L’avis des libraires - 83ème chronique : Drôle(s) d'histoire(s) ! - Cabinet de curiosités historiques et déjantées

19/06/2018

L'avis des libraires : 83ème chronique

Drôle(s) d'histoire(s) ! -

Cabinet de curiosités historiques et déjantées

de Priscille Lamure

Itinéraire barré pour amateurs d’Histoire(s) décomplexée(s)

Qui n'a jamais rêvé de découvrir l'Autre Histoire, celle qui se cache derrière un trou de serrure ? La scandaleuse, la déjantée, l'étonnante, celle qui n'a jamais sa place dans les manuels ? Pour notre plus grand plaisir, Priscille Lamure joue les guides avec cet ouvrage truffé de petites histoires épatantes qui ne tardent pas à rejoindre la grande... 

 

Il y a deux visions de l'Histoire : la classique, qui compte parmi ses fidèles Stéphane BernJean des Cars, Franck Ferrand ou Diane Ducret, et la déjantée, dissidente malicieuse, portée par Louise Depuydt, Julie GrêdeCharlie Danger et Patrick Baud. Ce livre s'inscrit clairement dans la seconde catégorie !

Dès les premières pages, l'auteure nous prévient : « il va y avoir de la bagarre, du cul et des mots crus mais surtout d'inoubliables rencontres et des découvertes passionnantes » . Que l'on se rassure : toutes les promesses de cet avant-propos sont largement tenues !

Fidèle à sa réputation, Priscille Lamure, taulière du site Savoirs d'Histoire, dresse en quinze chapitres des événements insolites, des personnages hauts en couleurs, des œuvres singulières... Le ton est caustique, vif et volontiers facétieux, tant par le choix des faits relatés que par la très belle plume qui les narre. C'est tout l'esprit de Savoirs d'Histoire qui tient entre ces pages ; les fans - dont je fais partie - ne seront ni déroutés ni déçus par cette anthologie. En revanche, ceux qui ne connaissent pas cette passionnée et son style volontiers corrosif risquent forts d'être décontenancés !

Du Japon à l'Angleterre, de la France aux îles exotiques, de l'Egypte à l'Italie, Priscille Lamure vous embarque pour un tour du monde à travers les âges aussi extravagant qu'instructif !

Qu'il s'agisse d'un papyrus érotique ou d'une oeuvre narrant une bataille de flatulences, d'explications linguistiques (du mot "kif" à la fameuse phrase "la garde meurt mais ne se rend pas"), de groupes atypiques tels que les Sybarites ou les Philistins... Le livre est une véritable mine d'or qui recèle d'anecdotes truculentes !

J'ai pris plaisir à redécouvrir ces femmes hors-du-commun que je connaissais déjà (la Palatine, James Barry, Jeanne Baret* ou Jeanne de Belleville**) et à me replonger dans leur fascinant parcours, pourtant si méconnu du grand public. Mieux : j'ai approfondi mes connaissances sur certaines et appris du même coup qu'il existait un Ordre de L'Hermine. Cet ordre, qui comptait parmi ses membres le fils de Jeanne de Belleville, avait la spécificité rarissime « d'admettre tant les hommes que les dames » et ce qu’elle que soit leur condition.

Et puis il y a ces histoires qui vous happent, parce que vous n'en aviez jamais entendu parler, ne serait-ce que de façon lointaine. Ce fut mon cas pour l'Abbaye des Conards de Rouen qui, contre toute attente, n'est en rien une secte de "crétins monastiques" au sens moderne du terme mais bel et bien une confrérie à « l'humour redoutable », des insubordonnés qui « s'insurgent contre l'autorité et remettent en cause la justice et le pouvoir royal ». J'ai été sensible au sort des Apaches de Paris, gamins des rues désabusés, et ancêtres des blousons noirs si chers à l'imagerie populaire. De même, j'ai été captivée par le mystérieux manuscrit de Hans Talhoffer.

Drôle(s) d'Histoire(s) présente de plus l'avantage d'être relativement court : ses 150 pages permettent donc de retenir un certain nombre d'informations sans frôler l'overdose ! C'est aussi ce qui le rend si appréciable : les choix auxquels s'est livré l'auteur, le soin apporté à chaque chapitre, la bibliographie étoffée qui vient clore l'ouvrage... Soulignons également l'excellent travail des Editions du Trésor : le livre est aussi beau qu'instructif, la couverture aussi déjantée que son contenu.

En conclusion, Priscille Lamure nous laisse sur cette confession : « je m'en retourne à mes recherches, car il me reste encore bien des anecdotes surprenantes à découvrir dans cette source intarissable d'émerveillement et de connaissances qu'est l'Histoire. »

Un mot de la fin qui ressemble singulièrement à une promesse... Alors, à quand un volume 2 aussi décomplexé et cultivé ? De quoi rêver à une suite où l'auteure nous dévoilerait le secret des origines tragiques de Colin-Maillard, des dance marathons mortelles ou de l’incroyable talent de Matthias Buchinger...

