L’avis des libraires - 81ème chronique : Filles à papa

05/06/2018

L'avis des libraires : 81ème chronique

Filles à papa de Lorraine Kaltenbach

Protecteurs ou pervers, exemplaires ou coupables,

 multiple exemples de papas particuliers...

Protecteurs ou destructeurs, exemplaires ou coupables, soutiens inébranlables ou éternels absents, confidents ou pervers... Les papas laissent une empreinte indélébile sur la vie de leurs filles. Lorraine Kaltenbach revient sur ces rapports complexes de Lucrèce Borgia et Alexandre VI à Lady Gaga et Joe Germanotta, en passant par Sharon et Walt Disney.

On ne va pas se le cacher : entre un père et sa fille, les rapports sont rarement simples. Et lorsque l'on touche à la gloire, l'art ou la politique, quand le nom de l'un ou l'autre (voir les deux !) devient célèbre, les choses se corsent d'autant plus !

Avec minutie et un talent de synthèse qui force le respect, Lorraine Kaltenbach revient sur quatre-vingt duos pères-filles ayant marqués l'Histoire, qu'ils aient vécu à une époque ancienne ou soient nos contemporains. Cette galerie épate tant elle aborde des horizons radicalement différents : politique, cinéma, musique, peinture, people,  aristocratie... Qu'on soit fille de César ou Victor Hugo, Goebells ou Molière, un constat s'impose : la vie est loin d'être facile.

Ce sont les rapports souvent troubles, parfois destructeurs et dédaigneux, d'autres purs et fusionnels, qui lient chaque papa à sa gamine.

Le tout pourrait ressembler à une lecture futile, une sorte de best-off façon presse à scandales estampillée "historique" mais il n'en est rien. Le sensationnalisme est heureusement largement contrebalancé par la qualité de la plume, le soin apporté aux recherches et la passion que semble vouée Kaltenbach à son sujet. Sa sélection s'avère pertinente, parfois surprenante (sont évoqués Nabilla et Khoutir Benattia, Lady Gaga et Joe Germanotta, Marion et Walter Bartolli, Sarah-Damaris et Jésus de Nazareth). Bref, il y en a vraiment pour tous les goûts. Même si je dois avouer que, à titre personnel, j'aurai aimé y voir figurer la fin tragique de Nicolas II et ses filles ou l'enfance houleuse que passa la pirate Anne Bonny au côté de son géniteur tyrannique William Cormac. Mais tant pis !

Il y a quelque chose de réellement fascinant à voir ces personnalités par le prisme de la parenté et peu importe les éventuels oublis.

 

« "Ma chère Claire. Il est naturel que quelques mots de moi te marquent une fois de plus la tendresse que j'ai pour toi. Mais ils sont bien loin de l'exprimer comme je la ressens, n'osant la faire trop souvent et sans occasion spéciale. Il te faut donc lire entre les mots. Ce que tu fais du reste à merveille. Tu ne peux pas savoir la place que tu tiens dans ma vie ; le vide que je sens quand je ne suis pas avec toi." »

 ~ p 222 / extrait d'une lettre de Gustave Eiffel adressée à sa fille Claire Salles

 

Certains pères chérissent leurs filles comme le plus précieux des joyaux : l'idolâtrie que voue Talleyrand à sa fille Charlotte est palpable, elle est la seule personne qu'il ne trahira guère ; résistante au caractère bien trempé, Marguerite sera à la fois la progéniture et la muse d'Henri Matisse ; De son côté, Staline décime sa famille au moindre doute d’insubordination (dès 1938, il fait "fusiller deux beaux-frères, déporter quatre belles-sœurs, a sacrifié son fils aîné, fait sombrer son cadet dans l'alcool et enfin déporté sa belle-fille" ~ p 216)... Pour autant, le petit père des peuples protège Sveltlana comme la prunelle de ses yeux, joue avec elle, lui concède chaque caprice et s'oppose à tout prétendant susceptible de l'éloigner de l'adoration paternelle ; Charles Darwin, qui a révolutionné la biologie avec son ouvrage De l'origine des espèces, a perdu la foi suite au décès de sa cadette Annie : c'est à la suite de cette tragédie qu'il trouve la force de renoncer à son dilemme intérieur et choisit la science plutôt que la ferveur religieuse.

