L’avis des libraires - 77ème chronique : La Rose retrouvée

24/04/2018

L'avis des libraires : 77ème chronique

La Rose retrouvée de Serdar Özkan

Méditations florales & manipulation familiale

A sa mort, la mère de Diane a laissé une lettre. Cette dernière contient un secret qui va changer la vie de la jeune fille, bouleversant tous ses acquis : contrairement à ce qu’on lui a toujours dit, son père n’est pas mort ! Il est parti en emportant avec lui Marie, sa jumelle - elle-même a repris contact avec leur mère voilà quelques mois. En lisant les lettres de sa sœur, Diane croit pouvoir la retrouver par l’intermédiaire de Zeynep Hanim, une vieille femme singulière qui aurait la capacité de parler le langage des roses... Direction Istanbul.

 

Après un mois consacré au développement personnel, voici le dernier ouvrage de ce cycle bien-être à savoir La Rose retrouvée de Serdar Özkan, conte philosophique turc. Pour cette chronique, j’aurai aimé vous parler d’un coup de cœur, d’un livre intéressant comme Ikigai, crucial comme Lettres à l’ado que j’ai été ou feel-good comme Conversations avec mon chat. Ce ne sera hélas pas le cas. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai été profondément déçue. Le livre n’est pas dépourvu de qualités, notamment concernant ses protagonistes secondaires : Zeynep Hanim, tenancière d’un hôtel qui parle aux roses, est une vieille femme loufoque mais tendre ; le clochard voyant est loin des clichés habituels ; Mathias, le peintre exilé d’Oxford, est un incorrigible rêveur romantique non dénué de charmes...
Mais il est très difficile de s’attacher et encore plus de s’identifier à Diane, Mary-Sue* en puissance : elle est belle, riche à l’excès, intelligente, idolâtrée par de nombreux prétendants, adulée de tous, proche de sa famille... Elle souffre même de s’afficher comme une personne superficielle - ce qu’elle n’est pourtant pas ! Evidemment, La Rose retrouvée étant un conte moderne, il semble logique que son héroïne apparaisse comme "clichée" et connaisse une évolution : qu’elle se découvre, s’accepte, assume ses envies, accomplisse son deuil, commence à tenir compte de l’importance de ce qu’elle ne voit pas ou ne peut entendre - comme le langage des roses, métaphore de la croyance. Mais elle accomplit ce parcours avec une facilité déconcertante et sur un temps très court qui plus est ! Sara, dans Conversations avec mon chat, connaissait une conclusion similaire... Au bout de plusieurs mois, ce qui donnait de la crédibilité à son personnage, le rendait attachant. Ici, les idées sont balancées de manière nettement moins subtile, si bien que le dénouement devient très vite prévisible.

De même, la foi religieuse est omniprésente dans l’intrigue, ce qui peut handicaper certains lecteurs.

Enfin, arrivons au point le plus gênant de cette lecture : la morale. Car oui, l’intérêt de tout conte repose sur son message, la leçon qu’il souhaite démontrer...
Dans l’idée, La Rose retrouvée véhicule de belles notions sur l’accomplissement personnel et le deuil, s’octroie quelques moments de poésie dans la roseraie de Zeynep Hanim, est parfois très réussi dans les interactions entre ses protagonistes - les conversations entre le clochard et Mathias ne manquent pas d’intérêt et sont même la source de certaines répliques piquantes.
Seulement voilà : toutes les leçons apprises par Diane reposent sur le mensonge. En découvrant le dénouement, basé sur un ultime retournement scénaristique, je me suis sentie tout d’abord médusée puis trahie. Abusée par l’auteur.

A la place de Diane, je gage que personne n’aurait quitté cette aventure de façon si positive et ragaillardie ! Comment pourrait-il en être autrement, alors que les personnes que vous estimez le plus au monde vous font miroiter une chose qui n’existe même pas ?
Alors oui, l’idée du "on ne se quitte jamais vraiment" est un bien beau message. Mais la façon dont il est transmis, le mensonge donc, est sûrement la plus terrible et mesquine qui soit.
C’est d’autant plus frustrant que le style d’Özkan, que certains n’ont pas hésité à rapprocher de Saint-Exupéry (auquel il fait maintes fois références d’ailleurs), est très agréable à lire.
Vous pouvez le découvrir ou non selon la curiosité qu’aura suscitée en vous cette chronique mais il m’est impossible d’apprécier ce livre ou de le conseiller.

Car si la morale est vitale, le cheminement qui la précède est tout aussi important.

 

* nom péjoratif pour désigner un personnage de fiction trop parfait.

« Le fait d'avoir été porté par Descartes confère sûrement de la valeur à un vêtement. Mais pourrais-tu imaginer l'inverse ?

- Que veux-tu dire ?

- Qu'un vêtement puisse accroître la valeur d'une personne... »

~ p 29 / Dialogue entre sa mère et Diane

« Le jeu du chat et de la souris est le plus doux de tous. C'est quand on attrape ou qu'on se fait attraper que les choses commencent à se gâter. »

~ p 81 / Le clochard médium à Mathias le peintre

 

Serdar Özkan, La Rose retrouvée aux Éditions Le Livre de Poche. 252 pages. 6,60 €

 

Article paru dans le Pays Briard le 24.04.18

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