L’avis des libraires - 75ème chronique : Conversations avec mon chat

10/04/2018

L’avis des libraires - 75ème chronique :

Conversations avec mon chat d'Eduardo Jauregui

 Félin 🐾 philo

 

Pour Sara, rien ne va ! Quadragénaire fraîchement larguée, dépassée par son boulot et lassée de son quotidien, elle ne sait plus quoi faire pour sortir la tête de l’eau. C’est alors que débarque un chat singulier, doué de parole, qui décide de lui inculquer la plus importante des leçons : (ré)apprendre à vivre.

 

La dépression est considérée comme le mal du siècle. Fléau particulièrement sournois et profond, il s’implante lentement dans notre société moderne qui lui donne hélas toute la matière nécessaire pour se répandre et proférer. Posez donc à un ami, un collègue, un parent, une question simple mais déroutante : « Es-tu heureux ? ». Parfois, il vous dira oui. Mais souvent, il répondra que non. Plus probable encore, il se rendra compte qu’il ne s’est jamais posé pareille interrogation, puisque son existence est ce qu’elle est, pour le meilleur comme pour le pire. Point. A quoi bon tergiverser sur ce qui ne peut être changé ?
Et c’est là qu’entre en scène le talent d’Eduardo Jauregui : nous insuffler de précieuses leçons de vie, sans discours enchevêtrés ou termes médicaux pompeux. Patiemment, il guide le lecteur dans ce roman psychologique positif, le pousse à se remettre en question, à s’interroger sur son quotidien… L’histoire de Conversations avec mon chat est aussi rafraîchissante que simple. Sur la forme, l’idée même de converser avec un animal qui ferait office de guide spirituel est originale. Sur le fond, l’intrigue reste un parcours initiatique on ne peut plus ancré dans le réel. On a tous en nous un peu de Sara, on rêve tous d’un guide attentionné comme Sibylle – prénom très bien choisi, directement inspiré des prophétesses de l’Antiquité.

Sous couvert de roman feel-good, léger et facile à lire, Jauregui dresse patiemment un véritable conte philosophique, une quête universelle : celle du bonheur. Difficile de ne pas se reconnaître dans Sara, ses doutes, ses peurs, ses innombrables « je ne peux pas », ce qui rend son parcours d’autant plus intéressant à suivre : identifiés à elle, nous suivons ses remises en question, nous interrogeons sur ses actes et les solutions qu’elle met en place pour élaborer une vie qui lui convient. Notre héroïne s’avère drôle, spirituelle, pétillante… En tant qu’expatriée espagnole, le regard qu’elle porte sur les londoniens est tout simplement jouissif. Bref, toutes les qualités d’une excellente narratrice !
Si nous étions le lecteur parfait, l’élève attentif, sans doute appliquerions-nous TOUS les préceptes délivrés par le philo-félin durant ces pages. Mais en réalité, quelques-uns suffiraient largement à alléger notre routine du stress qui la parasite. Juste quelques-uns, parmi ceux distillés au fil des mots. Se recentrer sur soi, pour commencer ; se rapproprier son corps, le détendre, l’écouter ; soigner son alimentation ; se reposer lorsque son bien-être l’exige ; s’entourer d’une meute complice (amis, famille, animaux) ; s’ouvrir à son environnement ; prendre du plaisir dans son quotidien en se focalisant sur des activités plaisantes ; arrêter d’être aussi matériel, aussi dépendant des nouvelles technologies ; s’épanouir dans son travail en donnant une impulsion positive à sa boîte ; être en accord avec ses idéaux…

Plus dur enfin : prendre conscience que se tromper n’est pas grave, que souffrir est un passage malheureusement obligé, que tout cela est un tout avec lequel il faut bien avancer, sans pour autant se laisser submerger. Vivre avec la douleur et non contre elle. L’accepter et s’en délester quand notre deuil s’accomplit. Renaître en permanence, ne pas avoir peur des changements, des nouveaux départs.
Jauregui, psychologue de formation, s’est penché sur de nombreux ouvrages pour écrire son roman, notamment des livres théoriques sur la psychologie de nos amis félins et leurs rapports avec l’être humain. Cela est visible à chaque page : Sibylle, outre sa capacité à décrypter l’Homme, est un véritable chat – ceux qui ont eu l’une de ses adorables boules de poil (et de griffes !) pourront en témoigner. C’est ce qui la rend attachante, à la fois délicieusement altière et indépendante, vaguement snob mais toujours à l’écoute, suffisante mais affectueuse… Aucun doute : nous avons beaucoup à apprendre des animaux. Comme le dit si bien Sibylle : « La vie des humains est compliquée. Ou plutôt, je dirais qu’ils se la compliquent. »
En définitive, Conversations avec mon chat est un bon livre, drôle, touchant, bien écrit et surtout, une excellente façon de débuter les ouvrages de développement personnel : accessible, il donne matière à réfléchir sur l’existence que nous avons, la vie dont nous rêvons et ce que nous mettons en œuvre pour l’obtenir.
De mon côté, je vous laisse : mon chat m’attend et il y a quelques-uns de ses enseignements que j’ai hâte de mettre en pratique !

 

« Ici, tu te moques de ce qui peut t’arriver dorénavant. Tu acceptes chaque moment parce que maintenant tu vois tout de haut, avec de la distance. Et si tu peux accepter ce qui t’arrive, quel que soit ce qui t’arrive, alors tu es libre. »

~ p 98 (Sibylle)

« Au bout du compte, la vie, ce n’est pas que des roses et du chocolat… Les roses se fanent, le chocolat fait grossir, et finalement tu te retrouves à bouffer des galettes de riz soufflé et à faire du Pilates pendant que ton mari se tire avec la première gamine qui passe et que ton boss refile le poste de tes rêves à ton idiote de collègue parce que toi, tu étais en congé maternité… »

~ p 36 (Véro)

 

« Cette chatte m’avait accompagnée jusqu’ici, jusqu’au bout de mon monde. Elle était là pour me donner sa tendresse, sans rien demander en retour. Elle était avec moi, tout simplement. Ici et maintenant. Dans le seul endroit et le seul temps que connaissent les chats. […] J’ai perçu, près de cette chatte qui se laissait caresser, qui s’offrait généreusement à ma main, que malgré tout le monde tournait, l’eau coulait, et le vent séchait mes larmes. Tout naissait, tout changeait, et tout mourait. »

~ p 96 (Sara)

 

« Quand vous êtes enfants, vous jouez avec les couleurs, les sons, les mots, votre corps ou votre tête. Vous vous amusez avec n’importe quoi. Vous vivez l’instant. Vous faites des expériences, vous testez, inventez. Mais lorsque vous grandissez, les adultes commencent à vous dire qu’on ne peut pas jouer tout le temps, qu’il faut être sérieux, que l’important est de travailler, bref, de souffrir. Ils vous jugent, ils vous comparent les uns aux autres, ils vous mettent des notes. Et finalement même les choses auxquelles vous preniez plaisir, avant, vous rendent nerveux. Alors vous les expédiez en vitesse, toujours inquiets, sans profiter de votre travail et sans vous féliciter de ses fruits. Vous ne savez plus jouer. »

~ p 150-151 (Sibylle)

Eduardo Jauregui, Conversations avec mon chat aux Éditions Presses de la Cité. 352 pages. 20 €

 

Article paru dans le Pays Briard le 10.04.18

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