Mais, dans le cœur des filles, l'empreinte paternelle est également bien présente. Citons par exemple Sophie qui, forte des concepts de son père Robert Scholl et de la méfiance de ce dernier vis-à-vis du nazisme, sera exécutée pour ses convictions. Parfois, elles sont les premières victimes des engagements héroïques de pères d'exception : Valérie et Constanze ou Jeanne paieront le prix fort pour être la chair de Claus von Stauffenberg ou d'Alfred Dreyfus.
D'autres fois, ces enfants du beau sexe chercheront par tous les moyens à échapper au paterfamilias. C'est le cas d'Alina Castro, qui, à tout juste quatorze ans, s'oppose à Fidel et déclare, tout de go, qu'elle refuse de vivre dans cet "endroit fermé, isolé, sans livre, sans presse libre, sans vêtements, sans fantaisie, sans argent, entouré de mouchards" qu'est Cuba (p 305). Même son de cloche chez les scandaleuses sœurs du clan Mitford : toutes connaîtront des sorts différents, à l'issue plus ou moins heureuse, mais chacune s'opposera à la bêtise crasse du père, un baron misogyne et acariâtre.

Des pères indignes, il y en eu aussi, beaucoup. Citons la fille oubliée des Poquelin, ignorée par Molière lui-même ; Olympe de Gouges, révolutionnaire et féministe avant l'heure, fille illégitime d'un marquis, qui se fera éconduire à la porte de ce dernier ; la cruauté du marquis de Sade à l'égard de Madeleine Laure qu'il qualifie "tant pour l'esprit que pour la figure" de "grosse fermière" (p 234) ; enfin, le joug incestueux, violent et destructeur que fait peser sur Rita Hayworth son paternel Eduardo Cansino, la poursuivra toute sa vie : elle laissera l'image d'une femme-objet profondément malheureuse et mal-aimée...

Vous l'aurez compris, cette compilation est une mine d'informations qui, par cette approche inédite, éclaire des noms illustres. En plus de tous les exemples passionnants cités tout au long de cette chronique, j'ai pour ma part trouvé fascinants les chapitres dédiés à Sharon et Walt Disney, Chris Weller Feder et Orson Welles, Jackie Kennedy et John Vernou Bouvier, Karen Blixen et Wilhelm Dinesen, Gustave Eiffel et Claire Salles...

Filles à papa est un livre qui, décidément, tombe à point nommé en cette période de fête des pères : vous pouvez le dévorer d'une traite mais, afin d'apprécier cette mine d'or à sa juste valeur, je vous conseillerai plutôt de le savourer en lisant un portrait de temps à autre.

De mon côté, je dédie cette chronique à tous les pères qui la liront, (mal)heureux géniteur d'une fille, et à un en particulier, qui compose des morceaux au piano, écoute ZZ Top, assume son coté geek et vénère les lasagnes - un papa imparfait mais parfait pour moi.

 

« Amour, admiration, possessivité, violence, abandon, adoption, filiation naturelle, disparition, absence, inceste, trahison, parricide, etc. L'extrême diversité de la relation père-fille, l’obscurité qui l’enveloppe, jette sur ce lien invisible bien des complications et des mystères. Pour être familière à toutes les femmes et à beaucoup d'hommes, cette attache ne s’envisage que par l’étroite embrasure de l’expérience personnelle. À moins d'aller regarder par le trou de la serrure comment cela se passe chez les autres... »

 ~ p 9 / extrait de l'avant-propos

« Avec M. Germanotta, la bombe bisexuelle est tout à la fois Peter Pan et la fée Clochette : une enfant tourmentée, dépressive, ancienne cocaïnomane, qui n'est jamais plus sereine que chez maman Cynthia et papa Joe. Mais c'est aussi l'ange protecteur et consolateur de son père, la créature sensible et délicate qui compatit aux infortunes paternelles et brûle de satisfaire tous les rêves de son géniteur. »

