L’avis des libraires - 69ème chronique : Trois fois dès l'aube d'Alessandro Baricco

27/02/2018

L’avis des libraires – 69ème chronique :

Trois fois dès l'aube d'Alessandro Baricco

Rencontres du 3ème type ?

Dans un hôtel désuet, Malcolm et Mary Jo vont se croiser à trois reprises, en dehors de toute temporalité, hors de toute logique, hors du temps lui-même. La première fois, il sera un homme en pleine force de l'âge et elle une femme déjà âgée qui cherchera à retenir son attention. La seconde, il sera un concierge de nuit et elle une ado perdue. La troisième, enfin, il sera un gamin orphelin qu'elle, une inspectrice, voudra préserver coûte que coûte. Le point commun à tout ceci ? L'aube qui surgit, et avec elle, la promesse d'un nouveau départ.

 

A l'occasion de l'adaptation en BD de Trois fois dès l'aube par Denis Lapière et Aude Samama, il m'est venu l'envie de retourner à l'écrit original - le plus atypique qu'est signé Alessandro Baricco. L'ouvrage, dont l'auteur songeait à la trame depuis un précédent roman, Mr Gwyn, relate les rencontres successives de Malcolm et Mary Jo.

Dès les premières pages, l'auteur nous prévient : la trame, si vraisemblable puisse-t-elle paraître, « ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elle décrit en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises. Ils [...] vivent dans un Temps anormal qu'il serait vain de chercher dans l'expérience quotidienne. »

Cette histoire atypique n'est pas une histoire d'amour. C'est le récit de deux êtres opposés, un homme et une femme, qui vont se croiser dans un hôtel miteux, parler et se découvrir. L'écoute, la confiance, parfois la colère et l'incompréhension jalonneront leurs échanges. Ces conversations prises au détour d'une vie, Baricco les capture, les fractionne, les assemble en dépit de toute logique... Il se joue du temps, qu'il soit passé, présent ou futur pour se pencher sur ce qui l'intéresse le plus : les portraits sensibles et terriblement humains de ses personnages.

A n'en pas douter, il y a dans Trois fois dès l'aube la poésie singulière de Novecento et la mélancolie sous-jacente de Soie.

 

« Ce qu'elle avait compris, avec une certitude absolue, était que vivre sans lui serait, à jamais, sa tâche fondamentale, et que dès lors les choses se couvriraient systématiquement d'une ombre, pour elle, une ombre supplémentaire, même dans le noir. Elle se demanda si cela pouvait convenir pour expliquer ce que signifie être fou de quelqu'un [...] »

 

Le plus surprenant dans cette aventure hors-du-temps, dénuée de tout repère chronologique, c'est sa beauté. Ces rendez-vous enchevêtrés dont on remonte une chronologie sans sens sont lyriques, cruels. Sous la plume en prose tout en finesse de Baricco se dessinent des contes de noctambules, esquissés à la faveur de l'obscurité, entre les murs décrépis d'un hôtel.

L'aube, emblème de renaissance, prend ici tout son symbolisme : l'aurore est, à chaque patrie, le signe d'un nouveau départ, une nouvelle vie, meilleure peut-être, différente sans aucun doute. Un (re)commencement.

Du long de ses 120 pages, Trois fois dès l'aube est une oeuvre forte et surprenante, intense, presque trop courte pour l'intrigue qu'elle souhaite narrer. C'est là son seul défaut : sa brièveté.

Et l'impression étrange qu'on aurait pu, longtemps encore, suivre Malcolm et Mary Jo, en espérant qu'ils se retrouvent, enfin, sous des astres plus favorables.

 

« J’aime bien être méchante, comme ça je me protège du monde, je n’ai peur de rien. »


« Du reste il n’est pas dit que si on aime vraiment quelqu’un, vraiment fort, la meilleure chose à faire soit de vivre ensemble. »

Alessandro Baricco : Trois fois dès l'aube aux Éditions Folio. 128 pages. 6€

 

Article paru dans le Pays Briard le 27.02.18 

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