonderie, encore et toujours, qui ne s'arrête malheureusement pas là.

Simon est plus âgé, sans doute pour ne pas choquer le public sur le fait qu'un ado si jeune puisse ressentir du désir pour le même sexe - la blague.

Comme vous pouvez vous en douter, il n'y aura pas non plus cette scène dans un bar, où Simon flirte ouvertement avec un étudiant gay pour la première fois et endure une cuite monumentale par la suite...

De même, l'athéisme de Simon est ici balayé, sans doute parce qu'il n'est pas de bon aloi de mentionner ouvertement son absence de religion aux States. Pourtant, il était intéressant de montrer que la foi de Blue, en tant que juif pratiquant, n'était pas un obstacle à leur relation, ni pour lui, ni pour Simon. Cela renforçait la tolérance des personnages.

Loin de l'humour fin et percutant d'Albertalli, on a ici droit à une succession de vannes particulièrement lourdingues de la part du proviseur ou de Martin qui, du maître chanteur complexe est  devenu un simple bouffon égocentrique et détestable.

A noter que, dans les bons choix du scénario, on assiste à la coupe du triangle amoureux Nick/Abby/Leah, ce qui empêche cette dernière d'être totalement insupportable... Avant que cette excellente idée ne soit purement et simplement gâchée par un autre triangle amoureux - tout aussi inutile et sans utilité, contrairement au roman.

Xavier Dolan, réalisateur surdoué érigé porte-parole LGBT, a lui-même soulevé l'importance du film en affirmant que « Avec tout son sérieux, sa normalité, il montre les difficultés de faire son coming-out, mais avec une conclusion inspirante pour les adolescents qui verront Love, Simon parce qu’ils ne se sentent pas "normaux". » Ce qui est vrai.

La mise en scène est classique et la musique calibrée, alternant pop contemporaine et morceaux cultes, tous les atouts d'une innocente comédie romantique.

Sauf que, à l'origine, Moi, Simon... était bien plus que cela et trop profond pour être résumé à une simple romance lycéenne gay. D'où la légère amertume.

Cela aurait pu être bien pire, bien mieux également - disons que c'est un entre-deux qui devrait satisfaire l'ensemble des spectateurs sans choquer les biens-pensants. Si vous n'avez pas lu l'ouvrage de Becky Albertalli, vous passerez un bon moment car Love, Simon se suit sans déplaisir, à défaut d'être inoubliable.

Contrairement au roman qui, gageons-le, tiendra, au même titre qu'Aristote et Dante, une place à part dans le cœur des lecteurs, quel que soit leur âge et leur orientation.

Bram et Simon par allarica

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