 ~ p 25 / Joe Germanotta & Lady Gaga

« Un décor qui exhale un parfum d'honnêteté, la petite vie paisible, le bonheur domestique, leurs mœurs réglées et l'ambition modeste. De ce matériau insignifiant, Jane va faire six livres immortels dans lesquels des jeunes hommes riches mettent beaucoup d'ardeur à épouser des filles qui ne le sont pas. Dans chacun d'eux, la jeune Anglaise raille son temps avec une grâce exquise. Elle blâme cette morale bourgeoise qui élève les filles comme des pouliches en vue de leur faire contracter des mariages avantageux. »

 ~ p 33 / Jane Austen et le révérend George Austen

« Il se résigne, en apparence seulement, car David est un entêté qui n'écoute rien, n'entend rien, parce qu'il ne veut rien écouter, rien entendre. Ses envies sont sa loi. Or, monsieur a décidé d'aller au-devant du danger. »

 ~ p 36 / Jane Birkin et David Birkin 

« A présent, c'est l'un de ces artistes sans le sou, sans clientèle, évoluant dans cette bohème parisienne constellée de talents, qui se chauffe au feu sacré, dîne et loge on ne sait où. »

 ~ p 48 / Marguerite Matisse et Henri Matisse

« De la complicité naît pour chacun d'eux une sorte de double vie. Il y a d'une part l'existence domestique et familiale, obéissant à l'éthique ordonnée des femmes. Mais il y a aussi l'autre monde, plus fantasque, celui qu'ils sont seuls à partager au cours de leurs escapades en forêt. »

 ~ p 103 / Karen Blixen et Wilhelm Dinesen

« Molière et sa fille, c'est l'histoire d'une paternité avortée, deux destins que tout oppose, hormis d'avoir été tous deux orphelins sans prédisposition au bonheur familial. »

 ~ p 126 / Esprit Madeleine Poquelin et Molière

« Dans la matinée du 21 juillet, elle apprit le drame à la radio et prit soin de condamner son époux devant ses enfants pour les protéger :

"Une chose terrible est arrivée. Votre père a été fusillé. Papa a eu tort."
Peine perdue, la Sippenhaft - "responsabilité du clan" s'abattit sur sa tribu. Le Reichsführer-SS déclara, lors du rassemblement des gauleiters à Poznan, qu'il était déterminé à rétablir "une ancienne coutume pratiquée par les ancêtres teutons, la responsabilité absolue de la parenté. Lorsqu'un homme trahit, le sang de la traîtrise coule dans ses veines. Par voie de conséquence, tout son clan doit être anéanti. La famille du comte de Stauffenberg sera donc détruite jusqu'au dernier membre".

Nina sera déportée au camp de Ravensbrück, puis transférée dans un hôpital de Francfort, où elle donnera naissance à une petite Konstanze, le 27 janvier 1945, six mois après la mort de son père. Ses quatre aînés séjourneront à l'orphelinat de Bad Sachsa jusqu'au lundi de Pâques 1945, où on les sommera de faire leurs bagages, officiellement pour retrouver leur famille. Un bombardement providentiel les surprendra sur le trajet de la gare, qui les contraindra à rebrousser chemin. Ils apprendront plus tard que leurs tout-puissants geôliers projetaient de les envoyer à Bunchewald. »

 ~ p 177-178 / Valérie, Konstanze et Claus von Stauffenberg

« Je passe mes matinées avec Charlotte, je lui raconte ce que je sais et elle me raconte ce que je ne sais plus. »

 ~ p 23 / Charlotte de Talleyrand et Charles Maurice de Talleyrand-Périgord

Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 05.06.2018.

Lorraine Kaltenbach, Filles à papa aux Éditions Flammarion. 352 pages. 18€50

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