« Pour conclure, faisons le bilan des pertes humaines comptabilisées lors de ce terrible chapitre de l'histoire des Philistins : pas moins de 84 070 morts, ce qui n'est pas si mal en seulement quatre pages de Bible. »

 ~ p 34 / Les Philistins

« Abandonnant sa demeure, la lionne a pris le large avec ses deux bambins et franchi la Manche pour se rendre auprès du roi d'Angleterre, qui lui offre volontiers son soutien. Le parlement de Paris décide alors de bannir Jeanne du royaume (arrêt du 1er décembre 1343), mais celle-ci n'en a cure car, avec l'appui d'Edouard II, elle se trouve à présent au beau milieu du vaste océan à la tête de trois navires armées et prêts à canonner toute embarcation arborant une fleur de lys. Jeanne devient la terreur des mers, abordant et pillant tous les navires français qui ont le malheur de croiser son chemin. Parfois, elle se rapproche des côtes normandes et pose pied à terre, juste le temps d'assiéger quelques châteaux avant de disparaître à nouveau dans la brume... Les chroniqueurs décrivent la figure incroyable de cette insaisissable guerrière ne craignant ni Dieu ni diable, jupons retroussés dans la ceinture et glaive au poing, guettant à la poupe de son navire le moment d’aborder l'ennemi pour l’anéantir au fond des eaux. Les hommes de son équipage sont ébahis par tant de férocité, de détermination et de beauté. »

 ~ p 57 / Jeanne de Belleville

« Sans honte ni embarras malgré son haut rang, elle raconte encore dans ses lettres son mépris pour la bigoterie et les superstitions [...]. Aussi s'endort-elle souvent à l'église, au cours des interminables prêchi-prêcha, et c'est alors au roi, son voisin de messe, de la réveiller à petits coups de coude [...]. »

 ~ p 86 / La Palatine

« Le prince de Nassau, membre de l'expédition, [...] écrira à son propos : "L'aventure, je crois, peut avoir place dans l'histoire des filles célèbres." »

 ~ p 108 / Jeanne Baret 

« Ce sont des garnements qui, bien souvent, ont échappé à l'école et qui vivotent en traînant leurs savates sur les pavés de Paris. Pour survivre à la misère et pour s'assurer un semblant de sécurité, ils vivent en bande, vagabondent, commettent larcins et vols à l'étalage, et crient leur colère et leur soif de liberté [...]

Devenue un symbole, la figure de l'Apache perdurera tout le long du XXe siècle, inspirant notamment les blousons noirs des années 1960 ainsi que certains mouvements punk et anarchistes des années 1980. Héroïne emblématique de l'époque des Apaches, Casque d'Or, dont l'histoire rocambolesque aura fait couler beaucoup d'encre, inspirera des personnages de music-hall, des chansons, et le célèbre film de Jacques Becker, sorti en 1952 dans lequel la rebelle est incarnée par Simone Signoret. »

 ~ p 139-14 / Les apaches de Paris

« Mais ne vous fiez point à cette naïve définition car les Conards de Rouen étaient loin d'être débiles. Ils étaient d'ailleurs craints et redoutés par toute une partie de la population. En effet, le talent de ces amuseurs étant de dévoiler au grand jour les désordres sociaux et les tares de la bonne société, mieux valait se méfier de ces "malins et infatigables enquêteurs". Organisés et bien renseignés, ces joyeux drilles traquaient les écarts de conduite et les déviances de leurs contemporains pour  mieux les dénoncer publiquement, sur les places et dans les rues, et les livrer en pâture aux ricanements des badauds. Adultère, cocufiage, vol, crime... Rien ne leur échappait. Ils se moquaient éhontément des rois, des papes, du haut clergé et n'hésitaient pas à s'attaquer au petit peuple, quand il le méritait.  »

 ~ p 64 / Les conards de Rouen

« Quelque temps plus tard, le général, bien embêté, nia formellement avoir prononcé lesdites paroles sur le champ de bataille : "Je n'ai pas pu dire La garde meurt mais ne se rend pas puisque je ne suis pas mort et que je me suis rendu."

En effet, ça ne fait pas très sérieux. »

 ~ p 92-93 / Cambronne

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 19.06.2018.

Priscille Lamure, Drôle(s) d'histoire(s) ! - Cabinet de curiosités historiques et déjantées aux Éditions du Trésor. 155 pages. 17€

Petites précisions pour les curieux :

*Pour en découvrir davantage, je ne saurai que vous conseiller le génial Les travesties de l'Histoire d'Hélène Soumet (chronique ici), qui compte parmi mes anthologies historiques favorites.

**Grande passionnée de piraterie, j'ai découvert Jeanne de Belleville au fil de mes recherches sur les femmes pirates, passion qui m'a poussée à lire Pour ce qu'il me plaist  de Laure Buisson (chronique ici).

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