Killing Joke #En 3 points

25/03/2018

Titre : Killing Joke

Auteurs : écrit par Alan Moore et dessiné par Brian Bolland

Genre : BD, thriller

Date de parution : 2014

Résumé de l'éditeur : Le Joker s'est à nouveau échappé de l'asile d'Arkham. Relancé dans sa course effrénée au crime, c'est à travers le commissaire Gordon et sa fille Barbara qu'il cherchera cette fois à atteindre personnellement son frère ennemi, Batman.

Note : 4.5/5

 

! ATTENTION SPOILERS !

 

#En 3 points :

*Un classique du genre : si vous deviez citer vos classiques favoris par genre, lesquels seraient-ce ? Question obscure, n'est-ce pas ?

Si la définition reste propre à chacun, permettez-moi de vous exposer la mienne : un classique, selon moi, est une oeuvre destinée à rester dans le temps, à parler à son public génération après génération. J'ai ainsi retenu cette définition du Larousse : adjectif concernant toute production qui mérite d'appartenir à la culture générale et atteint une notoriété telle qu'elle sert de références dans son genre. En littérature prévalent à mes yeux Le portrait de Dorian Gray, On ne badine pas avec l'amour, Hamlet, Alice au Pays des Merveilles, Peter Pan, Harry Potter, Aristote et Dante découvrent les secrets de l'univers, Cornes, Inconnu à cette adresse, Cyrano de Bergerac et j'en passe ! Et niveau comics, puisqu'ils sont au cœur de la chronique du jour, j'évoquerais sans hésiter The Crow de James O'Barr et une aventure de Batman : Killing Joke...

Sur un scénario machiavélique d'Alan Moore, l'art macabre de Brian Bolland prend ainsi une ampleur grandiose : le comics est d'une beauté sombre à couper le souffle. L'environnement de Gotham surtout, est retranscrit à la perfection : une ville grise et froide, un parc d'attractions laissé à l'abandon (nouveau terrain de jeu du Joker), l'asile d'Arkahm, la cachette du Batman dans le manoir Wayne... 

Mais le génie de Bolland ne se limite pas à l'ambiance : il n'a pas son pareil pour dessiner les scènes de combat et de courses-poursuites ; le mouvement, la puissance des coups, la vitesse, sont ici tangibles.

Quant aux personnages... Les protagonistes semblent si vivants, si réels, que les scènes de torture physiques ou psychologiques sont aussi très perturbantes pour le lecteur - certaines sont à la limite du supportable. Quant au Joker, ses expressions sont d'une intensité terrifiante, passant d'une folie absolue à un désespoir pathétique.

On notera aussi une maîtrise totalement dingue des couleurs : les scènes de flash-backs notamment, où quelques éléments en couleurs tranchent sur le reste du dessin en noir et blanc.

*Le Bien à l'épreuve d'une horreur indescriptible : les thèmes centraux de Killing Joke sont la folie et les convictions - tout du moins le combat permanent pour préserver ses certitudes dans un monde corrompu au bord du gouffre...

Le Joker et Gordon incarnent ces deux opposés : l'un prône le chaos, argue que la folie est la seule réponse possible à cette société, l'autre est un représentant de l'ordre qui croit en un idéal de justice.

Qu'en est-il du Batman ? Bruce Wayne navigue ici entre les deux. Il doute, constamment : Gordon est sa conscience, le Joker son Némésis. Il sait qu'en dépit du soutien inconditionnel du premier, il risque à tout moment de vaciller et de trahir sa règle la plus chère : celle de ne pas tuer. Le comics s'ouvre ainsi sur un monologue du Batman, magnifiquement bien écrit. Celui-ci, face au Joker, déclare avec lassitude : « Dernièrement j'ai pensé à toi, et à moi. Et à ce qui va finir par nous arriver. Nous allons nous entretuer, pas vrai ? C'est peut-être toi qui me tueras ou moi qui te tuerai. Tôt ou tard. Alors, je veux essayer d'en discuter avec toi avant d'en arriver là. Juste une fois. Est-ce que tu m'écoutes ? Je te parle de vie ou de mort. Ma mort ou la tienne. J'ignore pourquoi notre antagonisme est si fort mais je ne veux pas de ton sang sur mes mains. » Bruce se retrouve ici sans aucun échappatoire : le Joker lui refuse toute discussion, donc toute solution. Il est la folie la plus abjecte que rien ne saurait arrêter, là où le Batman incarne aux yeux de tous un idéal de droiture.

Dans ce comics en particulier, le Joker pousse l'abomination à un niveau rarement atteint : il rend Barbara paraplégique au moyen d'une balle dans la colonne vertébrale, la dénude (le viol est largement suggéré) et, au moyen d'un train fantôme diaboliquement customisé, oblige son père Gordon à affronter en boucle les images de sa fille brisée... Les protagonistes sont torturés physiquement et moralement, le Joker leur ôte toute dignité, cherche à corrompre les dernières parcelles d'humanité qui pourraient encore subsister.

Là où Gordon et Barbara résistent et gardent pied face aux tortures qui leur sont infligées, le Batman, lui, se fissure. Le Joker est son plus grand ennemi, une obsession réciproque les lie : il confie d'ailleurs à Alfred, son dévoué majordome, ne pas comprendre comment il est possible de « se haïr à ce point sans même se connaître »...

Face à un tel degré de cruauté, même Bruce sent sa conscience vaciller, tout comme ses idéaux de non-violence : il ne peut pas sauver le Joker mais ne veut pas le tuer pour autant. Ce dernier cristallise son échec le plus frappant. Du côté du Joker, toute rédemption est impossible, le Batman n'a donc que deux choix : soit outrepasser son credo qui lui empêche tout assassinat et devenir donc lui-même un meurtrier, soit tomber dans la folie avec son doppelgänger. Dans tous les cas, le Joker l'emporte.

C'est ce dilemme, cette plongée dans la folie qui rend Killing Joke si haletant, si tragique et si puissant. La fin est d'ailleurs ambigu à souhait et s'achève sur une scène mortellement glauque. Alors que la pluie se déchaîne et que les sirènes de police raisonnent dans la nuit, le Joker, dépité, raconte une énième blague au Batman... qui finit par rire également, les mains posées autour de son cou. Dès lors, toutes les interprétations sont possibles. L'a-t-il tué ? L'a-t-il rejoint ? A-t-il laissé la police récupérer le Joker et l'enfermer de nouveau à Arkham en sachant que celui-ci s'évadera encore et toujours, et commettra d'autres crimes ignobles ? Ceci est à l’appréciation du lecteur car ni Moore ni Bolland n'ont jamais lâché quoi que ce soit sur le dénouement...

*Une réussite totale sauf... : comme expliqué plus haut, le Joker est l'ennemi ultime du Batman, son antagoniste absolu. Ce dernier incarne aux yeux du méchant le plus sadique des comics une moralité qu'il cherche à tout prix à détruire. Dans la psyché complexe du Joker, l'altruisme et la droiture de Bruce Wayne sont les derniers remparts au chaos qu'il souhaite voir régner en maître.

Le Joker est fascinant car il est l'incarnation d'une peur présente dans toute société civilisée : l’absence de toute logique et la folie la plus extrême dévouées au Mal absolu et donc à la destruction de l'humanité - c'est en cela que le Batman est incapable de prévoir ses prochains coups tordus, ceux-ci n'ayant rien de rationnel.

Une seule réserve, cependant : ce comics nous dévoile les origines du Joker. Un choix osé... Qui se révèle pour le coup totalement inefficace - le passé du plus célèbre méchant de la bande-dessinée (ex-æquo avec Lex Luthor) est d'une banalité absolue, décevante et pour le coup très conventionnelle. Une double perte à encaisser, des hommes patibulaires qui l'entraînent sur le mauvais chemin, l'incapacité du justicier à le sauver...

L'idée est de montrer qu'en l'espace d'une journée, tout homme normal peut devenir fou. C'est ce que martèle le Joker à ses victimes, le Batman en tête. Mais expliciter son passé, surtout pour une back-story aussi décevante, est un gros coup d'épée dans l'eau. Il ne fait qu'ôter tout mystère à cet antagoniste culte. Voilà qui est d'autant plus décevant que, lorsque le Joker, déjà aux prises avec la folie, fait preuve d'humanité, de doutes ou de souffrance, il est évident que le Mal ne puise pas sa source de nulle part. L'énigme autour du personnage se suffisait à elle-même et il n'est pas utile de tout expliquer pour nous intéresser à lui, bien au contraire !

Un défaut majeur me direz-vous... Alors pourquoi une telle note et un coup de cœur ? Et bien, nous parlons du Joker, synonyme de la folie : rien n'indique donc que son passé ne soit pas le fruit de son imagination. Il l'affirme lui-même lorsqu'il s'attaque à Bruce dont il remet en cause la vocation de héros : « C'est quoi, ton problème ? Comment en es-tu arrivé là ? Une copine tuée par les mafieux ? Un frère estropié par un cambrioleur ? Un truc dans ce style je parierais... Un truc dans ce style, c'est ça qui m'est arrivé... Je... Je ne sais plus exactement quoi. J'ai des souvenirs contradictoires.... Tant qu'à avoir un passé, autant qu'il existe en plusieurs versions ! Mais le fait est que... Je suis devenu fou. » Partons donc du principe que cette histoire n'est pas la réalité mais une possible réalité parmi la multitude que s'est inventée le Joker, ce qui change tout.

En définitive, Killing Joke est un thriller psychologique intense, sombre et perturbant, où la folie et la justice n'ont jamais été si proches.


« Vous souvenir ? Ooh, grossière erreur ! Se souvenir n'est pas sain. Le passé un endroit riche en tracas et complications. Le "passé simple", ça n'existe pas. Les souvenirs forment une foire perfide, elle vous entraîne des pommes d'amour de l'enfance aux montagnes russes de l'adolescence, états d'âme doux comme la barbe-à-papa mais soudain, vous prenez un virage malheureux et vous vous retrouvez dans les ténèbres froides, sales et ambiguës de ces souvenirs que vous auriez préféré oublier. Ces souvenirs aussi cruels et répugnants que les enfants, j'imagine. Mais peut-on vivre sans eux ? Les souvenirs sont la base de notre raison. Refuser d'y faire face, c'est nier la raison elle-même. Quoique, pourquoi pas ? Nous ne sommes pas tenus de garder la raison. Il faut savoir la perdre ! Alors, lorsqu'une vilaine association d'idées vous embarque vers les plus insupportables moments de votre passé, pensez à la folie. La folie, la sortie de secours. Descendez du train en marche. Enfermez-y tous ces odieux souvenirs et laissez-les partir au loin... A jamais... »

~ Page 26 (le Joker)

 

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